‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 38 sur 116 · CHANT SIXIEME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIEME

Projet formé par Don Quichotte d'aller ■voir Dulcinée. — Rencontre d'une bande de voleurs dans les bois. — Entrée triomphale du héros dans Barcelone. — Son combat avec le'chevaHer de la Blanche Lune, sur le rivage de la mer. — Don Quichotte succombe. — Son désespoir. — II retourne dans son village avec Sancho-Pança. — Joie qui éclate à leur arrivée — Don Quichotte ne peut se consoler de sa défaite à Barcelone. — Sa mort. — Son Épitaphe.

Le jour suivant , la fête étant finie ^

Après avoir quelque temps cheminé

Par des sentiers , sans but déterminé ;

Notre héros sortant de rêverie ,

Dit à Sancho : Mon fils , depuis long-temps ,

D'un grand projet mon ame s'est nourrie.

( '7^ Voici trois mois que nous sommes erraus, Et Dulcinée ignore où je respire.

Conçois- tu bien tout ce que peut produire Sur un cœur tendre un pareil abandon?

Je veux enfin kii rendre ma visite :

Telle est, Sancbo, ma résolution :

Hâtons nos pas vers les lieux qu'elle babite. Ali ! dit Sanclio, voilà parler raison. Partout, Seigneur, je marclie à votre suite, Quand ce serait pour prendre sans délai Possession d'un superbe royaume.

Tout franc, déjà vous paraissez plus gai : Moi qui ne suis près de vous qu'un atome , .l'ose approuver; car vous dites bien vrai, Que loin d'ici, l'illustre Dulcinée, jN'entendant rien que la voix de l'écbo , Doit dans le fond être fort étonnée , De soupirer toujours incognito, Et de se voir par vous abandonnée.

D'ailleurs, Monsieur, tous ces encliantemens , Ces coups de poing, mille autres accidens. Pourraient fort bien n'avoir pas d'autre cause -, Car d'être ingrat , c'est à quoi l'on s'expose. En nous rendant au palais Toboso , Nous pourrons voir aussi notre village, Où sont ma fille et madame Sancho, Qui, j'en suis sûr, chaque matin enrage De n'avoir plus persor)ne à quei-eller.

Ami Sancbo , c'est parler à miracle , Dit le héros 5 tu seras mon oracle :

( »77 ) Ton intérêt commence à s'en mêler j Tant mieux, mon fils, nous aurons moins d'obstacles.

S'étant au bois vers le soir endormis Sous un grand chêne , avec cette espérance ; Le lendemain ils furent bien surpris De se trouver cernés par une engeance D'hommes armés , ayant l'air de bandits. Notre héros cherche aussitôt sa lance Et son cheval-, tout avait été pris.

En pareil cas , la résistance est vaine : La bande était de cinquante voleurs , Tous , des passans célèbres détrousseurs. Parut bientôt monsieur le capitaine Appelé Roque : il sourit en voyant Le paladin dans son accoutrement.

Seigneur, dit-il, vous n'avez rien à craindre,

Je ne suis point insensible au malheur 5

Et plus que vous, peut-être, suis-je à plaindre.

La loyauté, le courage et l'honneur.

Ont conservé tous leurs droits sur mon coeur.

Au chevalier, pour lors Roque demande '

En tête-à-tête un moment d'entretien :

Puis renvoyant tous les gens de sa bande,

Il leur prescrit de ne toucher à rien.

Quand il se vit seul avec Don Quichotte ,

( '7» ) Il dit : Seigneur, vous serez étonné Qu'un Espagnol, qui fut vrai patriote.

Homme de bien , puisse s'être adonné Au vil métier que vous me voyez faire. J'oflre à vos yeux un exemple fatal, Des maux que font à l'ordre social , Les passions , sans un frein salutaire. Du sort cruel jouet infortuné , De faux amis je devins la victime :

Par leurs conseils je me vis entraîné De chute en chute , et d'abîme en abîme.

Malheur à qui renoiice à la vertu !

Dit le héros ; mais tant qu'on la regrette,

C'est un trésor que l'on n'a point perdu.

Aussi long-temps que cette voix secrète

Se fait entendre au fond de notre cœur,

On peut enfin redevenir meilleur.

Cette vertu reprendra son empire ,

N'en doutez pas , j'aperçois sa lueur ;

Et c'est encore elle qui vous inspire.

Cette existence , indigne d'un guerrier ,

Abjurez-la*, faites-vous chevalier :

C'est le moyen de vous rendre à vous-même.

Ah! crovez-moi , c'est un nouveau baptême;

Puissé-je , Roque , être votre parrain !

Roque à ces mots fit un léger sourire

A Don Quichotte, eu lui serrant la main.

(^79) Je vais, dit-il, moi-mèYne vous conduire, Et vous montrer votre nieillcnr chemin.

Vous vous trouvez tout près de Barcelone, Demain matin vous y serez rendus.

Suivant alors des sentiers inconnus ; Icij dit-il, vous ne craignez personne.

Dans peu d'instans ils furent parvenus A la liauteur d'où Ton voyait la ville. Adieu, dit-il, vertueux chevalier; Comptez sur moi , si je puis être utile. Lors il l'embrasse, ainsi que l'écuyer, Les voit partir, tourne bride , et lui-même , Non sans regrets, s'enfonce dans les bois.

Par un détour, en diligence extrême , 11 avait fait partir un villageois Pour Barcelone, afin qu'on sût d'avance Que Don Quichotte y devait arriver.

Le chevalier s'étonna de trouver Fort en avant , une grande affluence De cavaliers élégamment vêtus , Qui , par l'avis du capitaine Roque , Dès le matin se trouvaient prévenus. Ils s'écriaient : Enfin voi< i l'époque Tant souhaitée, où dans notre cité, Nous recevons le héros de la Manche.

On le couronne , il est fêté , porté , Et de laurier chacun offre une branche Au chevalier, de sa gloire enivré.

( i8o ) Chez Moréno , l'ami du capitaine , Il se trouvait un festin préparé :

A son hôtel ce jeune homme l'emmène ; Près de sa femme à table il est assis : Tous les honneurs , les soins , les prévenances. Sur le héros se trouvent réunis :

Le soir on eut un concert et des danses.

Le jour d'après Moréno proposa

D'aller au port visiter les galères :

Le commandant l'accueillit , l'embrassa ,

Et lui rendit les honneurs militaires.

De beaux coussins l'esquif était orné ;

Et sur les quais l'on était en parade.

Bientôt après , le signal est donné -,

L'on gagne au large , et l'on promène en rade.

De tant d'éclat Sancho tout stupéfait ,

Goûtait fort peu cette excessive gloire ;

De voir tant d'eau se sentant inquiet.

L'un des rameurs faisant semblant de croire

Qu'il désirait passer à l'antre bord ,

Afin de mieux considérer le port ;

Comme un enfant sur ses deux bras l'enlève j

Obligeamment le passe à son voisin ^

Dans un instant le voyage s'achève

Jusqu'à la proue, ainsi de main en main :

Puis il revient par le même chemin ,

Plus mort que vif, et ne sachant s'il rêve.

( ï8i ) Quand le héros eut tout examiné, Et qu'à loisir portant au loin sa vue, Il eut des lieux embrassé l'étendue, Il fut de même en pompe ramené ; Et chaque jour ce fut nouvelle fête.

Enfin il veut de ses nobles travaux Suivre le cours , et le départ s'apprête. Comme il voyait construire les vaisseaux Sur le chantier, parut sur le rivage Un chevalier superbement monté ; Le casque en tête , et cachant son visage Sous la visière. Avec agilité Dans tous les sens il parcourait la plage , Et d'un combat semblait impatient.

Nul ne savait le nom du personnage 5 Sur sa cuirasse il portait un croissant. Vers Don Quichotte il vient caracolant , S'arrête et dit d'une voix haute et fière :

Preux chevalier ! pour combattre avec toi J'accours ici d'une terre étrangère.

Par ce blason , tu connaîtras en moi Le chevalier dit de la Blanche Lune ; Et ma valeur que ta gloire importune , Te prouvera qu'il est une beauté , Qui de tous points efface Dulcinée :

Ne soutiens pas sa cause infortunée.

Car dans l'instant tu serais culbuté. Si ton destin te force à me combattre , Voici quelle est notre condition ;

( ^8.. ) Vaincu par moi, deux ans dans ta maison Tu resteras, et sans en rien rabattre : Vaincu par toi , mes armes , mon cheval , ]Moi-mème enfin , tout reste en ta puissance.

Notre héros bouillant d'impatience.

Dit : C'est assez. D'un insolent rival J'ai trop long-temps supporté l'an'ogance. Oui , de grand cœur j'accepte le combat : Apprends de moi que tu n'es rien qu'un fat j Prenons du champ et prépare ta lance.

Tous deux bientôt viennent avec fureur L'un contre l'autre : une égale valeur Tient en suspens l'assemblée immobile ; Mais l'étranger plus fort et plus agile , Terrasse l'autre et demeure vainqueur.

Le malheureux étendu sur le sable ,

A son secours appelait le trépas :

Chacun gémit d'un sort si déplorable ,

Mais l'inconnu s'éloignait à grands pas.

Don Moréno ne le perd pas de vue ,

Par les détours le suit de rue en rue :

De loin enfin il l'aperçoit entrant

Dans un hôtel dont il connaît l'issue ;

Part comme un trait, et l'y joint à l'instant.

L'autre lui dit : Seigneur, je crois connaître

Le vrai motif qni vous amène ici :

Parlons du fait que vous blâmez , peut-être.

( i83) Quand tout à Therure en guerrier travesti , Dans ce combat vous m'avez vu paraître , J'avais un but honnête et généreux.

Depuis long-iemps ami de Don Quichotte , Son confident et son compatriote , J'ai combattu son penchant malheureux -, Mais sans succès. Ses parens et moi-même, Avons enfin conçu ce stratagème, Pour l'obUger, par son propre serment, A revenir de son égarement.

Voilà, Seigneur, ce que je vous confie.

Moréno dit : Votre sincérité ,

Par moi , Seigneur , ne sera point trahie :

Je fais des vœux pour que l'adversité

Puisse servir à guérir sa folie ;

Mais je crains bien leur inutilité :

Acceptons-en néanmoins le présage.

Mon nom , dit l'autre , est Samson Carasco ,

Et dans l'instant je retourne au village

Du chevalier : adieu. Don Moréno-,

Par vos conseils achevez mon ouvrage.

Pendant ce temps , le fidèle Sancho Restait auprès du chevet de sou maître , Que chez son hôte on avait transporté.

Tous maudissaient cette fatalité j Par son bon cœur chacun se fît connaître : La jeune dame en eut le plus grand soin ,

l t84 ) Et sut un peu dissiper le nuage.

Après dix jours , il se mit en voyage Pour son pays : il e\it souvent besoin De s'arrêter pour essuyer ses larmes^ Rêvant sans cesse et négligeant ses armes.

Dès que Sanrho reconnut de tout loin Son humble toit , le lieu de sa uaissance , 11 s'écria , transporté de plaisir :

O lieux chéris ! qui vites mon enfance ^ Objets sacrés d'un tendre souvenir !

Vous seuls pouvez me rendre l'existence ; Je vous revois \ c'est pour n'en plus sortir.

Tous deux bientôt entrant dans le village,

En peu d'instans se virent entourés :

De toutes parts on vint sur leur passage ,

Avec des cris cent fois réitérés.

C'est , disait-on , le seigneur Don Quichotte ,

Le bon Sancho , notre compatriote.

Ces cris étaient répétés par l'écho.

Le curé vint , suivi de Carasco ,

La bonne nièce avec la gouvernante ,

Et puis Sanchette , et madame Sancho.

Lors on s'embrasse, on court, on saute, on chante,

On fête l'âne, et l'ami Rossinante ;

On rit, on pleure, on parle sans raison.

Le chevalier rentré dans sa maison, Trouve un bon lit et table bien servie I

( 185} Tout lui sourit, tous ont l'ame ravie ; Chacun s'empresse à charmer ses loisirs. Pour éviter de fâcheux souvenirs, La nièce avait ôté les antiquailles :

Avec du goût meublé l'appartement , Et du château fait blanchir les murailles : Bref, tout offrait un coup-d'œil élégant.

A tant de soins, à ce respect touchant.

Le chevalier se montra fort sensible ;

Il visita la ferme , le jardin ,

Et du bosquet la retraite paisible ,

En s'efforçant de masquer un chagrin ,

A tous les yeux , malgré lui trop visible.

Des lieux voisins , par tendre affection ,

En foule on vient pour lui rendre visite.

Pour lui donner quelque distraction ;

Et rarement le bon Sancho le quitte.

Ce fut en vain ^ il portait dans son cœur Le trait mortel qu'il dérobait au monde ; A Barcelone il prit le ver rongeur Qui nourrissait sa tristesse profonde ; Et tous les jours chacun avec douleur Vit empirer cet état de langueur.

Enfin , miné par la mélancolie , Et revenu de son illusion , Mais toujours pur, il termina sa vie, Avec courage et résignation.

( i8G; Amis , parens , furent inconsolables ; Tous gémissaient , le hameau fut en deuil : On l'honora de monumens durables ^ Chacun sema des fleurs sur son cercueil. Dans la chapelle on mit un Cénotaphe, Et sur sa tombe on voit cette épitaphe :

Ci-gît l'ami des vertus, de l'honneur^

Il les poussa jusques au fanatisme :

Et toujours bon, vaillant, plein de candeur.

Il devint fou , par excès d'héroïsme.

( ÏS? )

LA LAISTERINE MAGIQUE.

Voyez la lanterne magique-, Messieurs , la voilà , la voici :

C'est du sérieux , du comique ; C'est tout le monde en raccourci.

D'abord le soleil et la lune , Les étoiles, le firmament, Les dieux , le chaos , la fortune ; Enfin ce qu'on a de plus grand.

Voici maintenant les contraires •, Ce sont les borgnes , les bossus , Les rabougris , les pauvres hères , Les bancroches et les camus.

Tous sont marqués d'un ridicule , Chacun a son petit défaut ; De son mieux il le dissimule, Et rit d'autrui comme un badaud.

Voici la famille royale , Les spectacles et les jardins :

Voici les lieux où l'on cabale , Ceux où l'on fait noce et festins :

Admirez la place publique , Voyez comment on applaudit A cette oraison pathétique, Sans savoir ce que l'on y dit.

( '88 ) Vous allez passer ea revue Les sots , les fous , les charlatans , Suivis de toute la cohue Des curieux, petits et grands.

Le pédant se croit adorable , Le rimcur se croit sans égal, Le nain s'estime redoutable, Le gazelier grand général.

Voyez comment nos élégantes.

Et leurs fringans adorateurs.

Vont dans ces voitures brillantes Disputer l'empire des coeurs.

Voici la bergère discrète , La dévote au joli minois, Le fat, le jaloux, la coquette Qui vous regarde en tapinois.

Voici la prude qui soupire Pour un aimable jouvenceau :

Voici le barbon qui s'admire Et prend les airs d'un damoiseau.

Regardez la maîtresse en titre De ce fournisseur gros et gras :

Mais s'il fallait sur ce chapitre Tout dire, on n'en finirait pas.

( i89) Voici mesdames les caillettes Qui vont faire leur embarras ; Voici les faiseurs de courbettes Qui vont quêter de bons repas.

Voyez ce groupe où chacun crie , C'est le rendez-vous des laquais , Filoux , chevaliers d'industrie , Et péronnelles du Marais.

Sous le chaume est une retraite, Tout là-bas, dans ce petit coin :

C'est la félicité parfaite, Mais on ne la voit que de loin :

De près on voit la sotte envie, L'inquiétude avec l'ennui , La vanité, la calomnie, L'ambition et le souci.

Je finis là ma kirielle*,

Au retour je vous ferai voir ,

Un vieux ménage sans querelle ,

Le juif content de son avoir ;

Le phénix, la fille ignorante.

Le marchand qui rit en perdant.

Les héros grands pour leur servante ,

Le monde où chacun est content.

TRIOLET

J'ai vu la cour, j'ai vu la ville; Je veux aller planter mes choux.

Béni soit mon champêtre asile !

J'ai vu la cour, j'ai vu la ville.

Au hameau je vivais tranquille, Loin des médians, loin des jaloux.

J'ai vu la cour, j'ai vu la ville; Je veux aller planter mes choux.

TRIOLET

Le temps s'envole à tire-d'aile ; Avec lui s'en vont les amours.

C'est vainement qu'on les rappelle.

Le temps s'envole à tire-d'aile.

Du plaisir la vive étincelle Brille et disparaît pour toujours.

Le temps s'envole à tire d'aile ,• Avec lui s'en vont les amours.

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