L HISTOIRE UNIVERSELLE
Rien de nouveau sous le soleil.
Dit avec beaucoup de justesse , Un roi qui n'eut pas son pareil.
En amour, non plus qu'en sagesse :
En un mot, le roi Salomon , Chantre heureux de la Sunamite, Flambeau du peuple israéliie , Des bons vivans digne patron :
Salut et gloire à qui l'imite !
Ce qui fut , nous dit-il , sera ; Tout change et tout reste le même.
Ce qu'on a fait , on le fera , Du destin c'est la loi suprême.
Parmi tant d'incidens divers, La bonne et féconde nature Assigne à chaque créature Son rôle dans cet univers.
La lumière éclaire les mondes , Les fleuves sont faits pour couler.
Les oiseaux sont faits pour voler , ÏjCs poissons pour peupler les ondes.
( ï92 ) Le printemps vient pour ranimer Ici-bas tout ce qui respire ; La rose est là pour nous charmer, Et les grâces pour nous sourire.
Les mortels sont faits pour jouir.
Pour s'étourdir sur leurs misères , Pour boire , manger et dormir , Pour courir après des chimères ^ Vivre sans soins , au jour le jour , Sans lois , sans maîtres , sans écoles ; Pour être inconstans et frivoles.
Séduits et trompés par l'amour.
Autant en a dit Epicure ;
C'est très-bien pensé , je vous jure :
Heureux qui file ainsi ses jours !
J'aime cet état de nature ,
Et voudrais qu'il durât toujours.
Mais en errant à l'aventure,
Parfois l'on trouve des lions ,
Qui de nos corps font leur pâture ;
Des ours très-forts et très-gloutons ,
Qui sans scrupule et sans façons
Croquent les êtres raisonnables.
Alors nous cherchons nos semblables ,
Et nous formons société
Pour la commune sûreté ,
Contre ces bètes formidables :
C'est fort bien fait , en vérité.
( ^93) A l'heureux don de la parole. Joignant un esprit inventif; Dix doigts surtout, un bras actif, Dans peu , de l'un à l'autre pôle , L'homme règne , et tout est captif :
Son port et sa voix sont magiques , Cérès couronne ses travaux 5 Il sait plier les animaux A ses usages domestiques :
Il apprend à se bien nourrir, A se loger, à se vêtir 5 Le ver pour lui file la soie , Là brebis fournit sa toison , Le sanglier devient sa proie , Il a des huîtres à foison :
Du boeuf il fait sa nourriture , Le cheval lui sert de monture , Et le chien garde sa maison.
Il reçoit tribut de l'abeille , De ses poules , de son jardin ; Il mord à la grappe vermeille , Il s'enivre avec du bon vin :
Tout ne va-t-il pas à merveille ?
Oh ! s'il savait s'en tenir là !
Mais non , il faudrait pour cela Qu'il sût jouir avec prudence 5 Qu'il pût user , sans abuser , Régler l'emploi de sa puissance^ Et lui-même se maîtriser.
11 n'en est rien ; c'est un délire j Il ne peut se tranquilliser :
Son seul instinct devrait suffixe , Et son génie est en défaut.
Partout l'égoïsme prévaut :
Bientôt de la grande famille Disparait l'amour fraternel , L'intérêt devient personnel , Partout pénètre la bisbille : On distingue le tieîi du mien; S'enrichir, telle est la maxime-, L'un a tout quand l'autre n'a rien 5 Et n'avoir rien est un grand crime :
Le faible manque de soutien 5 Il s'avilit quand on l'opprime.
Ainsi dans l'ordre social , A mesure qu'on s'organise , Tout se gâte , tout tourne à mal -, Le genre humain se civilise , ' Mais la bienveillance se perd :
L'amour-propre et la fantaisie Détruisent l'ancienne harmonie ^ Ou cesse d'agir de concert :
L'amitié fait place à l'envie.
Cependant , de ces passions Il se forme une hiérarchie De pouvoirs, de prétentions, De rangs et de distinctions , De lois , de préjugés , d'usages ,
( 195) Tantôt absurdes , tantôt sages ; De mécanismes , de ressorts , De tiraillemens et d'efforts , Qui changent tout-à-fait la scène.
Dans ce fouillis hétérogène , Chacun exerce son emploi ; L'un est berger , un autre est roi ; Tout se balance et tout s'enchaîne.
11 est des gens pour amasser , Il est des gens pour dépenser, Des fermiers pour nourrir les villes , Des ouvriers pour être utiles , Des chanoines pour engraisser , Des médecins pour le régime , Des gens de loi pour chicaner, Des docteurs pour déraisonner , Des abbés pour prendre la dîme ; Des étourdis pour s'amuser , Des coquettes pour les séduire , Des vieillards pour moraliser. Et des dévotes pour médire :
Des grand'maraans pour radoter, Des prudes pour chercher à plaire , Des songes creux pour ne rien faire , Des philosophes pour douter :
Des diseurs de bonne aventure , Des rimailleurs pour endormir, Des oiseaux de mauvais augure , Des journalistes pour mentir;
( ^96) Des bergères enchanteresses, Prêtant l'oreille aux doux propos.
Des belles contant leurs faiblesses A des prêtres de chair et d'os.
Des curés pour aimer à boire , Nous marier, nous enterrer 5 Des infaillibles pour errer , Des pédans farcis de grimoire, Des badauds pour les admirer.
Des guerriers tout couverts de gloire , Des faquins pour les dénigrer, Des braves gens pour les pleurer , Et pour honorer leur mémoire.
Des grands pour avoir des flatteurs , Que la soif de l'or aiguillonne ; Un serviteur des serviteurs, Pour porter la triple couronne.
Enfin , l'on va sans savoir où :
En tous lieux la sottise abonde; Le plus heureux, c'est le plus fou.
Mes amis, ainsi va le monde.
Tout comme au temps de Salomon; On rit , on pleure , on se querelle ; Le plus fort a toujours raison :
Voilà l'Histoire universelle.