CONTE
CoNSTAHCE un jour , femme élégante et belle,
Venant de chez sa cousine Isabelle,
Se trouva mal , elle s'évanouit :
Chacun s'empresse , on la met sur son lit :
Le mari vient , l'appelle , se lamente ;
Le tout en vain , la défaillance augmente :
Il faut avoir recours au médecin.
Chez le docteur on court en grande hâte ,
Docteur fameux qu'on nommait Anodin.
Celui-ci vient : le nouvel Hippocrate
Tousse y se mouche , et s'assied gravement ,
Demande l'âge et le tempérament ,
Tàte le pouls et fait une ordonnance.
Comme il sortait, le mari de Constance
Le tire à part dans sa chambre , et lui dit :
Que pensez-vous de celte maladie ?
En souriant le docteur répondit :
Dans un moment votre épouse est guérie;
Ce signe est bon , Monsieur , ne craignez rien -,
Madame est jeune, et vous m'entendez bien.
Le bon époux ne se sentait pas d'aise ;
On prend la drogue , et pourtant rien n'apaise
L'excès du mal : vite un autre docteur ^
Docteur Tant-pis , qui prend son air rêveur.
Monsieur, dit-il, la maladie est grave.
Ce pouls est dur , Madame a le teint hâve ,
Et ce symptôme est des plus dangereux :
N'en doutez pas , c'est un spasme nerveux.
— Vas-t-en bien vite, oiseau de triste augure,
Dit le mari -, laisse agir la nature.
On chasse ainsi le docteur vaporeux ;
C'est très-bien fait , que la fièvre l'escorte !
Mais la malade , hélas i n'en va pas mieux.
Que faire donc?.... Quelqu'un frappe à la porte 5
Apparemment, c'est un nouveau docteur
Par bonheur non 5 c'est le maître tailleur ,
Qui vient savoir si de son ministère
Dans la maison l'on n'aurait point affaire.
Constance dit : Hélas ! en ce moment
Je n'ai besoin de rien assurément;
De rien du tout , que d'un drap mortuaire
Pour m'enterrer : et cependant si Dieu
M'avait permis de rester sur la terre.
Je soupirais , j'en fais ici l'aveu ,
Pour un habit taillé sur le modèle
De celui qu'a ma cousine Isabelle :
Mais non , vous dis-je , adieu , je sens très-bien
Que désormais je n'ai besoin de rien.
Le tailleur sort , le mari Taccorapagne ^ Pour un moment il quitte sa compagne.
Or ça , dit-il au tailleur , mon ami , Vite une robe , ou bien ma femme est morte ; Vous savez bien comment , de quelle sorte ; Coûte qui coûte, il la faut aujourd'hui.
L'ouvrier part et met tout en usage.
Chez Isabelle arrange les façons , Trouve l'étoffe , ordonne à ses garçons De tout quitter pour finir cet ouvrage : Avant la nuit déjà tout était fait.
Le tailleur vient , apportant son paquet :
Que contienl-il ? ô bonheur I ô surprise !
La robe faite , ainsi qu'il l'a promise :
L'époux à peine en peut croire ses yeux ;
Il la déploie, et de l'air le plus tendre
Il dit : Mon cœur, il ne faut plus attendre
Pour l'essayer, qu'un instant plus heureux.
Oh! quand viendra l'époque désirée.
Où j'en pourrai rehausser tes appas ?
La voilà prête , et pour t'en voir parée ,
Dès aujourd'hui, que ne ferais-je pas!
Ah ! dit Constance , elle est vraiment charmante 5
Oui , cher époux , de ce soin délicat
Toujours je veux être reconnaissante :
Quoique je sois dans le plus triste état ,
Je veux céder à tes vives instances :
Elle s'assied, et malgré ses souffrances. Fait un effort , s'arrache enfin du Jit , Par son mari sous les bras soutenue ; Passe sa robe , et tout bas elle dit : Qu'en penses-tu ? L'époux lui répondit : Je ne te vis jamais si bien vêtue , Et de trois ans elle te rajeunit.
Constance alors, un peu moins abattue, Prit deux œufs frais , ne sentit plus de mal , Et le soir même alla danser au bal.