‹ Opuscules poétiques du général L. N.M.CarnotChapitre 41 sur 116 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

CoNSTAHCE un jour , femme élégante et belle,

Venant de chez sa cousine Isabelle,

Se trouva mal , elle s'évanouit :

Chacun s'empresse , on la met sur son lit :

Le mari vient , l'appelle , se lamente ;

Le tout en vain , la défaillance augmente :

Il faut avoir recours au médecin.

Chez le docteur on court en grande hâte ,

Docteur fameux qu'on nommait Anodin.

Celui-ci vient : le nouvel Hippocrate

Tousse y se mouche , et s'assied gravement ,

Demande l'âge et le tempérament ,

Tàte le pouls et fait une ordonnance.

Comme il sortait, le mari de Constance

Le tire à part dans sa chambre , et lui dit :

Que pensez-vous de celte maladie ?

En souriant le docteur répondit :

Dans un moment votre épouse est guérie;

Ce signe est bon , Monsieur , ne craignez rien -,

Madame est jeune, et vous m'entendez bien.

Le bon époux ne se sentait pas d'aise ;

On prend la drogue , et pourtant rien n'apaise

L'excès du mal : vite un autre docteur ^

Docteur Tant-pis , qui prend son air rêveur.

Monsieur, dit-il, la maladie est grave.

Ce pouls est dur , Madame a le teint hâve ,

Et ce symptôme est des plus dangereux :

N'en doutez pas , c'est un spasme nerveux.

— Vas-t-en bien vite, oiseau de triste augure,

Dit le mari -, laisse agir la nature.

On chasse ainsi le docteur vaporeux ;

C'est très-bien fait , que la fièvre l'escorte !

Mais la malade , hélas i n'en va pas mieux.

Que faire donc?.... Quelqu'un frappe à la porte 5

Apparemment, c'est un nouveau docteur

Par bonheur non 5 c'est le maître tailleur ,

Qui vient savoir si de son ministère

Dans la maison l'on n'aurait point affaire.

Constance dit : Hélas ! en ce moment

Je n'ai besoin de rien assurément;

De rien du tout , que d'un drap mortuaire

Pour m'enterrer : et cependant si Dieu

M'avait permis de rester sur la terre.

Je soupirais , j'en fais ici l'aveu ,

Pour un habit taillé sur le modèle

De celui qu'a ma cousine Isabelle :

Mais non , vous dis-je , adieu , je sens très-bien

Que désormais je n'ai besoin de rien.

Le tailleur sort , le mari Taccorapagne ^ Pour un moment il quitte sa compagne.

Or ça , dit-il au tailleur , mon ami , Vite une robe , ou bien ma femme est morte ; Vous savez bien comment , de quelle sorte ; Coûte qui coûte, il la faut aujourd'hui.

L'ouvrier part et met tout en usage.

Chez Isabelle arrange les façons , Trouve l'étoffe , ordonne à ses garçons De tout quitter pour finir cet ouvrage : Avant la nuit déjà tout était fait.

Le tailleur vient , apportant son paquet :

Que contienl-il ? ô bonheur I ô surprise !

La robe faite , ainsi qu'il l'a promise :

L'époux à peine en peut croire ses yeux ;

Il la déploie, et de l'air le plus tendre

Il dit : Mon cœur, il ne faut plus attendre

Pour l'essayer, qu'un instant plus heureux.

Oh! quand viendra l'époque désirée.

Où j'en pourrai rehausser tes appas ?

La voilà prête , et pour t'en voir parée ,

Dès aujourd'hui, que ne ferais-je pas!

Ah ! dit Constance , elle est vraiment charmante 5

Oui , cher époux , de ce soin délicat

Toujours je veux être reconnaissante :

Quoique je sois dans le plus triste état ,

Je veux céder à tes vives instances :

Elle s'assied, et malgré ses souffrances. Fait un effort , s'arrache enfin du Jit , Par son mari sous les bras soutenue ; Passe sa robe , et tout bas elle dit : Qu'en penses-tu ? L'époux lui répondit : Je ne te vis jamais si bien vêtue , Et de trois ans elle te rajeunit.

Constance alors, un peu moins abattue, Prit deux œufs frais , ne sentit plus de mal , Et le soir même alla danser au bal.

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