LES DEUX CHIENS
FABLE
Maurice avait deux chiens de diverses humeurs : Favori, par ses tours, ses sauts et ses gambades,
Avait su captiver les cœurs :
On le menait partout 5 sans lui les promenades N'avaient nul agrément : il cherchait le mouchoir. Savait monter la garde, et donnait bien la patte.
Chacun près de soi veut l'avoir ^ On le dorlote , on le baise , on le flatte :
Mais souvent le méchant mordait,
Quand on lui faisait des caresses;
A contretemps il aboyait :
Ou nommait cela gentillesses,
Et quoi qu'il fît , on l'admirait.
L'autre appelé Fidèle était tout le contraire ; Dans les beaux arts il n'était point instruit , Et n'avait pas le don de plaire :
Mais c'était un très-bon cerbère, Vigilant, rôdant jour et nuit, Ou suivant son maître à la chasse ;
Infatigable et plein d'audace :
Souvent il n'avait que des coups Pour toute récompense ; Et cependant il n'était point jaloux.
De ce que l'autre avait la préférence.
Ce pauvre chien mourut ; à peine en la maison
De lui fut-il fait mention.
Mais bientôt tout fut en alarmes.
Quand pareil sort menaça Fai^orî :
Ni les tendres soins , ni les larmes , Ne purent cependant sauver l'être chéri : Il mourut à son tour, hélas ! d'une colique. Quel deuil ! chacun cent fois fit son panégyrique ; Que de grâce il avait : c'était un chien parfait, Le modèle des chiens, un animal unique.
C'est ainsi que le monde est fait; Être bon , ce n'est rien , il faut être agréable ; On pardonne au méchant , pourvu qu'il soit aimable.