LA PARFAITE INDIFFERENCE
Reprends , Zoé , ton cœur pervers ; J'ai fermé l'oreille au mensonge :
Oui , les dieux ont brisé mes fers ; Ma liberté n'est point un songe.
( 3oo ) Ni dépit, ni vain désespoir, Ne masque une folle tendresse :
3'entends ton nom sans m émouvoir ; Je puis te revoir sans faiblesse.
Je m'endors sans songer à toi ^ Le jour paraît sans que j'y pense :
Tu pars , et je suis sans émoi ; Je suis tranquille en ton absence.
Reçois des hommages nouveaux , Mon coeur n'en conçoit point d'alarmes Froidement avec mes rivaux, Je puis discourir de tes charmes.
Donne-toi des airs de hauteur, Ou bien affecte un doux sourire ; Ta voix ne va plus à mon cœur , Tes yeux sur moi n'ont plus d'empire.
Que tu passes négligemment , Que sur moi s'arrête ta vue 5 Je n'observe pas seulement, Si tu parais encore émue.
Si je rêve au bord d'un ruisseau , C'est sans y chercher ion image -, Un lieu sans toi peut être beau , Avec toi paraître sauvage.
( 3oi ) Oui, tu me semblés belle encore, Mais non pas la beauté suprême.
J'aperçois tel défaut d'abord , Où j'avais cru voir l'amour même.
Ah ! Zoé , je pensai mourir.
Quand il fallut briser ma chaîne -, Mais que ne doit-on pas souffrir, Pour s'affranchir d'une inhumaine ?
L'oiseau qui vient de s'échapper, Au prix des plumes qu'il regrette.
Ne se laisse plus rattraper.
Et fuit le chasseur qui le guette.
Ma bouche a dit : Je n'aime plus 5 Dans mon cœur la flamme est éteinte ; Mais des dangers qu'on a courus, Chacun aime à parler sans feinte.
Le guerrier chante ses combats.
Ses longs travaux et ses blessures :
Quand on fut sous les cadenas , On rêve des prisons obscures.
Mon cœur est pur , le tien ingrat ; Nous n'aurons jamais en partage, Toi , d'amant aussi délicat , Moi, de maîtresse aussi volage.