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AVERTISSEMENT

Nous reproduisons aujourd’hui les idées que nous avons émises devant le Congrès des économistes de Bruxelles, pour faire comprendre que le problème du libre échange , ne pouvait recevoir une solution pratique compatible avec l’ordre social, pendant l’époque de désordre social du système actuel. Nous déclarions alors, et nous répétons aujourd’hui, que la question de liberté internationale peut seulement avoir une solution définitive lorsque l'organisation du travail , qui n'est autre chose que l’organisation sociale chez une nation puissante , tranchons le mot, chez la nation française , se sera acquise une existence indestructible.

Depuis que nous avons tenu ces propos, une immense révolution sociale a commencé en Europe. Ceux qui voudraient connaître nos idées sur les problèmes à l’ordre du jour, peuvent consulter les diverses brochures que nous avons publiées (1).

(i) De l’inexactitude des principes économiques. — Le problème de l'organisation du traçait devant le Congres central d’agriculture.—Le problème de l'organisation du travail devant l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut national de France.— Questions préliminaires à l’examen de celle de l’organisation du travail, chez Le Doyen, Palais-National, galerie vitrée, 3i ; Capelle, rue des Grès Sorbonne; Société de l’industrie fraternelle, rue de la Sorbonne, î.

nmistr-

Extrait (ht compte-rendu de la séance du Congres des eann de Bruxelles, du 18 septembre 1817.

M. le président : M. Kanion de la Sacra a fait la voyage d'Espagne pour se rendre au congrès, mais il esl arrivé trop lard ; il aurai! voulu émellre hier un vole motivé sur la question que nous avons résolu'-, •le demande la permission de vous donner connaissance de ce vote motivé. (Oui ! oui!)

M. Faider, secrétaire, donne lecture de l’opinion suivante :

Messieurs,

Après les graves discussions qui viennent d’avoir lieu au sein de ir congrès, tant pour que contre le libre échange, me serait-il permis, sur une question aussi épineuse et aussi transcendante, d’émettre ma manière de penser?

Citoyen d’une nation qui entre dans la carrière des idées qu’on appelle progressives, celles relatives à la liberté de commerce devaient nécessairement se trouver en action avec la tendance de passer du domaine théorique dans le domaine pratique, comme moyen d’amélioration social. Mon devoir était de les étudier. Voici ce que j’ai vu :

Un grand nombre d’associations mercantiles, représentant les partisans du libre échange, sont organisés dans les villes principales d’Kspagne, et trois journaux, deux à Madrid et un à Cadix (I). sans compter les journaux politiques qui, presque sans exception, suivent la mémo bannière, s’occupent spécialement de propager la doctrine du libre échange.

Aussi, à peine a t-il été connu que j’avais le dessein d’assister au présent congrès, que les associations mercantiles de Madrid et de Cadix m’ont honoré de leur confiance pour les y représenter.

De ce point de vue, on peut et on doit me compter parmi les partisans les plus déclarés du libre commerce. S’il n’en était ainsi, je représenterais fort mal les desseins des associations espagnoles que je viens tic

Néanmoins, après avoir entendu une partie des discussions, il m’a paru opportun de proliter d’une occasion aussi solennelle pour émettre quelques idées fondamentales qui, en même temps qu’elles expliqueront ma position singulière dans celte enceinte, détermineront le point de vue sous lequel je considère la question qui nous occupe.

Dès l’abord, j’affirmerai que les idées du libre commerce, filles de l’idée capitale liberté, se vulgarisent en Espagne et sont acceptées depuis les cercles mercantiles jusqu’aux régions les plus élevées du pouvoir. Des exemples récents (la suppression des douanes intérieures et de la plus grande partie des octrois) et d’autres qui se préparent (la suppression des prohibitions, la réduction des droits, la liberté du sel et du tabac, etc.), démontreront à l'Europe que le gouvernement espagnol entre avec sincérité et hardiesse dans la carrière de la liberté mercantile ; sans se laisser arrêter, ni parles craintes de la diminution des revenus, ni par les menaces d'anarchie lancées par les partisans du monopole et des prohibitions.

Mais, jusqu’à quel point sont raisonnables les désirs des économistes

el des gouvernements tendant à mettre en pratique les théories du libre échange? Ou plutôt, jusqu’à quel point est-il possible de réprimer le torrent des idées réformatrices qui, dans la question que nous traitons, comme dans celles qui se rapportent à toutes les libertés , sort maintenant triomphante au sein des nations modernes? C’est à quoi les réflexions suivantes doivent répondre.

Entrons en matière :

Libre échange! Que signifie cette expression? S’agit-il de la liberté d’aller chez le boulanger ou l’épicier de la commune échanger de la monnaie contre du pain, du sucre, etc. ?

Nullement. Il s’agit de la liberté pour un individu quelconque d’une nation, d’acheter ou de vendre à un autre individu quelconque d’une autre nation, ce qui leur convient d’échanger sans que les gouvernements de ces nations puissent intervenir dans l’échange.

Ainsi libre échange signifie liberté de commerce international.

Et de quoi s’agit-il quand on traite la question du libre échange?

Est-ce de savoir si un impôt de 25 p. 100 n’augmentera pas le prix de 25 p. 100? — Ce ne peut être une pareille folie.

Est-ce de savoir si la liberté du commerce entre deux nations, est toujours avantageuse aux deux nations? Peut-être. L’affirmative est ce que prétendent les partisans du libre échange.

Est-ce de savoir si la liberté du commerce peut être avantageuse à l’une des deux nations et nuisible à l’autre? Peut-être encore : c’est ce que prétendent ceux qui s’opposent à la liberté des échanges.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la question n’est point clairement résolue. Car des hommes d’une bonne foi incontestable, et au fait de ce qu’on se fiait à nommer la science, ne sont point d’accord à cet égard. Voyons si nous serons plus clairs.

Ce qu’il y a de mieux pour entrer en matière, c’est de commencer par donner un exemple.

ABC sont trois nations. A est riche comme l'Angleterre. B est riche comme la France. C’est pauvre, une île placée où vous voudrez, sans agriculture, sans industrie, n’ayant pour toute richesse, pour toute population qu’un commerçant avec un navire et un faible capital. Nommons ce commerçant X.

Le commerce est libre entre A, B, C ; et lejsol supposé libre, peut partout y être acheté ou possédé par les étrangers comme par les nationaux.

X va en A avec son capital.

Il y achète une marchandise qui vaut plus en B qu'en A.

Supposons qu’il paie 4 celte marchandise. Il la porte en B et l’y vend 5 tous frais payés. Cela arrive tous les jours, c’est une hypothèse très aumissible.

Avec 1 de profit, X achète du sol en B, et prend pour 4 d’une autre marchandise, qui vaut plus en A. 11 l’y porte et l’y vend 5, aussi tous frais payés. Avec 1 de profil, il y achète pour 1 de sol, et prend 4 d’une autre marchandise qui vaut plus en B.

X continue ce commerce.

A et B exporteront en C pour payer les fermages des terres achetées parX, ou plutôt ils exportent mutuellement pour payer X qui emploie ces paiements à acheter de nouvelles terres et à faire valoir de nouveaux capitaux.

Au bout d’un certain nombre de voyages et d’un certain nombre d’annés, faciles à déterminer, A et B n’auront plus ni sol ni capitaux; et leurs habitants travailleront pnurX qui enrichit C et se trouve propriétaire de A et B,

Est-ce clair? Ne serait-ce point trop clair, peut-être?

Mais, direz-vous, A et B ne laisseront pas faire leur commerce a C, c’est-à-dire à X.

D’accord. Il n'en est pas moins évident que le meilleur des commerçants ruine tous les autres avec lesquels il est en contact. Il est vrai que les consommateurs de chaque nation auront eu les denrccs des autres nations à un prix moins élevé que s'il y avait des droits protecteurs établis par chaque nation.

Depuis l’origine sociale, tous les pays qui, par situation ou circonstance, ont eu la possibilité de faire le commerce des autres peuples, se sont emparés des richesses du monde. Tyr, Sidon, Carthage, Corinthe, Venise, etc., sont des preuves.

Il est vrai que la force des armes a renversé Tyr, Sidon, Corinthe, etc., et que les vainqueurs se sont emparés de leurs richesses. Mais que faut-il en conclure?

Que de nation à nation, il y a deux moyens de s’enrichir : par les armes ou par le commerce.

Quels sont les peuples qui, définitivement, ont toujours vaincu par les armes?

Ceux chez lesquels le sol dominait le capital; ceux ou régnait la féodalité nobiliaire.

Quels sont ceux qui se sont enrichis par le commerce?

Ceux où la féodalité mercantile dominait le sol.

Faites attention que l’industrie n’est ici qu’un accessoire, et quelle suit le capital partout où il est dominant. Plus X, propriétaire de A et de B, y développera l’industrie, et plus il sera riche : toujours abstraction faite de la force des armes.

Mais ne vient-il pas un temps où la force des armes est elle-même soumise au capital, soumise à X possédant A et B?

Sans aucun doute: c’est lorsque les nations, toutes civilisées, ne peuvent plus être vaincues par la seule irruption de populations barbares: c’est lorsque, pour vaincre, il faut des armées régulières, des canons, des vaisseaux; en un mot, de l'argent, puis de l’argent, et encore de l’argent. Cette époque est arrivée.

Jadis X habitait Tyr, Sidon, Carthage, etc. Maintenant il habitera, soit en A, soit en B, selon que la localité, les eirconsianees, lui seront plus ou moins favorables. X s’établira-t-il en B, en France, où, en outre de l'infériorité de localité, il y a encore tendance vers l'anarchie, la plus grande ennemie du commerce? Non ; X s'établira en A, en Angleterre.

Là, X redevient gouvernement nobiliaire, pour maintenir l’ordre à l'intérieur, pour faire peser sur les prolétaires, non seulement le joug du sol, mais aussi le joug du capital; pour les forcera produire au meilleur marché possible, afin que A puisse rivaliser de prix de revient avec toutes les nations. Ensuite, comme premier capitaliste du monde, X achèvera la conquête du sol et du capital de toutes les nations de l'univers, sans en excepter la Chine.

Et que laut-il à X pour arriver à ce lmt?

Une seule chose : maintenir son acte de navigation. Par là, lui seul fait le commerce de toutes les nations, et chaque nation européenne ne peut faire que le sien propre, et le faire mal. Les Etats-Unis seuls peuvent le rivaliser. Mais les Etats-Unis font usage du capital qu'ils acquièrent pour développer les richesses de leur sol, et ne s’occupent pas encore de dominer les autres, au moins celles de l'ancien continent.

Pour X, plus n’est besoin de faire agir la force des armes sur ce

une seule nation européeune osait lui résister, il lui suffirait d'en retirer les capitaux qu’il y fait valoir par les membres de celte même nation, pour que l’absence de ces capitaux y fasse naître l’anarchie. Or, la certitude de ce fait suffira pour ôter aux gouvernants de ces pays toute pensée de révolte contre X, cl même pour les forcer d’écraser celui d’enlre eux qui ne se soumettrait point aux ordres qu’il lui plaît de donner.

L’esclavage des nations sous X est d’autant plus indestructif en dehors des circonstances extraordinaires, qu’il n’est point apparent, qu’il est même décoré du nom de liberté, et que, sous prétexte d’avoir les denrées à meilleur marché, il est protégé par les esclaves mêmes qu’il traîne à la mort par la misère. Il est protégé en outre par tous les capitalistes, qui sont pour Londres, sous la domination du capital, ce que les prêtres étaient pour Home, sous la domination temporelle du catholicisme.

Et nous laissons de côté la facilité que possède X de ruiner les fabriques des autres nations en les inondant de marchandises à meilleur marché que celles-ci 11e peuvent les produire. El cela , nous le répétons, parce que le règne féodal à l’intérieur, et le règne mercantile à l’extérieur dominent toute autre force, et que la force, tant qu’elle reste possible comme dominatrice, permet d'exploiter le prolétaire jusqu’aux dernières limites.

Et nous laissons également de côté la facilité que possède X de s’emparer du marché de toutes les nations, en les inondant de marchandises sur lesquelles il perdra lout ce qui sera nécessaire pour y rester sans rival. L’Angleterre, pendant trois années, a versé ses produits au Brésil, en perdant 30 p. 100 sur le prix de revient.

Ainsi les partisans de la protection, et même de la prohibition, ontils bien raisonné en se déclarant contre le libre échange?

Pas mieux que les autres; c’est comme s’ils avaient dit : Etablisse : un cordon sanitaire contre le choléra.

Du moment que, par les développements de l’intelligence et des populations, les nations se trouvent en contact inévitable; du moment que l’examen est devenu incompressible, et le règne nobiliaire, dans l’esprit du siècle, se trouve déjà remplacé par le système bourgeois, le capital devient dominant; et lu nation la plus commerçante prédomine toutes les autres, pour aussi longtemps que le capital peut dominer. Alors chez celle même nation le système féodal y est protégé par le capital, parce que ce système, voulant vivre autant que possible, consent à céder l’exploitation de l'industrie et du commerce pour conserver l’exploitation des classes agricoles. Le capital anglais, d’après ce traité, reste soumis au gouvernement nobiliaire, comme telle colonie américaine reste soumise à la mère-patrie, par intérêt, par prudence, mais non par impossibilité de se soustraire à un joug qui, dans le fait, n’est plus que nominal.

Etablissez donc des systèmes prohibitifs contre l’Angleterre, et voyez des pygmées attaquer l’Olympe, quand les géants y succombent !

Des douanes! vont s’écrier les protecteurs... des douanes!

Des douanes! soit. Voyons à quoi elles peuvent servir.

Ou vous voulez vous isoler comme la Chine, et alors ce 11e sont plus des douanes qu’il vous faut, mais une grande muraille; et, dans l’étal de contact des nations, c’est absurde, c’est stupide; ou vous voulez ne point rester isolés et rivaliser de commerce avec les nations.

Alors en mettant des droits sur le fer, le charbon et autres matières dites premières, vous êtes nécessairement inférieurs à ceux qui les possèdent a plus bas prix, et vous ne pouvez équilibrer ce désavantage

que par la surexploitation île l'ouvrier ; or, vous savez où cela conduit.

Ne pouvant rivaliser avec vos voisins sur les marchés étrangers, vous encombrez vos magasins, puis vous êtes obligés de renvoyer vos ouvriers; et vous savez encore où cela conduit.

Ce n'est pas tout : votre impôt de douanes équivaudra, oui ou non. à une prohibition? S’il y équivaut, vous savez ce qui arrive ; !a contrebande vous débordo/S’il n’y équivaut pas, si le riche achète, malgié l’impôt, qu’importe à X? II élèvera ses prix. Savez-vous alors à quoi sert l’impôt? Comme il va aux riches, i! servira à acheter ce que vous aurez imposé.

Il y aurait bien un moyen, dit théorique, d'empêcher X de vous ruiner, ce serait de ne permettre le commerce qu’à vos nationaux. Mais le capital de X viendrait prendre un nom national, et celte prétendue théorie produirait zéro en pratique. Il y aurait plus : des capitaux anglais s’établiraient au centra mente de vos capitales en maisons d’assurance contre les douanes, et les douanes alors seraient favorables à l’Angleterre. D’ailleurs, ce serait encore un isolement, isolement théorique, il est vrai; mais, théorique ou pratique, l’isolement des nations est maintenant impossible, c’est-à-dire absurde.

De cette impossibilité vient la nécessité des traités de commerce.

Mais les traités, qui les dicte, si ce n'est l’Angleterre? Les ministres qui font ces traités, qui les renverse, si ce n’est l’Angleterre? N'eslelle point toujours la maîtresse de porter l'anarchie chez toute nation qui oserait se regimber contre elle?

Alors le seul remède est donc de se coaliser contre l’Angleterre?

Autre utopie, digne d’aller se briser contre un nouveau roc de Sle- Hélène.

Essayez donc d’unir les puissances bourgeoises contre elle! Essayez donc d’unir les puissances nobiliaires contre elle! Essayez donc d'unir les puissances nobiliaires aux puissances bourgeoises '. Pour l'incompressibilité de l’examen, et avant qu’une idée commune puisse lier tes hommes, l’or seul peut les tenir unis, et l’Angleterre tient la bourse.

Mais n’y a-t-il donc point de remède? Et l’univers doit-il devenir une Irlande sous la domination de l’Angleterre? Et l’Angleterre ne pourrat-elle point elle-même éprouver toutes les horreurs de l'anarchie qu’elle aura fait subir aux nations?

Sans aucun doute : mais l’anarchie anglaise ou française vous rendra-t-elle l’ordre? Ne voyez-vous point qu’aussi longtemps que le capital peut conserver la domination, le seul résultafpossibie de toute anarchie est de faire passer X par toutes les lettres de l'alphabet, quitte à recommencer lorsqu'il se trouve à la dernière ?

Alors, et mille fois encore, te remède? I.e remède!! Faut-il donc s’engloutir dans l’abime?

Messieurs, dans l'ordre moral il ny a pas de mal sans remède. mais dans l’ordre moral il n’y a de guérison possible que pour ceux qui préalablement se reconnaissent malades.

Connaître son mal, c’est déjà se trouver à moitié guéri- Mais l'Europe n’en est point là (1). Aussi avons-nous seulement voulu dire un mot sur le libre échange.

(1) Après les faits inattendus qui s'opèrent dans toute l'Europe-, nous dt’ri.:l'Ons aujourd’hui qu’elle commence à comprendre la maladie sociale et a se croire réellement et profondément malade. — Mais il nous semble que la conviction n'est pas encore assez universelle, pour décider tout le inonde à chercher le umt'de. lit c’est alors, cl seulement alors que le remède, social sera trouvé et universellement accepté. En attendant, l’anarchie dans les idées, traduite en anarchie dans les faits, enseignera les incrédules.

Si cependant, et par hasard, quelqu'un voulait avoir un commencement d’idées sur le remède, nous le renverrons à l’esquisse que nous avons publiée sur Xorganisation du travail et de la libre concur-

Mais la question internationale, nous nous empressons de le dire, peut seulement avoir une solution définitive, lorsque l’organisation du travail, qui n'est autre chose que l'organisation sociale, chez une nation puissante, tranchons le mot, chez ia nation française, sc sera acquise une existence indestructible.

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