SEPTIÈME QUESTION
La fraternité est-elle possible sons l'organisation sociale actuelle?
Pour peu qu’on se donne la peine d’examiner les phénomènes sociaux de notre époque, et les conditions sociales d’où ils dérivent, il est facile de s’apercevoir <pie toutes les transactions particulières et publiques, individuelles et nationales, non seulement font abstraction complète du principe évangélique, la fraternité, mais sont contraires à ce principe. En effet, la constitution de notre société est telle, que les hommes ainsi que les nations ne tirent aucun prolit de faire le bien aux hommes et aux nations, et que, par le contraire, la prospérité d’un individu n’esl achetée que par la perte ou la ruine d’autres individus, et la richesse d'une nation qu’aux dépens de la misère d’autres nations. Cette effroyablepratique est passée des mœurs dans les lois, constituant les codes commerciaux des nations civilisées. L’institution et le maintien des armées permanentes n’a d’autre but que la nécessité de la force, pour faire respecter les droits nationaux contraires aux intérêts nationaux d’autres peuples.
Il est si vrai que la mise en pratique de la fraternité, est impossible dans l’état actuel des choses, qu’au sein d’une nation, un individu fabricant, par exemple, serait ruiné, si animé d’un sentiment ardent de charité en-
Ters ses ouvriers, il leur accordait un salaire raisonnable jpour l’existence de la famille, ou réduisait les heures de travail pour qu’il puisse donner à la culture de lame une partie du temps consacrée aujourd’hui à gagner l’indispensable pour la nourriture du corps. La même chose arriverait pour, la nation qui, en concurrence avec les autres, voudrait être plus charitable envers les classes ouvrières. C’est le cas actuel de la France. Le gouvernement provisoire décrète une réduction dans les heures de travail, que mille considérations recommandent en faveur de l’ouvrier; les chefs des manufactures, acceptent sans murmure le sacrifice et Y Association pour la défense du travail national, recommande l’exact accomplissement du mandat (1); mais, quoique de graves circonstances l’exigent, l’industrie française ne pourra continuer avec un pareil sacrifice.
Sous l’organisation actuelle de la société, l’exploitation de l’ouvrier, et par conséquent le maintien de leur misère et leur ignorance, devient indispensable, non seulement pour le progrès de la richesse publique, mais encore pour l’existence de la nation. Et ce qui est plus effroyable encore, c’est que l’augmentation de la richesse d’une nation dépend de la surexploitation de l’ouvrier, à un tel degré, que la nation qui l’exploitera le plus, et par conséquent, qui le rendra plus misérable et malheureux, parviendra à être la plus riche
(1) Voir la circulaire de cette association dans le Moniteur industriel du 12 mars courant.
et la dominatrice des autres par le commerce et l'industrie, seules puissances réelles de l’époque moderne.
Dans l’ordre des intérêts matériels, qui semble former le pivot de la société actuelle, l’exercice de la fraternité devient contraire à l’intérêt de chacun, h un tel degré que, dans les affaires les plus ordinaires de la vie, et lorsqu’on ne cherche que le profit, il faut faire abstraction de ce noble sentiment. A ce point de vue, les matérialistes considèrent la fraternité comme une utopie; et, en effet, suivant leurs principes, dans quel but la fraternité serait-elle pratiquée, si au lieu de procurer un profit à l’individu qui l'exerce, il en souffre une perte réelle ?
Et cependant, ce principe sublime ne peut pas être une chimère, proclamé seulement dansl'Évangile, pour offrir un éternel contraste entre ce qui doit être et ce qui est. En outre, la fraternité apparaît bien des fois dans le monde, constatai:t par d’admirables sacrifices d’abnégation et de charité la réalité du principe. Tout récemment, la population ouvrière de Paris, maîtresse absolue de la capitale, a montré un des plus éclatants exemples du sentiment de la fraternité dans les masses, que l’histoire puisse présenter; mais cet exemple même donne la mesure de la mauvaise organisation sociale, qui exige des sacrifices héroïques et des efforts sublimes d’abnégation personnelle, pour accomplir le devoir évangélique de la fraternité.
La gravité de ce phénomène, soit sous le point de vue des rapports individuels, soit sous celui des rapports internationaux, mérite deire étudiée, d'autant plus que l’état social qui en résulte s'appuie sur des
préjugés enracinés qu’il devient nécessaire de combattre.
Nous faisons abstraction des phénomènes relatifs auxtransactionsindividuelles, pour l’exercice desquelles la fraternité est non seulement un principe inapplicable mais nuisible ; car tout le monde les connaît, puisqu’ils surgissent à chaque moment de l’existence. Nous allons examiner les rapports plus généraux de nation à nation, qui devaient rentrer dans la sphère de la fraternité universelle, si indispensable pour la paix du monde, comme la fraternité individuelle pour la paix intérieure des nations et des familles.
Pour faire cette étude, il devient nécessaire de porter ses considérations sur l’origine des nationalités qui divisent les peuples, et dont l’existence constitue l’obstacle matériel qui s’oppose au règne de la fraternité sur la terre.
Depuis l’origine de l’humanité, tous les peuples ont ' admis, comme base d’ordre social, des principes religieux fondés par la foi et soutenus sur une croyance dans une révélation. Il ne pouvait en être autrement, et ainsi tous les historiens sont d’accord sur l’origine prétendue divine des législations anciennes. A cet égard, Bossuet s’exprime dans les termes suivants : i Tous les peuples ont voulu donner à leurs lois une origine divine. Et ceux qui ne l’ont pas eue, ont feint de l'avoir. Minos se vantait d’avoir appris de Jupiter les lois qu’il donne à ceux de Crète. Ainsi Lycurgue, ainsi Numa. ainsi tous les autres législateurs ont voulu
que la convention par laquelle les peuples s'obligea!! entre eux à garder les lois, fût affermie par l’autorité divine, afin que personne ne puisse s’en dédire. Platon, dans sa république et dans son livre des lois, n’en propose aucune qu’il ne veuille faire confirmer par l’oracle avant qu’elle soit reçue. Et c’est ainsi que les lois deviennent sacrées et inviolables. » (1)
Les dogmes de toute révélation sont invariables, aussi longtemps qu’une portion isolée occupe un territoire en rapport avec la population. Mais au fur et à mesure que celle-ci devient plus nombreuse, des émigrations, des divisions des peuples ont lieu donnant origine à diverses familles politiques qui, même en reconnaissant comme règle universelle d’ordre les maximes révélées qu’elles ont en commun, en reconnaissent néanmoins d’autres secondaires en rapport avec les circonstances diverses de leur position nouvelle. De là autant de circonscriptions différentes, sous des règles secondaires différentes; de là naissent autant de sectes, chacune ayant bientôt et ses législateurs et ses interprètes.
Du moment qu’une famille politique primitive, constituant ou croyant qu’elle constitue l’humanité, commence à se diviser, il devient indispensable, pour l’autorité de chacune, de se constituer en interprète de la règle. Alors cette autorité condamne toute autre règle et déclare son peuple comme seul privilégié pour la connaissance de la vérité religieuse, base de l’ordre Inima-
(1) Bossuet, Mitiijuc tirée'de CEcriture Sainte. L. /. art. 4 . proposition 7 •
nitaire. Toute division, donc, d’une famille primitive, ou se croyant primitive en nations, donne origine à alitant d’inimitiés fondées sous les diverses croyances constituant les circonscriptions de chaque peuple. Chacun, se croyant l elu de Dieu, anathématise et condamne tous les autres. « Il faut encore plus respecter les bornes qui séparent les États, disait Bossuet, que celles qui séparent les particuliers; et on doit garder la société que Dieu a établie entre les hommes. Il n’y a que certains peuples maudits et abominables avec qui toute société doit être interdite, à cause de leur effroyable corruption qui se répandrait sur leurs alliés. N'aie point, dit la loi, de société avec ces peuples; ne leur donne pas ta fille, ne prends point la leur pour ton fils , parce quilste séduiront et te feront servir aux Dieux étrangers .» (Loc. cit. L. I e1 ' art. 5, prop. unique.)
Les divisions profondes, les inimitiés irréconciliables, les guerres sanglantes des nations primitives, remplissent de telle manière les pages de l’histoire de l’humanité, qu’on peut se croire autorisé à juger l’état de guerre comme inhérent à sa nature. Les nations alors ne luttent encore que par cause d’oppositions entre leurs croyances respectives. La seule diversité de croyances donne origine aux circonscriptions politiques, circonscriptions qui, par ce motif, sont simplement religieuses. Chaque chef, agissant au nom de Dieu, fait accepter à son peuple les règles secondaires qu’il croit nécessaire à l’existence de l’ordre intérieur et proscrit tous les autres. Pour rendre cette proscription plus efficace, l’isolement des nations devient indispensable ; et pour opérer cct isolement, il sc sert du
monopole île l’éducation et de l'instruction, de la diversité des langues, des préjugés contre les autres mœurs, les autres usages qui, cependant, peuvent ailleurs être raisonnables comme relatifs à d’autres circonstances de localité, de climat, etc., et, par conséquent, nécessaires et inhérentes à chacune.
Nous devons indiquer que, dans chaque système de révélation, il devient indispensable de créer un interprête infaillible de la règle, auquel tous les membres de la nation doivent une obéissance et une soumission aveugles, comme au représentant sur la terre de la volonté de Dieu dans le ciel. Cet interprète suprême, ce chef de la religion, ce chef spirituel se trouve souvent être chef temporel. Et quand le pouvoir se trouve divisé, le pouvoir spirituel doit évidemment dominer le pouvoir temporel sous peine d’anarchie.
Aussi long temps que les circonscriptions religieuses relatives à une même révélation peuvent rester isolées, comme l’ont été long temps les révélations chrétiennes et musulmanes ; aussi long temps qu’au sein de chaque révélation isolée le pouvoir spirituel peut dominer le pouvoir temporel, il y a ordre. Mais du moment que dans une circonscription religieuse il existe plusieurs pouvoirs temporels, chacun cherche à se rendre indépendant du pouvoir spirituel, et l'anarchie entre les pouvoirs temporels finit par détruire toute subordination au pouvoir spirituel. La force alors perd le vernis de justice que le pouvoir spirituel lui donne ; la force brutale seule prédomine, et l’anarchie devient inextinguible jusqu ace qu’un nouveau pouvoir spirituel puisse
surgir au sein de toutes les circonscriptions temporelles en contact.
Les diverses disciplines des églises grecque, anglicane, germanique, gallicane, etc., dans la chrétienté, et celles qui sont aussi fréquentes dans les églises de l’Arabie, de l'Inde, etc., serviront d’exemple à ce que nous venons de dire. Dans tous ces cas, nous le répétons, les prêtres des nouvelles circonscriptions nationales sont obligés de reconnaître dans le chef de la fraction devenue unité politique, un représentant de Dieu sur la terre, pour les intérêts temporels. Alors tous les devoirs de l’homme se renferment dans cette devise : Dieu et mon Roi , l’expression Dieu n’ayant de valeur pratique que celle qu’il plaît au Roi de lui donner. Yoilà donc pourquoi la divergence de ces intérêts temporels, parmi les nations, entretenait les guerres parmi les nations d’une même communion religieuse.
Les haines originaires, par diversité de croyance, augmentent progressivement avec celles qui surgissent inévitablement de la diversité entre les intérêts temporels, lesquels ne peuvent pas être harmonisés par la voix du chef de la religion. L’autorité de chaque chef temporel, s’augmentait parmi ses sujets avec ces inimitiés et ces haines de nation à nation ; et alors il devient utile aux différents pouvoirs d’enraciner les causes de ces inimitiés. De cette doctrine s’est formé le code de la division des peuples en nationalités, code qui réduisit en théorie le brigandage, la perfidie, la trahison, l’assassinat et que Machiavel formula pour cette société de souverains qui se déclarèrent indépen-
dants de Dieu, indépendants de la justice éternelle.— « Ainsi le livre des princes commenté par les passions, remplaça l’Evangile interprété par les pontifes. » — (De Lamenais, De la religion considérée, etc., p. 147.)
Jetant un regard en arrière sur les législations primitives, il devient évident que chaque circonscription religieuse constituant alors une seule nation,constituait aussi une même patrie pour les individus soumis à chaque système de croyance. Ce fanatisme politique se trouvait ainsi impliqué dans le fanatisme religieux, car le patriotisme avait sa source même dans le principe religieux. Plus tard, le patriotisme s’est fondé sur l’ensemble des intérêts temporels ou matériels de chaque nation. L’ancienne base du patriotisme a perdu sa puissance à mesure que la hase moderne s’est enracinée par l’éducation, les préjugés et les habitudes.
Il est facile de comprendre tout l’intérêt qui portait les chefs temporels des nations à entretenir ces sentiments patriotiques, sources permanentes de haines et de divisions ; par conséquent appuis énergiques de leurs pouvoirs respectifs sur leurs sujets et contre les nations voisines. En effet, en multipliant les divisions de l’humanité, ils faisaient remonter le patriotisme à sa source naturelle, à la ville, au village, au hameau, à la famille enfin et à l’individu, plaçant l’égoïsme comme une base des actions et la prédominance des intérêts matériels pour chaque individu, comme premier devoir.
Malgré cette théorie, si avantageuse au despotisme et particulièrement fondée sur le patriotisme, la science devrait se mettre en harmonie avec cette même tendance et pour démontrer à tous les esprits non-seule-
ment l’utilité mais surtout la nécéssilé de cette fusion. Mais, comme nous le verrons plus tard, celte fusion dans une seule famille, repose sur l’existence et l’adoption d’une base universelle d’ordre, qui en remplacement de l’ancienne, fondée sur la foi, devienne principe d’union et d’harmonie. Mais cette nouvelle, base n’est pas encore connue, et en même temps les progrès de l’intelligence ont rendu insoutenable l’ancien principe que, considérant les chefs des États comme des représentants de Dieu, ceux-ci ont eu recours, pour maintenir les divisions, à un autre moyen tout différent de l’ancien. Ainsi donc l’autorité se vil forcée de chercher un nouveau principe, pour servir d’appui à la maxime du patriotisme politique, indispensable pour la conservation du pouvoir, sans base morale ; le patriotisme religieux ayant été anéanti.
Ce nouveau principe, qui est venu se mettre à la place de l’ancien pour soutenir la maxime du patriotisme, est celui des intérêts opposés parmi les nations. L’empirisme de la science économique avait déjà dit : Laissez faire, laissez passer ; l’empirisme politique, appuyé sur la science économique, a crié à son tour : Chaque nation doit se protéger: chacun chez soi, chacun pour soi !
Cependant nous allons démontrer, que la théorie et la pratique sont d’accord pour condamner une pareille doctrine. En effet, il est absurde, car il est impossible de concevoir comment, sous le règne de la raison, de la vérité, qui est une et ne peut être qu’une, deux peuples coexistants sous le principe de véritable ordre social, puissent avoir des intérêts réellement opposés,
<lo manière que le bien pour l’un no soit pas essentiellement le bien pour l’autre.
Mais on répliquera: Nous voyons cela en pratique tous les jours, car tous les jours des motifs de discussions, des dissentions et même des guerres surgissent des intérêts opposés qui existent parmi les nations. Oui ■ répondons-nous ; mais démontrez-nous que ces intérêts opposés sont, dans une des deux nations ennemies ou dans toutes les deux à la fois, conformes à l’ordre réel. Il est incontestable, que de deux espèces d'intérêts qui luttent, ou l’un des deux ou tous les deux sont désintérêts faux ou contraires à l’ordre ; ils ne peuvent être tous les deux vrais, étant différents et contraires. Dès lors il faut déduire que ces prétendus intérêts nationaux, qui divisent les peuples, sont de faux intérêts qu’on doit renverser pour établir le seul intérêt véritable, celui de l’humanité.
Quant à la pratique, les progrès successifs de la civilisation anéantissent tous les jours les causes d’éloignement et d’inimitié parmi les nations. — L'adoption de principes semblables dans les législations, l'universalité dans l’emploi des langues, la rapidité des communications, les besoins du commerce, la transmission de la pensée au moyen de la presse et du télégraphe électrique; ces causes et beaucoup d'autres contribuent à la fois à unir les peuples et à transformer l'ensemble des nations dans un seul empire humanitaire, sous la domination d'un seul principe raisonnable; car nous le répétons, il ne peut y avoir quW seule véritable base d’ordre social pour toute l'humanité.
Du reste, la nécessité dont nous parlons, h qur
nous soutiendrons plus tard, a été énoncée par des hommes éminents de tous les pays. Déjà, à l’époque de la révolution française, la pensée de l’union des peuples se trouvait dans tous les esprits. Mirabeau, dans l’Assemblée nationale (17 août 1789), prédisait l’avenir en ces termes : «Elle vous sera due cette époque fortunée où tout prenant la place, la forme, les rapports que lui assigne l’immuable nature des choses, la liberté générale, bannira du monde entier, les absurdes oppressions qui accablent les hommes, les préjugés d’ignorance ou de cupidité qui les divisent , les jalousies insensées qui tourmentent les nations et fera renaître une fraternité universelle, sans laquelle tous les avantages publics et individuels sont si douteux et si précaires. »
Voici comme s’exprime un savant philologue (pii n’appartient pas aux partis politiques :
« Une idée qui se révèle à travers l’histoire, en étendant chaque jour son salutaire empire, une idée mieux que tout autre, prouve le fait si souvent contesté, mais plus souvent encore mal compris, de la perfectibilité générale de l’espèce, c’est l’humanité. C’est elle qui tend à l'aire tomber les barrières que des ]préjugés et des vues intéressées de toute sorte ont élevées entre les hommes et à faire envisager l’humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique, marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et en même temps la direction imposée à l’homme par
sa propre nature, pour l'agrandissement indéfini de son existence. *—(Guillaume dHumboldt, sur la dtvcrsilc de structure des langues; cité par M. A. d’IIumboldt dans le 1" vol. du Cosmos, p. 450.)
Un savant économiste, mon honorable ami M. de Villeneuve Bargemont, a déjà exprimé ce vœux pour l’union des peuples. » La famille humaine, disait-il, dans les deux mondes, est en travail pour se rapprocher et se réunir. On veut franchir les barrières et les espaces avec la rapidité de la pensée. La vapeur, les rails de fer, suffisent à peine à transporter assez promptement les peuples qui semblent impatients dccbanger et de confondre leurs produits, leurs jouissances et leurs destinées. La terre, les éléments, les capitaux interrogés chaque jour par la science et l’industrie, répondent et révèlent des attributs secrets ou des richesses ignorées. » (Hist. de l’Econ. polit., t. 2, ch. 22, p. 422).
Et plus loin, le même écrivain annonçant une grande vérité sur l’inefficacité de Tunion des peuples par les seuls effets des intérêts matériels, car ils ne sont pas seuls, et sans les intérêts moraux, lien social qui peut relier dans un même faisceau les membres désunis de l’humanité. M. de Villeneuve constate dans les termes suivants sonjugemcntsurles nationalités: « Les barrières dont l’économie politique déplore encore l’existence, la législation et les institutions qui gênent les mouvements du commerce et de l’industrie, les intérêts divers qui séparent les peuples et les tiennent dans un état perpétuel d’hostilité et de convoitise, tous ces obstacles enfin, dus à l'esprit de nationalité et à des erreurs d’économie politique, ne disparaîtront pas impu-
nément à la seule voix de la science. * ( Histoire de PEconomie politique , p. 429.)
3V1. de Maistre avait dit déjà : « Tout annonce que. nous marchons vers une grande unité que nous devons saluer de loin (Soirées de Saint-Pétersbourg, t. 1, p. 155.) »
Un autre publiciste à vues élevées, M. Ballanche, écrivait sur le même sujet les paroles suivantes : « Un grand ressort des temps anciens, qui fut nécessaire à l’organisation primitive de la société , et qui ne peut plus être pour nous quune grande erreur, le soutien de la nationalité, doit disparaître. Il ne peut tenir devant les hauts sentiments de l’humanité... Le patriotisme a quelque chose d’injuste et de factice, outre qu’il est intolérant, terrible, et trop souvent cruel. » (Essai sur les Institutions sociales, t. 2, p. 354. )
L’impossibilité de maintenir les nationalités a été sentie et vivement, exprimée par un génie de la France, dont les ouvrages sont pleins de grandes vérités sur le présent et l’avenir de l’humanité. — Voici ce que dit M. de Chateaubriand, sur le sujet qui nous occupe :
« Le développement matériel de la société accroîtra le développement des esprits. Lorsque la vapeur sera perfectionnée, lorsque, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront pas seulement les marchandises qui voyageront d’un bout du globe à l’autre avec la rapidité de l’éclair, mais encore les idées. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers États, comme elles le sont déjà entre les diverses provinces d’un même État; quand le salaire qui n’est que l’escla-
vagc prolongé se sera émancipé à l’aide de l'égalité établie entre le producteur et le consommateur; quand les divers pays, prenant les mœurs les uns des autres, abandonneront les préjugés ualionau.v , les vieilles idées de suprématie ou de conquête, tendront à l'uni le des peuples; par quel moyen ferez-vous rétrograder la société vers des principes épuisés? Bonaparte luimême ne l’a pas pu. L’égalité et U liberté, auxquelles ii opposa la barre inllexible de son génie, ont repris leur cours et emportent scs œuvres ; le monde de force qu’il créa s’évanouit; sa race même a disparu avec
son fds. La lumière qu’il lit notait qu'un météore.
Un avenir sera, avenir puissant, libre dans toute la plénitude de la liberté évangélique. » (Essai sur la littérature anglaise, t. IL p. 301.)
M. Michel Chevalier, dans ses Lettres sur l’Amérique du nord (lettre 0 e ), a bût un tableau iidèle et frappant de vérité, des préjugés qui dominent dans tous les pays, sous le point de vue ds se croire chacun supérieur aux autres. — Les idées du savant publiciste n'ont pas changé à cet égard, car tout récemment il vient de faire une éloquente prédiction de ce qui doit arriver dans le monde. « Les inventions les plus merveilleuses, disaitil, il y a peu de mois, font disparaître les distances, et amènent les hommes des climats les plus éloignés à se traiter en amis, à abjurer leurs préjugés et leurs haines, à se jeter dans les bras les uns des autres. Les montagnes élevant des barrières insurmontables entre les territoires ; le génie de l’homme les perce de part en part. La mer qui séparait les contrées les réunit désormais. Vultima Thidc, est à nos portes: le peuple
que le poète représentait comme relégué du reste du monde par la mer (toto divisos orbe), est celui qui, à la faveur de la mer, elle-même, a le plus de relations avec toutes les parties de la terre, dont les essaims se répandent le plus facilement sur tous les continents, sur tous les archipels. Chaque jour, une découverte nouvelle vient relier davantage les Etats. La célérité qu’avait donnée la vapeur pour franchir l’Océan et pour voler sur la surface de la terre, est déjà dépassée dans une proportion inouïe : l’électricité est venue donner à la transmission des idées des ailes d’une rapidité fabuleuse ; c’est une vitesse qui ne peut plus se comparer qu’à celle de la pensée. Désormais, une nouvelle pourra faire le tour du monde dans une fraction de seconde, et déjà le peuple qui a plus que tout autre le sens et le goût de la vitesse, celui des États-Unis, avec l’activité qui est son caractère, établit cette communication électrique, à l’usage du commerce, sur un réseau dont le développement total sera de 13 à 11 mille kilomètres, treize ou quatorze fois le diamètre de la France! » (1).
Ces idées, ces espérances, germent dans tous les pays ; et nous avons entendu, au congrès des économistes de Bruxelles, des vœux sincères en faveur de la fusion des intérêts nationaux, prononcés par des membres de différentes nations et accueillis par des marques unanimes d’approbation. M. Faider disait dans la première séance : a Si, dans l’intérieur d’un pays,
(1) Discours d'ouverture du 22 décembre 1847 (Journal des Économistes, janvier, 1848, p, 134).
oa a trouvé bon de supprimer toutes les entraves au commerce, il est bon de les supprime!' également entre nations ; c’est le meilleur moyen de détruire l’anlagonisme qui a fait jusqu’ici le malheur de l'humanité, et d’inaugurer enfin le règne de la paix et de la fraternité des peuples, si conformes aux principes éternellement vrais du christianisme. » P. 20.
"J’espcre, disait M. le docteur Bowring.dansla même séance, que ce qu'on appelé nationalités se perdra dans une philanthropie étendue, généreuse, embrassant tout le monde. » P. 50
Malgré l’enthousiasme de ees vœux, malgré les raisonnements que nous avons cités, nous entendons tous les jours soutenir, par des hommes d'un incontestable talent, la maxime tout opposée du maintien des nationalités rivales et le système administratif de tous les pays, donner la sanction a ce principe d'inimitié. Au congrès mémo de Bruxelles, un professeur, M. \Yolowski, qui, dans la première séance, avait accusé le système prohibitif de diviser les nations à cause des rapports commerciaux qui devraient les unir cl d’établir la lutte là où devrait se rencontrer un moyen de rapprochement (pag. 21), se croyait sans doute d’accord avec lui-même en affirmant, le jour après la belle exclamation du docteur Bowring, que c’est le régime protecteur qui effacerait les distinctions de famille nationale qu’il croyait bon de maintenir, et déclarait en plein congrès que les nationalités, doivent être maintenues, et que, s’il est un signe de notre temps , s'il est une vérité qui doit triompher, c'est que les nationalités se relèvent. (Pag- 77.)
Enfin, et pour résumer l’état des opinions en faveur des nationalités par celle d’un économiste distingué, nous reproduisons une assertion capitale du Mémoire de M. Dunoyer surla Liberté du commerce inter national , lu dans la séance du 13 novembre dernier, de l’Académie des sciences morales et politiques. « Nous ne croyons pas du tout à l’existence même futuue d’un monde pareil (celui d’où toute nationalité aurait disparu et où il n’existerait plus d’intérêts contraires), et la disparition des nationalités n’est à nos yeux ni un fait possible, ni un fait désirable. »
« Nous ne sommes, continue-t-il, pas plus disposés que nos contradicteurs à méconnaître les différences qui existent entre les nations et qui constituent leur personnalité et leur originalité propres. Nous croyons que ces différences sont sensibles et multipliées. Nous en apercevons dans la situation qu’elles occupent, dans la mission qu’elles ont reçues, dans leurs facultés natives, dans leurs goûts, leur génie, leur tour d’esprit, leurs industries diverses; nous n’en voyons pas moins dans les produits qu’engendrent des ressources et des talents si diversifiés. Nous croyons que la différence d’esprit et de goût de diverses nations se reproduit dans leurs ouvrages. Nous croyons encore que ces variétés infinies dans les aptitudes et les productions nationales sont plus ou moins destinées à se perpétuer, et qu’il est bon, qu’il est désirable quelles se perpétuent. Nous sentons tout cela non moins vivement que nos antagonistes; seulement nous apprécions ces faits autrement qu’eux, et pourtant, nous arrivons à d’autres conséquences.
« De ces diversités naturelles et durables qui existent entre les nations, nos contradicteurs infèrent quelles ont des intérêts opposés, qu’elles sont hostiles les unes aux autres, et que l’auteur des choses a voulu qu’elles vécussent séparées. Nous trouvons la conclusion extraordinaire, et nous disons que c’est précisément l’induction inverse qu’il fallait tirer. Nous disons qu'il n’est pas vrai que les diversités qu’on a justement remarquées entre les peuples impliquent naturellement contre eux des idées d’hostilité ; qu’il n’est pas vrai que tout ce qui les différencie les sépare, et qu’il est évident , bien loin de là, qu’ils sont souvent rapprochés par des opposisitions autant que par des ressemblances, et que ce qui les distingue sert à les unir autant que ce qui porterait naturellement à les confondre.
« Tout dénote, en effet, que l’auteur des choses, en plaçant les nations dans des situations si prodigieusement diversifiées, en leur distribuant des ressources et des facultés dont un bon nombre semblent si particulières à quelques uues d’entre elles, sont néanmoins si nécessaires à toutes, a voulu qu’au lieu de s'isoler elles le recherchent, elles vécussent unies et qu’elles eussent entre elles des relations commerciales multipliées, continues, animées, toujours plus nombreuses et plus actives. » (Journal des Économistes , décembre , 1847, pag. 22 et 23.)
L’autorité de l’écrivain que nous venons de citer nous oblige à faire une courte digression afin de découvrir la cause de l’erreur dans l’application qu’il fait d’observations très judicieuses. Nous la trouvons dans la confusion, sous une même catégorie, des intérêts différents
et des intérêts opposés qui constituent les nationalités. Les premiers, si bien décrits par M. Dunoyer, ne nuisent sous aucun rapport à l’union des peuples ; au contraire, la différence dans ces intérêts constituant des différences dans les besoins respectifs, rendent nécessaires les transactions commerciales ou les échanges entre les peuples du monde. Ces différents intérêts sont' ceux qui dépendent de la position, des climats, des mœurs, des usages, des professions habituelles, des divers degrés de culture, etc., etc. Celles-ci, en constituant des différences dans les produits ainsi que dans les besoins des habitants de chaque contrée, ne les rend pas ennemis; au contraire, ils établissent parmi eux des rapports d’amitié; mais il n’en est pas de même avec les intérêts factices, résultant des inimitiés et des préjugés anciens qui divisent les nations par principes de législation et de politique, et forment de chacune une circonscription spéciale, indépendante, qui peut perdre ou gagner par ses rapports avec les autres. Ces intérêts qui, non seulement sont divers mais opposés, rendent permanente la crainte, la méfiance et les hostilités réciproques, car, chaque gouvernement se croit en droit de soutenir les intérêts de sa circonscription contre les intérêts des autres circonscriptions.
Voilà quels sont les intérêts nationaux qu’il faut anéantir, pour que le bien et la prospérité d’un peuple puisse s’harmoniser avec le bien et la prospérité des autres peuples. Nous déclarons, et nous démontrerons au besoin, que cela est impossible aussi longtemps que les nationalités existent, de la même manière qu’au
sein d’une nation, la prospérité des différentes provinces ne s’est obtenue que lorsque les oppositions de province à province ont été anéanties. — Auparavant les intérêts opposés existaient entre les diverses parties de la même nation ; on a détruit ces intérêts au moyen de l’uniformité de la législation, quoique en y laissant subsister les intérêts différents, convenables et salutaires, parce qu’ils ne peuvent pas être éliminés. La même chose doit arriver entre les nations.
Le talent et la bonne foi des écrivains qui défendent les nationalités, nous obligent à rechercher une autre cause de leur erreur.
Les partisans des nationalités ne croient pas que l’unité humanitaire soit possible. Us ne croient point à cette possibilité parce qu’ils se refusent à croire que la raison puisse jamais dominer la force. Mais s’ils voulaient retourner l’hypothèse, ils verraient que l'ordre ne peut plus se baser sur la force, car la libre émission de la pensée est là pour l’empêcher. Au reste, ils se font souvent cette même objection, ils ont trop de talent pour ne point la faire, mais il leur est impossible d’admettre que ce qu’ils ne conçoivent point possible puisse jamais le devenir.
En effet, quel obstacle y aurait-il à l’unité humanitaire, si ce n’était l’impossibilité de dominer la force et d’agir par la raison sur tout le monde? — Mais depuis que le télégraphe électrique est découvert, il est plus facile de mettre en communication intellectuelle toutes les parties du monde, qu’il ne l’était auparavant d’y mettre les deux rives de la Seine, et depuis la découverte des pyroscaphcs et des chemins de fer, il est plus
facile de meure toutes les parties du monde en communication matérielle, qu’il 11 e l’était au quinzième siècle d’y mettre les communes de Ja France.
Il nous serait facile de démontrer maintenant, mais ce n’est pas le Lut de ce mémoire, qu’aussi longtemps que tous les pays ne formeront pas une seule et même famille politique, reconnaissant une seule loi sociale, la loi de la justice absolue ; qu’aussi longtemps que les nations resteront séparées sous la domination de lois sociales différentes, qui établissent des intérêts contraires parmi les nations; qu’aussi longtemps que cet état de choses dominera le monde et les esprits, la paix du monde sera une utopie, et les transactions commerciales entre les peuples, au lieu d’être la suite naturelle et heureuse de l’organisation sociale sous une même loi, ne sera que la source d’une épouvantable anarchie, effet indispensable de la lutte effrénée des innombrables intérêts contraires qui divisent les peuples.
Le progrès des lumières et la marche rapide des événements nous font prévoir, que même avant que la destruction des nationalités s’opère en principe, par la puissance du raisonnement, l’anéantissement des nations s’opérera en pratique par l’impérieuse nécessité des choses ; car de la même manière que les besoins de l’ordre intérieur ont conduit à l’anéantissement des intérêts opposés qui constituaient jadis les divisions de la France en fiefs ou provinces indépendantes, les besoins de la civilisation universelle amèneront ranéanlissemenl des intérêts opposés (pii divisent les nations.
Bien d’autres questions nous restent encore à examiner, et nous le ferons si ce premier travail est bien reçu du public. Dans le cas contraire, nous déduirons de son indifférence vers notre doctrine, qu'il faut une aggravation dans la maladie sociale, pour que la nécessité du remède se fasse mieux sentir, et que l'opinion devienne unanime pour le demander. Si cela est vrai, nous attendrons.
Voici maintenant les conclusions de cette première partie de notre travail :
1° Le travail n’est pas libre, parce que le sol, élément indispensable pour la production, reste aliéné ;
2° Le travail n’est pas libre, parce que l’instruction reste monopolisée au sein de la richesse ;
3» Le travail n’est pas libi'e, parce que l'impôt pèse sur lui ;
4° Le travail n’est pas libre, parce qu'il reste sous la domination du capital :
5° La libre concurrence n’existe point, parce qu’il y a des privilèges qui rendent inégales les conditions du propriétaire et du prolétaire ;
6° L’association est impossible, parce que le travailleur sans propriété n’est pas libre pour contracter;
7° La fraternité devient impossible, parce que l’organisation sociale actuelle s’oppose à son exercice ;
8° Enfin, la liberté dans le travail, dans la concurrence et dans le commerce, comme moyens d’ordre et de bonheur, sont actuellement illusoires et chimériques, parce que leur établissement suppose des conditions morales et politiques qui n’existent point encore, et qui ne peuvent pas exister sous le règne du régime social actuel; et que dès lors la mise en pratique de ces libertés doit produire l’anarchie, parce qu’en présence du libre examen et de la libre discussion, on ne peut faire accepter comme vraies des illusions et des chimères; d’où il s’ensuit que l’établissement rationnel de pareilles libertés devient impossible.
Dans cette impossibilité, prennent sa source les contradictions économiques et les inconvénients pratiques des théories de la science; en un mot, l’anar- , chie dans les idées. — Reste à chercher comment on peut la détruire et parvenir à l’établissement réel de toutes les libertés qui émanent du même principe.
Ayant constaté, 1° que le travail ne peut devenir organisé avant qu’il soit libre des entraves qui rendent le travailleur esclave du sol et du capital: 2° Que cette liberté pour le travail, ne peut s’obtenir qu’au moyen d’une réforme dans l’organisation matérielle de la société, c’est-à-dire de Y organisation de la propriété.
Nous déclarons que cette organisation nouvelle de la propriété peut se faire d’une manière pacifique, sans secousses, et sans nuire aux intérêts présents d’aucun individu.
Mais le devoir de dire la vérité, et la gravité des faits
sociaux qui viennent de s'accomplir en France, nous font aussi déclarer, et nous le démontrerons au besoin : 1° Que la nouvelle organisation de la propriété, afin que le travail soit véritablement libre, ne peut pas être l’œuvre d’un moment;
2° Que la mise en pratique de cette réforme matérielle, suppose coexistante l’organisation de la société sous le point de vue moral. Sans cela, la réforme matérielle deviendrait plus anarchique que na été nuisible le maintien de l’organisation ancienne.
Maintenant, que les hommes sérieux réfléchissent.
Errata essentiel.
Page 29, ligne 10, au lieu de sol, lisez sel.
HX.
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE MAULDE ET RENOU 3434 , me baillecl, 9 et u , ruts dc locvee.
LE PROBLÈME