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ET LA LIBRE CONCURRENCE

Dernièrement il a été déclaré au sein de l’Académie que l'intervention du gouvernement entre les maîtres et les ouvriers, pour régler le prix des salaires, est une déplorable utopie. Rien n’est plus vrai ; et il est étonnant que des personnes, de beaucoup de mérite d’ailleurs, aient perdu leur temps sur un pareil sujet. Mais il a été déclaré également que publier un livre sur l’organisation du travail, c’est refaire pour la cinquantième fois un traité sur la quadrature du cercle ou la pierre philosophale. Alors il est probable, je dirai il est certain, que l’illustre auteur de cette proposition n’a pas donné à l’expression organmtiun du travail une valeur uniformément reçue. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que la question de l’organisation du travail est devenue la base de toutes celles qui se rapportent à l’existence de l’ordre quant à la richesse, et qu’il faut absolument lui donner une solution dont chacun puisse être satisfait.

Lorsque la solution d’une question sociale devient nécessaire, que cette nécessité commence à se faire sentir par les esprits supérieurs, et qu’elle est longtemps débattue, il y a tout à pa-

(1) La lecture de ce travail à l’Acadéniie des sciences morales et j.oliti ques, indiquée pour le 27 septembre, a été remise au -4 octobre 18-So ; mais elle n’a pas eu lieu. — La note a été publiée dans la Revue de Droit français et étranger.

rier contre la plus minime des fractions que le problème est posé d’une manière indéterminée : ce qui, en science sociale, signifie que l’on se sert de mots dont la valeur n’est point précisée. En serait-il de même pour les expressions organisation du travail et libre concurrence? Dans tous les cas, c’est la première chose qu’il faut examiner.

Certes je ne m’excuserai point auprès de l’Académie, si je commence par analyser la valeur d’expressions dont on se sert à chaque instant. L’Académie sait que Destutt de Tracy, jadis l’un de ses plus illustres membres, se plaignit amèrement, en commentant l’Esprit des lois, de ce que Montesquieu avait laissé le mot liberté sans détermination. Peut-être serait-on en droit de faire le même reproche au commentateur, car il affirme que la liberté est tout ce qu’on désire, tout ce qu’on aime, tout ce qu’on veut, et il était difficile d’être plus indéterminé (1).

Commençons par le mot travail.

Auparavant, néanmoins, nous prierons de remarquer que dans toutes les sciences, et très-spécialement en science sociale, rien n’est plus dangereux que de prendre les expressions tantôt au propre et tantôt au figuré, sans avertir du sens dans lequel la valeur doit être prise.

Au mot travail, le dictionnaire dit : peine qu’on prend, fatigue qu’on se donne. Socialement parlant, c’est presque aussi indéterminé que la valeur donnée au mot liberté par Destutt de Tracy.

Essayons de mieux préciser, et surtout n’avançons rien à cet égard qui puisse être contesté.

On dit qu’un cheval travaille, qu’une machine travaille; on dit même que l’argent travaille. Mais ces manières de parler ne sont que figurées. Au propre, l’être raisonnable seul travaille.

Et peut-on séparer le travail fait avec les muscles du travail fait avec le cerveau?

(1) Commentaire sur l'Esprit des lois de Montesquieu, par M. le comte Destutt de Tracy. Paris, Desoer, -1822, pages 125 et suiv.

En aucune manière. Les muscles n’agissent que par le cerveau, et le travail fait avec le cerveau n’appartient à la société que par l’usage des muscles de la voix ou de la main.

Avant l’incompressibilité de l’examen, une classe d'hommes a pu être considérée comme composée de machines. Mais cette époque est passée. Ce n’est donc point vis-à-vis de l’Académie que je m’attacherai à prouver que cette séparation est pratiquement impossible. Je n’abuserai point de ses bontés.

Qu’est-ce que le travail, pour parler clairement ?

C’est la caractéristique de l'humanité.

Et moralement parlant, qu’est-ce que l’humanité?

C’est la société.

L’organisation du travail n’est donc autre que l’organisation de la société.

Maintenant, de quoi se compose la société?

De moral et de physique, c’est-à-dire d’instruction et de richesse.

L’organisation de la société se compose donc de l’organisation de l’instruction et de l’organisation de la richesse.

Et pour que l’ordre existe, làul-il que ces deux organisations soient harmoniques?

11 n’est aucun de vous, messieurs, qui n’ait déjà répondu affirmativement.

Maintenant, distinguons la société ancienne, la société existant avant l’incompressibilité de l’examen, de la société moderne, de la société existant depuis cette incompressibilité.

Je me sers, messieurs, de l’expression incompressibilité de l’examen, parce que l’expression libre examen n’est point asse/ précise. De tout temps l’examen a été libre individuellement; seulement il était comprimé socialement. Notre époque est caractérisée par l’anéantissement de cette compression.

Avant l’incompressibilité de l’examen, l’instruction était organisée en ce qu’elle était une, en ce qu’elle était soumise à la révélation.

■La vérité de notre révélation, comme la vérité de toute autre révélation, était une hypothèse vraie ou fausse, ce qu’il n’est ni de mon sujet ni de ma volonté d’examiner actuellement. Mais, je le répète, c’était une hypothèse.

Or, on ne base point une société sur une hypothèse; je pourrais vous en fournir une preuve, messieurs, si je ne craignais les écarts.

II fallait donc que l’hypothèse fût acceptée comme vérité.

Et comment faire pour qu’une hypothèse soit socialement acceptée comme vérité?

Empêcher que l’hypothèse soit examinée par les masses : nonseulement d’une manière sociale, au moyen des communications de la pensée, mais même individuellement, autant qu’il est possible de le faire sans emploi de la force, qui ne peut empêcher l’examen individuel. Cette seconde condition est nécessaire, puisque les masses sont composées d’individus.

Et quel moyen fallait-il employer pour que la base sociale hypothétique ne fût point examinée individuellement?

Établir l’exploitation de la plus grande majorité possible par la plus petite minorité possible, et la régler de manière que les masses n’eussent pas le temps d’examiner.

Dans l’ancienne société, telle était l’organisation de la richesse.

Un illustre membre de cette Académie a dit que le travail incessant est un frein pour les masses.

Pour l’ancienne société c’était incontestablement vrai, et l’unique frein qui pouvait exister.

Je viens, me paraît-il, de tracer et de démontrer l’harmonie qui existait entre les deux organisations de l’ancienne société.

Passons à la société moderne.

Dans la société moderne y a-t-il organisation de l’instruction?

Je vous demande pardon, messieurs, cette question est presque impertinente ; vous avez déjà répondu que pour nous il en était de l’instruction comme de la liberté pour Destutt de Tracy. L’instruction, en science morale, est ce que chacun veut; nous

n’avons pas d’instruction : s’il en existait une, une réelle, reconnue comme telle, par cela seul qu’elle existerait elle serait organisée, et nous n’en serions pas réduits à décider par majorités.

Et l’organisation de la richesse?

Elle est la même que celle de l’ancienne société; il n’y a de changé que l’abolition de l’hérédité par primogéniture, et cela ne regarde point les masses qui n’héritent point; et l’abolition des jurandes, qui n’a point amélioré le sort des masses.

Ici, messieurs, j’ai besoin de m’appuyer de la décision d’un de ceux que l’Europe considère, à juste titre, comme ayant autorité pour décider à cet égard.

« Il m’a semblé, dit M. Blanqui ', que l’économie politique des « anciens n’avait point d’autre prétention que celle des mois dernes. Dans toutes les révolutions il n’v a jamais eu que deux « partis en présence : celui des gens qui veulent vivre de leur « travail, et celui des gens qui veulent vivre du travail d’autrui : « on ne se dispute le pouvoir et les honneurs que pour se reposer « dans cette région de béatitude où le parti vaincu ne laisse jais mais dormir tranquillement le parti vainqueur. Patriciens et « plébéiens, esclaves et affranchis, roses rouges et roses blanches, « cavaliers et têtes rondes, libéraux et serviles, ne sont que des « variétés de la même espèce. C’est toujours la question du bien- « être qui les divise, chacun voulant, si j’ose me servir d’une « expression vulgaire, tirer la couverture à soi, au risque de « découvrir son voisin. »

Et ailleurs :

« Il n’y a donc pas si loin de l’économie politique grecque et « romaine, cruelle, insatiable, inexorable, à l’économie politique « de plus d’un pays d’Europe. Dans notre belle France, si riche « de pampres et de moissons, plusieurs millions d’hommes ne « mangent pas de pain et boivent de l’eau. Le sel abonde sous

' Histoire de l'économie politique.

« leurs pieds, mais l’impôt pèse sur leur tête, et le gabeleur, « l’odieux gabeleur du moyen âge n’a fait que changer d’habit. « Si l’on découvre une plante nouvelle, le tabac par exemple, on

« lui en défendra la culture.; les pauvres filles de Lyon, dont.

« les doigts de fées tissent le satin et la popeline, h’ont pas de « chemises ; les canuts, qui décorent de leurs tentures magnifiques « nos palais et nos temples, manquent souvent de sabots.

« Non, s’écrie M. Blanqui, ce ne sont pas là les derniers mots « de la Providence ! »

Et ailleurs :

« Nous avons, dit-il, émancipé le travail. Chose étrange! et « sa condition, à beaucoup d’égards, est devenue plus rude et plus « précaire. »

Et ailleurs :

« Une autre conséquence fâcheuse du système restrictif, ce fut « l’asservissement des travailleurs aux capitalistes, et l’accroisse- « ment de la misère individuelle en présence de la richesse gé- « nérale. Ce terrible contraste n’a cessé d’effrayer depuis lors les « sociétés modernes. »

En parlant de l’édit de Turgot qui supprime les corporations, M. Blanqui ajoute :

« Qui lui eût dit qu’après un demi-siècle la concurrence des « travailleurs engendrerait la baisse des salaires, le paupérisme,

« et toutes les misères qui ternissent l’éclat de notre civilisa- « tion? »

Et ailleurs, en parlant de la doctrine d’Adam Smith, en vertu de laquelle l’intérêt privé, libre d’entraves, lui semblerait devoir déterminer l’emploi des capitaux le plus favorable à la communauté, puisqu’il était profitable aux entrepreneurs, il ajoute :

« Cette doctrine, qui a prévalu en Angleterre, et qui a donné « à l’industrie une impulsion extraordinaire, commence néan- « moins à porter des fruits amers; elle a créé des richesses im- « menses à côté d’une effroyable pauvreté; elle a enrichi la nation « en traitant souvent bien cruellement une partie de ses citoyens.

s Est-ce là le but social de l’accroissement des richesses, ou « plutôt n’est-ce pas une déviation malheureuse de la voie so- « ciale? Peut-on véritablement appeler richesse cette exagération « de profits prélevés, selon M. de Sismondi, sur la part des pau- « vres, et , selon nous, par le capital sur le travail? »

Et plus loin :

« La question en est venue au point qu’on se demande s'il faut « s’applaudir ou s’inquiéter des progrès d’une richesse qui traîne « à sa suite tant de maux, qui multiplie les hôpitaux et les pri- « sons autant que les palais. »

Et plus loin :

« L’humanité commande qu’on cesse de sacrifier au progrès de « l’opulence publique, des masses d’hommes qui n’en profitent « point. Ainsi le veulent les lois de la justice et de la morale, « trop longtemps méconnues dans la répartition sociale des profits « et des peines. »

Puis il ajoute d’un ton prophétique qui bien certainement sera réalisé :

« Nous ne consentirons plus à donner le nom de richesse qu'à « la somme du produit national équitablement distribuée entre. « tous les producteurs. Telle est l’économie politique française à « laquelle nous faisons profession d’appartenir, et celle-là fera le. « tour du monde. »

. Et à propos de la destruction des jurandes, M. Blanqui ajoute :

« En émancipant les hommes on leur laissait les fers aux « pieds, la liberté allait leur devenir plus funeste que la servi- « tude. Au lieu de faire la guerre à leurs maîtres, ils se la firent « entre eux. »

Puis, comparant la société moderne à la société ancienne, il s’écrie :

« La dîme, de nos jours, se lève dans les ateliers : nos forges « et nos filatures sont devenues des donjons où siègent, revêtus « de leurs armures d’or, les hauts et puissants seigneurs de l’in- « duslrie moderne. »

Vous me pardonnerez, messieurs, ces citations, mais j’aime à rendre hommage à celui qui marche d’un pas si ferme dans cette voie humanitaire.

Maintenant je continue et je répète :

Relativement à la richesse, l’organisation de la société moderne est la même que celle de la société ancienne.

Et y a-t-il harmonie entre une organisation relative et une instruction qui n’existe pas encore, et une organisation relative à la richesse, organisation qui n’a pour but que d’empêcher l’examen à une époque où l’examen ne peut être empêché?

J’abandonne cette réponse à votre sagesse.

Vous venez de déclarer que pour la société moderne cette harmonie n’existe pas; ce qui signifie que l’organisation du travail, l’organisation de la société, n’existe pas.

Et que faut-il pour que .cette organisation puisse maintenant exister d’une manière aussi rationnellement incontestable qu’elle l’était révélatimnellement pour l’ancienne société, l’incontestabilité de la justice de l’organisation, soit vis-à-vis de la foi, soit vis-à-vis de la raison, étant nécessaire pour que l’ordre social puisse exister?

Relativement à l’organisation de l'instruction, il faut coordonner les connaissances au point de démontrer la réalité du lien religieux, en dehors duquel aucune société n’est possible.

Et comme corollaire de ce principe, il faut que chacun soit socialement mis à même de connaître la démonstration, sinon elle serait comme si elle n’existait pas.

Relativement à l’organisation de la richesse : il faut que personnu ne soit exploité, afin que chacun ait le temps d’examiner.

Et comme corollaire de ce principe : il faut que chacun soit socialement mis à même de connaître que sous le rapport de la richesse il est, rationnellement, aussi bien que possible ; afin qu’il puisse défendre l’organisation sociale dans son propre intérêt : sinon l’examen ne servira qu’à détruire l’ordre.

Et comment établir ces deux organisations de manièrequ’clles soient harmoniques ?

Ceci sort de mon sujet actuel. J’ai seulement voulu énoncer, sur ce qui est nécessaire pour que l’organisation du travail puisse exister, des idées dont il n’est aucun de vous, messieurs, qui ne reconnaisse l’incontestabilité. Quant à l’organisation en ellemême, il me sera facile de vous démontrer que le moment n’est pas venu d’en parler même au sein de cette Académie.

L’ancienne société, la société basée sur l’hypothèse et l'exploitation des masses, date de l’origine de l’humanité, de l’origine de l’ignorance qui dure encore, qui durera jusqu’il ce que l’instruction soit une.

Pendant une aussi longue période, des milliards de préjugés se sont nécessairement établis. Des milliers se sont évanouis depuis l’incompressibilité de l’examen. Des millions existent encore par la crainte de les voir détruits avant qu’ils ne puissent être remplacés par la vérité. Quel est celui de nous qui ne s’en trouve encore hérissé? Les préjugés sont cependant les cataractes de la science, et aussi longtemps qu’ils existent, si la vérité venait nous parler, nous la prendrions pour l’erreur.

Mais qui donc viendra pour abaisser ces cataractes ?

Je vous l’ai dit, messieurs, à notre dernière séance : c’est l’anarchie qui nous rendra ce service.

Je le vois, vous vous récriez contre cette,proposition; alors j’en appelle à vous-mêmes.

Si ce que je viens d’énoncer est incontestable, en voici les conséquences nécessaires.

Le droit divin est devenu incapable de servir de base à l’existence de l’ordre.

Et le droit des majorités, ou l’aveu de l’absence d’unité d’instruction, n’est que le chemin de l’anarchie.

Un pareil aveu, que chacun de vous admet dans sa conscience, pourrait-il être fait en corps au sein de cette Académie? J’en nie la possibilité actuelle, et peut-être la prudence.

Et jusque-là que voulez-vous qui puisse être émis en faveur de l’ordre réel ?

Rien, absolument rien.

Arrivons à la libre concurrence.

Ici commençons par examiner une difficulté.

Lorsqu’il s’agit de déterminer la valeur de l’expression libre concurrence, on commence toujours par supposer que, dans notre société moderne, la libre concurrence existe. De là vient la nécessité de faire harmoniser la valeur de l’expression avec une hypothèse. Si ensuite quelqu’un vient à nier la réalité de ce qui est mis en hypothèse, tout est à recommencer. Nous nous délivrerons de cet embarras en faisant abstraction de ce que nous appelons notre organisation sociale, quitte à examiner ensuite si chez nous la libre concurrence existe.

Libre concurrence signifie absence de tout monopole relativement à l’emploi de la faculté de travailler.

Remarquez-vous, messieurs, dans quel dédale nous allons tomber?

Écrire..., c’est travailler.

Plaider...., guérir..., c’est travailler. Mais n'augmentons point notre tâche, et bornons-nous à discuter ce qui est généralement compris quand ou parle d’organisation du travail : le rétablissement des corporations ou le maintien de leur anéantissement. Et pour ne point laisser d’équivoque, nous appelons corporation, jurande, etc., toute institution qui, pour permettre à un homme de travailler, exige plus que sa volonté et celle de celui qui veut l’employer.

La question amenée à ce point, de clarté, il est évident que toute espèce de corporation, de jurande, etc., est un monopole, est incompatible avec la libre concurrence, avec la liberté de travailler.

Tel, me dira-t-on, est l’état de notre société. Donc la libre concurrence existe.

C’est comme si on disait : Pour être honnête homme, il ne

faut point assassiner. Donc, quiconque n’est pas un assassin est un honnête homme.

Maintenant, messieurs, je vais marcher sur des charbons ardents. Je ferai en sorte de ne brûler personne et de ne pas me brûler.

Je me répète: Pour qu’il y ait libre concurrence, il faut qu’il y ait absence de monopole.

Qu’est-ce qu’un monopole pour celui qui en jouit légalement?

Un privilège.

Et un privilège social est-il un monopole vis-à-vis de celui qui le subit?

Sans aucun doute.

Un privilège de naissance est-il un monopole, est-il compatible avec la libre concurrence?

Un privilège de naissance, quelque légal qu’il puisse être, est un monopole. El ce privilège est incompatible avec la libre concurrence.

Et y a-t-il privilège de naissance aussi longtemps qu’il n’est pas indifférent (quant au développement de ses facultés de travailler, et quant à toute l’utilité qu’il est possible d’on retirer) de naître sur les degrés du trône ou dans un ruisseau?

Indubitablement.

Et cela existe-t-il dans notre société moderne?

Il faudrait être fou pour le demander sans être sûr de la réponse.

Donc, la libre concurrence n’existe pas.

Je sais, messieurs, que je serai accusé d’exagération. Encore une fois, j’en appelle à ceux qui m’accuseront. Ai-je raisonné juste, oui ou non? A cette demande, il ne me sera point répondu directement. On se contentera de me dire : Vous voulez la perfection sociale, elle est une chimère.

Si c’est une chimère, messieurs, ou empêchez les masse s d’examiner, car ce n’est qu’à ce prix que l’ancienne société a pu exister; ou préparez-vous à toutes les horreurs de l’anarchie. Il

est bien singulier que nous nous vantions d’exister dans un siècle où domine le raisonnement; et aussitôt qu’un logicien se présente, logicien même de l’aveu de ses adversaires, on lui dit qu’il est fou. Mais de quel côté est donc la folie?

Comment! la perfection sociale est une chimère! Mais qu’est-ce donc que cette perfection?

C’est l’harmonie entre l’organisation de l’instruction et l’organisation de la richesse.

Ceux qui me reprocheront d’être un utopiste veulent donc qu’il y ait anarchie entre ces deux organisations? Certes ce n’est point au sein de l’Académie qu’un pareil reproche me sera fait. Il n’est pas un de ceux qui ont la bonté de m’écouter qui, dans ses écrits, n’ait formulé en d’autres termes ce que j’ai maintenant l’honneur d’énoncer.

Et pourquoi donc le public n’ose-t-it pas avouer ce que chacun des membres de cette Académie reconnaît en particulier?

C’est qu’on craint d’aborder franchement le problème de l’organisation sociale. Faut-il le dire en un mot? C’est qu’on craint de froisser des préjugés.

Et qui donc détruira les préjugés à une époque où ils sont devenus incompatibles avec l’existence de l’ordre?

Je le répéterai mille fois : l’anarchie.

En m’arrêtant ici il me serait dit avec justice : Si vous n’avez que des malheurs à nous annoncer, taisez-vous. Laissez-nous passer le peu de jours d’ordre qui nous restent dans une heureuse ignorance. Ne faites pas de notre société un enfer où il y ait place pour tout, hors l’espérance.

Pour ne point mériter ce reproche je répéterai donc également:

Que la première chose nécessaire pour se guérir est de se reconnaître malade; que lorsque la maladie est sociale, il faut qu’elle soit socialement reconnue; et que l’Académie seule a socialement le droit de ne pas nier l’état pathologique de la société. J’ajouterai que c’est tout ce qu’il lui est d'abord possible

de faire. Aussi j’espère qu’elle accueillera mes observations avec bienveillance.

Je me résume.

L’organisation du travail, c’est l’organisation de la société.

Quand l’examen doit être comprimé parce que la base sociale est une hypothèse, les majorités doivent être exploitées par les minorités.

Quand l’examen ne peut plus être comprimé, il faut que l’anarchie existe ou qu’il n’y ait personne d’exploité.

Quand il n’y a personne d’exploité, quand la société prend un égal soin de tous ses membres, quelle que soit leur naissance, il y a libre concurrence réelle.

Quand cela n’existe pas, la libre concurrence est illusoire.

Paris, 25 septembre 1845.

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