‹ Opuscules socialistesChapitre 15 sur 24 · L'ISEIGIÉNÏ DE L’ÉCONOMIE POUTIQEÊ DANS LES COLLÈGES · texte numérisé non relu

L'ISEIGIÉNÏ DE L’ÉCONOMIE POUTIQEÊ DANS LES COLLÈGES

Mémoire lu datis td séance du 4 décembre 1847.

Messieurs, j’ai (lemaridé la parole l’avant dernier samedi, sur une question incidente, parce qu’elle m’a paru d’une importance telle que de sa solution dépend l’existence de l’économie politique.

Au sujet de la présentation d’une traduction des Sophismes économiques de notre savant confrère M; Bastiat, M. Dunoyer, constatant l’importance qu’on a attachée dans les pays étrangers à cet ouvrage, aussi petit de volume que riche de doctrines, s’est plaint amèrement du peu d’intérêt qu’il a excité parmi certaines gens en France. En cherchant là cause de ce fait, notre illustre collègue a cru la rencontrer dans l’ignorance générale de la science économique, ignorance d’autant plus regrettable qu’elle remonte, dit-il, aux sommités administratives du pays, et autorise, non seulement l’opposition la plus directe à la pratique des doctrines économiques, mais encore une cril 1 que dédaigneuse tendant à ravaler ces études, comme entachées de ridicule et de puérilité.

L’honorable M. Passy, d’accord avec M. Dunoyer sur l’ignorance générale des principes économiques, s’est rendu ici l’interprète de l'opinion qui attribue cette ignorance au petit nombre de chaires économiques soutenues par l’Etat.

Le fait capital exposé par M. Dunoyer prouve que les opinions ne sont nullement d’accord, ni sur l’utilité des connaissances économiques, ni sur leur importance même relative; puisque les graves discussions qui les constituent peuvent être traitées de puérilités, non par le vulgaire, mais par des hommes respectables, très instruits dans d’autres branches scientifiques, et même par une grande partie de ceux dont les professions et les carrières ont pour but la pratique de ce que prétendent résoudre les théories économiques. C’est ainsi, par exemple, que nous trouvons de nombreux contradicteurs de la science économique parmi les administrateurs, les financiers, les négociants, les manufac turiers, les chefs d’âteliers, etc., etc.

M. Cousin, avec cette clarté de vue qui le faU plonger, pour ainsi

dire, dans les profondeurs des questions académiques, même de celles qui sortent du cercle de ses études habituelles, n’a pas été de l’avis des deux savants collègues que je viens de nommer; et, avec cette justesse de jugement qui le caractérise, il a mis en doute, seulement en doute, la question de savoir si l’opposition qu’éprouvent les principes économiques à être généralement admis, n'a point sa cause dans la science en elle-même, plutôt que dans l’ignorance des administrateurs, des hommes d’Etat, etc., dont il est impossible de suspecter h bonne volonté.

Le doute de notre savant confrère est probablement la conséquence d’un critérium philosophique qu’il a appliqué, mais qu’il n’a point développé ici, et au moyen duquel la démonstration de toute inexactitude dans un principe, lui devient facile. M. Cousin, du reste, s’est borné à faire ressortir le vice de principes qui soulèvent une opposition générale dans le monde des applications. Ce fait lui-même est digne de toute notre attention. Il n’est pas borné à la France : il est universel. Et même, lorsque les apôtres de la science, les professeurs dogmatiques parviennent au pouvoir, où l’application des principes leur serait si facile, aussitôt ils abandonnent leur théorie pour prendre parti, quant à la pratique, parmi les ennemis de la science. Et cependant les plaintes de M. Dunoyer ont été unanimes parmi les économistes. M. Blanqui,dans son histoire, l’avait constaté nettement :

Après avoir déploré le système généralement adopté dans la pratique, il dit: «Et cependant le système mercantile a survécu au cou- » cert de malédictions dont il a été accablé par les économistes du » dix-huitième siècle: il règne encore de nos jours dans les conseils » des gouvernements, et il maintient, sous le masque d’un patriotis- » me intéressé, tous les monopoles dont l’Europe souffre et se » plaint. »

De l’unanimité des gouvernements, pour résister aux vœux des économistes, n’aurait-il pas dû en résulter, chez les économistes, un doute pareil a celui qui a été exprimé par notre honorable collègue M. Cousin ?—-N’auraient-ils pas dû se demander, si la résistance unanime des pouvoirsà l’application de leur théorie ne venait point d’une conviction également unanime, que, dans l’état actuel de l'humanité , cette théorie est fausse, utopique, c’est-a-dire irréalisable? Ils se sont cependant refusés à ce doute si sage, et ils s’y sont refusés par la raison même qui devait les y porter: qu’en économie politique, il n'y a rien d'absolu. En effet, si en économie politique il n’y a rien d’absolu, la résistance unanime des pouvoirs est relative à quelque chose, et c'est ce quelque chose qu’il fallait rechercher, à savoir si c’était l’ignorance des gouvernements ou l’état actuel de l’humanité.

L’opinion qu’il n’y a rien d'absolu en économie politique se rattache à l’ignorance de notre époque, qui ne connaît encore qu’un absolu hypothétique : celui des mathématiques.

Le fait est, Messieurs, que tout relatif se rapporte à la matière, au mouvement, à la force ; l’absolu à la connaissance réelle, à la vérité, au droit. Séparer l’absolu de la vérité, du droit, c’est soumettre le droit à la force, qui, dès-lors, en devient seule l’interprète et la sanction.

Pour justifier le principe qu’en économie politique il n’y a rien d’absolu, les économistes disent que l’économie politique 'est une science d’observation, et que sa coordination doit résulter de l'expérience des faits. Cela est exact pour autant que les sciences écono-

iniques restent inhérentes'aux sciences physiques. Mais, du moment qu’elles sortent du domaine de ces sciences, du moment qu’elles font partie des sciences morales, elles appartiennent au droit, et si le droit osait affirmer qu’il n’a rien d’absolu, ce serait déclarer que luimême n’est que l’expression de la force.

Alors, et pour éviter les contradictions, ils disent que l’économie politique se divise en économie pure et en économie appliquée : l’une est la science , l’autre l’art.

« Pour l 'économie politique, pure, dit M. Rossi, il n’y a qu’un » marché, l’univers ; qu’un atelier, le monde; qu’une population ou- » vrière. c’est la population du globe. C’est l’économie politique ap- » pliquée qui distingue le travailleur anglais du travailleur français, » le marché anglais du marché français, du marché chinois, et ainsi » de suite. » (Tome II, 8 e leçon.)

De celte manière l’économie politique pure se trouve seule'ètre la science, et, comme cette science n’est relative qu’au cosmopolitisme, et que le cosmopolitisme est considéré comme une utopie, vous concevez comment la science pure n’est bonne qne pour les académies ; comment l’économie appliquée ou l’art est le domaine exclusif des hommes d’Etat, des administrateurs, et vous concevez eneorecomment l’économie politique, science, se trouve entachée de ridicule et de puérilité aux yeux des hommes d’Etat, pour lesquels l’économie appliquée a seule 'de l'importance. C'est fort singulier, mais ce que j’ai l’honneur de vous exposer est un fait irrécusable, ainsi que je viens de le constater.

M. Passv attribuait la diversité des opinions sur quelques problèmes économiques il l’état incomplet de la science, qui, comme toutes les sciences, ne parvient pas d’un premier jet au degré d’exactitude désirable. Toutes, selon lui, ont eu des aberrations plus ou moins grandes; mais la science économique ne se reproche, dit-il,rémission d’aucun principe dangereux.

Messieurs, du moment que la science n’est point une, tous ceux qui prétendent en être, en font partie. Dira-t-on qu’il n’a point été émis, sous le manteau de l’économie politique, des principes dangereux? — Personne ne le niera. Or, je vais prouver que la science n'est pas une.

Lorsqu’une science a des principes incontestables, elle peut être plus ou moins avancée dans les applications de ces principes: elle peut avoir pour base un cercle de principes plus ou moins grand ; mais ceux qui la constituent science doivent être irrécusables. Car s’ils sont variables, ils ne sont point principes, mais opinions; et une science fondée sur des opinions n’est une science qu’illusoirement.

« Ce qui constitue la science, a dit l’honorable M. Cousin, c’est la » suppression de toute anomalie, l’ordre substitué à l’arbitraire, la » réalité à l’apparence, la raison aux sens et à l’imagination, les » phénomènes particuliers rappelés et élevés à leurs lois générales. « (Introduction à l’Histoire de la Philosophie, p. 255.)

Dans les sciences physiques Pobservaiion des faits est le point de départ. La théorie physique s’élablit sur cette observation , et le raisonnement devient ici subordonné aux faits. Mais il arrive une époque, pour les sciences d'observation, où la théorie établie sur les faits sert à remplir, par le seul raisonnement, c’est-à-dire à priori, le cadre des connaissances, et fait prédire ce que l’expérience découvrira un jour. C’est au moyen de la théorie que Newton a prédit qu’un principeinflammable serait découvert dans l’eau; c’est au moyen de la théorie que l’on a prédit la découverte de tel corps planétaire; c’est; au

moyen de la théorie que le savant Cuvier a prédit que tels êtres seraient découverts; c’est au moyen de la théorie que M. Dumas prédit là découverte de nombreuses combinaisons, selon telle ou telle formule, etc., etc.

Les sciences physiques prédisent ce qui peut être découvert ; les sciences morales, ou plutôt la science morale, prédit ce qui doit itre et sera. Et aussi longtemps qu’elle ne peut le dire, qu’elle ne peut prédire, ce qui doit être et sera d’une manière inévitable , l’ignorance existe.

Dire que les sciences doivent dériver de l’observation est une tautologie; dire qu’elles doivent dériver de l’expérience en est une autre, L’observation et l’expérience sont des raisonnements. Il y a bon et mauvais raisonnement. Comment distingue-t-on le bon du mauvais raisonnement? Voilà toute la question; il n’y en a point d’autre.

Toutes les sciences, Messieurs, sont d’observation et d’expérience, parce que toutes sont de raisonnement. Toutes, c’est-à-dire chaque branche de la science, sont des réunions de faits. Elles deviennent théories par le raisonnement sur ces faits, raisonnement qui découvre les lois relatives à ces mêmes faits, et le raisonnement se sert des raisonnements déjà faits, des théories déjà établies, pour faire avancer la théorie; en physique indéfiniment, en morale, jusqu'où, Messieurs? Jusqu'à la découverte de la vérité, annoncée comme connaissance possible par M. Cousin, ainsi que nous allons le voir. Jusque-là le monde moral est soumis à la force, nécessairement soumis à la force, ainsi que M. Cousin l’a dit également. Ceux qui ne l’ont point compris ont dit qu’il justifiait la force, tandis qu’il ne faisait qu’exposer un fait nécessairement en harmonie avec l’ordre moral, à moins de négation de cet ordre.

La différence que je viens d’établir entre les sciences physiques et les sciences morales, ou plutôt entrelasciencephysiqueet la science morale, différence par laquelle la première marche de connaissance eu connaissance par l’observation des faits, tandis que la seconde n’a de connaissance réelle, n’a de point de départ réel que du moment qu’elle est arrivée à la vérité; eette différence, dis-je, constitue, ce qui caractérise essentiellement ces deux ordres de science. L’ordre physique renferme les êtres apparents ou réels (ceci n’est pas la question du moment). Il a pour point de départ les phénomènes, les apparences qu’il présente, et pour terme la connaissance de la loi qui le règle. L’ordre moral, s’il existe, et ce qui est à rechercher (malgré ce qu’en dit la prétendue science physique qui ose le nier), l’ordre moral, dis-je, renferme les êtres réels, s’il y a des êtres autrement réels que ne le sont les êtres physiques. Et la connaissance de cet ordre, de la loi qui règle ccs êtres, ne se rapporte plus à l’observation de ce qui est; mais à ce que la raison dit devoir être , quand et comment .

L’ordre physique a pour critérium ce qui est ; l’ordre moral doit avoir pour critérium ce qui doit être, ce qui doit être d'une manière absolue, d’une manière indépendante de la force; ce qui, vous le voyez, Messieurs, peut seulement exister lorsque la force devient incapable de servir de base à l’existence de l’ordre, et ce qui est le cas de notre époque. Si alors l’économie politique veut ne point se trouver en opposition avec l’ordre moral réel, tout ce qu’elle renferme de principe doit, sous peine d’ignorance, être absolu .

Mais l’économie politique, diront les professeurs, ne possède rien d’absolu. C’est vrai, Messieurs, et c’est précisément ce dont je l’accuse. .

Pardon, Messieurs, de cette digression, elle était nécessaire; vouloir l’excuser serait vous faire injure. Passons là-dessus et accordons, pour un moment, que l'économie politique ne puisse être qu’une science d’observation de ce qui est , et non de ce qui doit itre. En est-il une seule, parmi celles de ce genre, qui offre autant d’incertitude dans les principes?

Parcourez, Messieurs, la série des connaissances, et dans toutes vous resonnaîtrez des principes généralement admis ; principes d’abord déduits de l’observation des faits, et qui, dans l’état plus avancé de la science, obtiennent la sanction d’une démonstration pour ainsi dire mathématique. Ce qui reste en dehors de cette démonstration demeure dans le domaine des opinions, et ne sort de ce domaine pour passer dans celui de la science proprement dite qu’au moment où toute opinion contraire à celle qui devient scientifique serait considérée comme une folie. Avons-nous, Messieurs, un seul point scientifique en économie politique? —Nous allons voir que, dans ce que les maîtres donnent comme principes de la science, on n'y trouve qu'inexactitude, contradiction, vague, indétermination et même l’absurde.

L’honorable M. Cousin, qui n’a fait qu’émettre un doute sur le vice de la science, a été plus affirmatif lorsqu’il a marqué la place qu’elle devait occuper dans l’enseignement donné par l’Etat. Selon lui, l'économie politique doit seulement être enseignée dans les écoles supérieures, et non point dans les écoles secondaires. M. Cousin n’a pas développé les motifs de cette exclusion remarquable, motifs que je ne puis trouver dans le grand nombre des autres connaissances déjà professées aux élèves. Car, si les connaissances d’économie politique étaient réellement nécessaires, elles devraient être données, sauf à restreindre le cadre de autres études moins utiles. M. Cousin, avec eet-e profondeur des vues que le distingue, a laissé percer le véritable mot tif de cette exclusion, en prononçant ces paroles bien remarquables :

a Si Von professait dans les collèges les connaissances économiques, il en résulterait, vu la liberté de l'enseignement, uns telle confusion dans les esprits, que bientôt une réaction s’ensuivrait nécessairement, contre la science même. » — J’ai pris note de celle grave assertion, qui a été appuyée par M. Giraud.

Une autre accusation bien grave, mais passagèrement émise, a été portée contre les économistes : celle d’avoir favorisé les doctrines anarchiques contre la propriété. Cette accusation, quoiqu’elle ait soulevé de fortes contradictions, n’est pas aussi inexacte qu’elle i’a paru au premier abord.

Dans ce que je vais dire, Messieurs, je ne sortirai jamais du cercle des opinions émises par M. Cousin l’avant-dernier samedi ; je me bornerai à les développer et à les appuyer par mes raisonnements. Animé du désir de trouver la vérité, je me déclare ennemi de l’erreur, tout en respectant les hommes éminents (que j’aurai à combattre» Je ne puis concevoir l’approbation de la tolérance des opinions, quand il s’agit de choses sur lesquelles il doit y avoir communauté d’idées, sous peine de mort sociale.

La tolérance, en fait de science, ne doit être que l’aveu de son ignorance, de son manque de science; comme en fait de foi, la tolérance ne peut être que l’aveu de son don'e, c’est-à-dire de son manque de foi. Celui qui sait ne tolère pas l’erreur, il en a pitié, et sen devoir est de la détruire chez le malheureux qui s’en trouve affecté, quand cependant la vérité est devenue nécessaire.

Tels sont mes principes, Messieurs. Je ne demande aucune tolérance en leur faveur. Je les soumets à toute la sévérité de votre examen. Je sais que vous m’accorderez le même droit sur la question discutée à notre avant dernière séance.

J’entre en matière.

Qu’est-ce qui caractérise l’homme ?

Le langage.

Qu’est-ce qui caractérise une science?

Une langue commune à ceux qui la cultivent.

Et quel est le premier mot de toute langue possible ?

C’est ce qui exprime ce qu'elle est.

L’économie politique sait-elle ce qu’elle est ?

La question peut paraître singulière. Voyons néanmoins ce qui en est.

« Le bien, dit Aristote {Polit, tom. 1, liv. 5, cliap. 8, p. 213), es! la » tin des avis et des sciences. Le premier des biens est donc la tin de, H la première des sciences. Or, celte science est l’économie sociale » Le. premier des biens se trouve donc dans l’ordre politique. Ce bien » est la justice, c’est-à-dire l’utilité générale.»

« La science de l’économie politique, dit M. le vicomte Àlban de Villeneuve, suivant la logique du langage et de. la pensée, a pour objet l’organisation et le gouvernement de la société. »

Ces deux assertions sont bonnes, mais elles ne déterminent rien quant à l’essentiel, qui est le caractère de justice, en rapport avec futilité générale, qui doit servir de base à la science.

Dupont dé Nemours est respecté des économistes; voici ve qu’il disait à J. li. Say.

» Vous avez trop rétréci la carrière de l’economic politique, en ne » la traitant que comme la science des richesses. Elle est la science » du droit naturel. »

Si nous nous bornions à la science des richesses, je pourrais vous faire voir qu’il n’y a pas deux économistes d’accord sur le mot richesse. Mais nous verrons tout à l’heure que Say s’est rangé à l’avis de Dupont de Nemours.

Voici maintenant ce que dit J. B. Say à Ricardo : « J’ai reçu avec » votre lettre un exemplaire de la 3' édition de votre ouvrage. Reee- » vez-en mes remerciements. J’y vois une nouvelle preuve que les mat> tières d'économie politique sont prodigieusement compliquées, » puisque, tout en cherchant la vérité de bonne foi, et après que nous » avons les uns et les autres consacré des années entières à appro- » fondir des questions fondamentales , il y a plusieurs points sur » lesquels nous ne sommes pas d’accord.» (19 juillet 1821. Ouvrages posthumes.)

M. le baron de Morogues est de la même opinion : « Malgré, dit-il, » le nombre d’hommes distingué» qui se sont livrés aux recherches » de l’économie politique, la science est encore imparfaite; elle a eu » surtout pour but, jusqu’à présent, la création de la richesse et non » sa répartition dans les niasses ; en sorte qu’il en est résulté l’ac- » croissemeut progressive la misère des classes inférieures conçu- » remment avec la création des richesses nouvelles concentrées dans » les sommités de l’ordre social. » ( Politique , etc., liv. G, chap. 1.)

M. Blanqui est plus positif encore. En parlant de la doctrine économique d’Adam Smith, c’est-à-dire des principes fondamentaux delà

science, il l’accuse de «porter des fruits amers. Elle a créé des richesses » immenses à côté d’une affreuse pauvreté. Elle a enrichi la nation en «.traitant souvent bien cruellement une partie de ses citoyens. Est-cc » là, demande-t-il, le but social de l’accroissement des richesses, ou, » plutôt, n’est-ce pas une déviation malheureuse de la voie sociale '? «

Et dans un autre endroit : « L’humanité commande qu’on cesse de « sacrifier aux progrès de l’opulence publique des masses d'hommes » qui n’en profilent point. Ainsi le veulent les lois de la justice et de « la morale, trop longtemps méconnues dans la répartition sociale » des profits et des peines. « [Hist. de l’Econ. polit.)

L’accusation contre la science est grave. Voyons ce que dit notre savant collègue M. Dunover:

« L’économie politique, qui a un certain nombre de principes » assurés, qui repose sur une masse considérable de faits ixacis et « d’observations bien déduites , paraît loin encore néanmoins d'ctre » une science arrêtée. Ou n’est complètement d’accord ni sur » l’étendue du champ où doivent s’étendre ses recherches, » ni sur l'objet fondamental qu’elles doivent se proposer. On ne con- » vient ni de l’ensemble des travaux qu'elle embrasse, ni de celui des » moyens auxquels se lie la puissance de ces travaux, ni du sens « précis qu’il faut attacher à la plupart des mots dont est formé son » vocabulaire ; et la science, riche de vérités, de détails, laisse infini- « ment à désirer dans sou ensemble; et, comme science, elle parait « loin encore d’être constituée. Il pourrait être donné de tout ceci » bien des preuves. » (Séance de l’Académie du 17 janvier IS-iG, Journal des économistes.

Est-ce qu’un pareil ensemble de faits, plus ou moins exacts, sans unité et sans langage précis, mérite le nom de science? —Et les hommes qui se méfient des prétendus axiomes d’une telle science ne font-ils pas preuve de bon sens lorsque, de son application pratique, peut s’ensuivre la ruine d’un pays ou la misère de classes nombreuses ?

Ecoutons un homme dont aucun économiste ne récuser a les connaissances, M. Ganliil : « Je suis loin de partager l’opinion d’un » écrivain qui pense que nous possédons la science, parce qu’Adam » Smith, M. Buchamau, Mallhus, Rieardo et Say sont d'accord sur » ce qui constitue les richesses, sur les moyens qui les multiplient et » les détruisent.

s Que nous sommes loin de cet heureux accord dont nous (latte » M. Say ! On verra dans cette nouvelle édition que les cinq écrivains « sont entièrement divisés sur tous les points sur lesquels M. Say » prétend qu’ils sont d’accord. Il est de fait que Buchamau, le nouvel » éditeur et l'annotateur de l’ouvrage d’Adam Smith sur la richesse » des nations, le combat sur une foule de points fondamentaux ; que « la doctrine de M. Malthus diffère de celle de M. llicardo ; que M. » Rieardo réfute M. Say, et que M. Say, dans ses notes sur l’ouvrage » de M. Rieardo, s’efforce d’atténuer les attaques de cet écrivain. Me b sera-t-il permis de le dire '? — La science de l’économie politique a » fait d’iiumenses progrès, mais le génie qui doit la fixer n’a pas en- » core paru. Le sceptre conquis si glorieusement par Adam Smith est » glorieusement disputé, mais il n’est encore à personne, et l'houo- » rable pentarchie à laquelle M. Say le défère y a sans doute le plus » grand droit; mais tant- que cette pentarchié sera divisée, d quels

# hommages peut-elle prétendre ? D'où je conclus que nous «'avons y> encore que des systèmes d’économie politique ou des écrits plus ou » moins précieux sur cette science. » (Ganliil, Des Syst. d’Econ.pol., préface.)

Cfest dire, poliment, que nous ne savons rien.

M. Rossi, que personne ici n’accusera de ne point connaître ce qu’il traite, va vous dire la même chose. « Dût-il en rougir pour la science, » dit M. Rossi, l’économiste doit avouer que la première question à » examiner est encore celle-ci : Qù’est-ce que 1‘économie politique ; » quels en sont l’objet, l’étendue, les limites ? — D’un côté, il se- » rait difficile de choisir les questions les plus importantes de l’é- « conomie politique, pour en faire le sujet de notre travail, si nous » n’étions pas d’accord, avant tout, sur l’objet et l’étendue de la » science elle-même; de l’autre, il n’est que trop avéré que cet accord » n’existe point pour les économistes. Sa définition est encore une » des questions les plus controversées de la science. »

Vous le voyez, Messieurs, la science ne sait pas encore ce qu’elle est. C’est M. Rossi qui l’affirme ; et certes jamais affirmation ne fut plus conforme à la vérité.

M. Rossi croit n’avoir pas encore assez dit, et il ajoute : « La place, s que l’économie politique doit occuper dans le domaine des sciences » sociales est encore un sujet de doute et de contestation pour les » économistes, et rien ne parait annoncer une décision prochaine » et universellement adoptée .» Est-ce, Messieurs, cette preuve de notre ignorance que l’on voudrait donner à la jeunesse ? Hélas ! elle ne la recevra que trop tôt !

« En parcourant les écrits des hommes éminents dans la science, ‘> continue M. Rossi, on aurait peine à en nommer deux qui s’ac- » cordent sur sa nature et ses limites. »

M. Rossi dit ensuite « que l’économie politique se résume dans les » mots valeur, richesse, travail, terre, capital, production directe ou » indirecte, population, échange, marché, débouché, distribution,

salaire, rente, profit, impôt, revenu. »

» Ces mots, dit-il, la science les a adoptés. Mais il n’y pas encore » accord parfait sur le sens et la portée de ces expressions. C’est » dire, en d’autres termes, que la science même, dans ses principes » fondamentaux, n’est pas encore définitivement arrêtée, car le pre- » mier signe (vous le voyez, Messieurs, le premier signe) de toute n science c’est une nomenclature acceptée, reconnue, et désormais » hors de toute contestation. » (M. Rossi, Cours d’écon. polit.)

C’est aussi incontestable que possible. Hors celte condition, l’économie politique ne peut être qu’une logomachie. Est-ce, Messieurs, un cours de logomachie que l’on voudrait introduire dans les collèges ? — Certes, ce n’est point l’opinion de M. Rossi.

« Toute inexactitude, dans les notions fondamentales, obscurcit, » dit-il, la science tout entière. L’esprit prend une fausse direction » dont les effets se font ressentir dans les questions d’application. »

C’est parfaitement juste ; de l’anarchie dans les idées, l’anarchie dans les faits est toujours la conséquence inévitable. Certes, Messieurs, aucun de vous ne veut accélérer cette transition.

Et M. Rossi est-il bien d’accord avec lui-même sur la nature et les limites de l’économie politique? Voyons : « Smith, dit-ii, a évi-

» demment ramené la science dans les limites indiquées plalflt que

» tracées par Aristote. »

Messieurs, j’en demande pardon à M. Rossi, mais, dans ia citation que je viens d’avoir l’honneur de vous faire du passage le plus clair d’Aristote sur l’économie politique, vous avez vu que le prince des philosophes définissait l'économie toeiali, la science qui les renferme toutes.

« Ces limites (les richesses) posées par le chef de l’Ecole, continue » M. Rossi, ont bientôt été franchies ; elles l’ont même été par ses » disciples les plus zélés. Je ne rappellerai ici que trois noms célèbres » à juste titre... et d’abord mon illustre prédécesseur, M. Say, quoique, » dans son traité, il se. rapproche de l’idée quel’économie politique n’est » proprement que la science des richesses ; que dit-il dans son cours » complet d’économie politique? Il s’exprime ainsi : «L’économie poli- » tique n’est pas autre chose que l’économie de la société. L’élude » qu’on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du » corps social a créé un ensemble de notions, une science à laquelle » on a donné le nom d’économie politique, et qu’on aurait peut-être » mieux fait de nommer économie sociale. » El il ajoute :

«L’objet de l’économie politique semble avoir été restreint jusqu'ici « à la connaissance des lois qui président à la distribution et à lacon- » sommation des richesses. »

« Il reconnaît, continue M. Rossi, que lui-même l'avait ainsi envi » sagédans son traité. Il termine toutefois par dire :

« Cependant, on peut voir, dans cet ouvrage même, que cette « science tient à tout, dans la société, qu’elle sc trouve embrasser le » système social tout entier. «

Vous le voyez, Messieurs, voilà Say qui parle comme Aristote et comme le sens commun. Mais la solution de la science d’Aristote et de M. Say, le sens commun la lient encore en réserve. Est-celte ignorance de ce que le sens commun doit révéler un jour que nous vous drions révéler à la jeunesse? —C’est au moins inutile. Si maintenant j’avais à vous citer tous les hommes de mérite qui accusent l’économie politique de ne rien savoir, ce serait à ne plus finir. Voici un passage d’un auteur dont l’un des ouvrages a été couronné par vousmêmes :

« L’économie interne et externe des sociétés est appelée à subir en » ce siècle, une profonde transformation. L’ancienne économie politi-

» tique a fait son temps.Ce que l’on appelait hier encore écono-

» mie politique, est mort, et bien mort. Les tentatives que l’on fait » maintenant pour la ressusciter seront impuissantes comme tout ce » que l’on lente pour ramener un cadavre à la vie ! » (M. Pecqueur, Théorie d’économie sociale et politique ; introduction .)

Voyons maintenant si le successeur de M. Rossi a résolu ce que son prédécesseur avait laissé en question.

« De notre temps, dilM. Michel Chevalier, les sociétés ont à ré' » soudre un problème dont les termes, au premier abord, sont con » tradictoires , sont également opposés l’un et l’autre : celui du bon » marché des produits combiné avec un bon salaire pour les pro » docteurs. »

Voilà l’économie politique réduite à la solution d’une contradiction. Dans un ouvrage antérieur, M. Chevalier avait dit : « Que le pain baisse » de cinq centimes le kilogramme, avec la constitution actuelle de

» l’industrie, il ne faudra pas six mois pour que les salaires aient » subi une réduction à très peu près équivalente. »

Est-ce là.le second abord de la question?

Il est évident que suivant l’avis du professeur du collège de France, il existe une cause permanente pour que le salaire n’augmente pas, quoique l’abondance des moyens de subsistance soit obtenue. Il est aussi évident que la science actuelle ne donne pas la manière de changer ce rapport fatal.

« L’économie politique moderne, a dit le même savant professeur, » doit adopter pour sa devise cette pensée de Bacon : Que celui qui » repousse des remèdes nouveaux s’apprête à des calamités nouvelles! » Je ne négligerai aucun effort, croyez-le bien, pour m’y montrer fidè- » le. » (M. M. Chevalier, fin du premier discours d’ouverture, 1841).

Ainsi, Messieurs, l'économie politique, jusqu’en 1841, s’est trouvée sans remède utile, puisqu’elle a besoin de remèdes nouveaux, sous peine de calamités nouvelles. Certes, le savant professeur a parfaitement raison. Mais, depuis, un remède nouveau et utile a-t-il été présenté?

D’après ce qui précède, nous pourrions nous imaginer queM. Chevalier attache une grande importance à l’économie politique; nous allons en juger :

« Ce n’est point à l’économie politique qu’il est réservé de poser les questions sociales. Eile les accepte telles qu’elles sont déterminées par la politique, et les élabore conformément aux idées suprêmes qu’elle trouve en possession du gouvernement des âmes. » (Discours d’ouverture du cours 4841-42.)

Yous voyez que l’économie politique se trouve ainsi réduite à zéro. Du temps d’Aristote, le professeur aurait dù accepter que les esclaves n’ont pas d’âme. C’est borner la science à parer l’idole du jour quelle qu’elle soit, même Moloch; si, à l’époque où il professe, Moloch ale gouvernement des âmes.

« L’économie politique, continue M. Chevalier, n’est point la fille aînée de la maison; elle a, au contraire, plusieurs aînées dont elle reconnaît la préséance, l’autorité. » (Idem.)

Dès lors, si les aînées sacrifient à Moloch, il faut qu’elle aussi se soumette à encenser l’idole, malgré tout ce que la raison pourrait lui ordonner.

« On lui assigne sa tâche, continue le professeur, et, ouvrière empressée, elle s’y livre avec zèle. Auxiliaire modeste, elle applique les faits matériels à la solution des problèmes qui lui sont indiqués d’après les besoins des temps, en les coordonnant et en les interprétant d’après les principes suprêmes qu’elle trouve établis autour d’elle. » (Idem.)

C’estaussi clair que possible. L’économie politique, du (eqips d’Aristote, devait interpréter la doctrine de l’absence d’âme chez les esclaves, dans le sens indiqué par le précepteur d’Alexandre. Et tel est son devoir éternellement.

Certes, s’il avait existé une meilleure route pour conduire aux connaissances économiques et pour exposer les devoirs de l’économie poliitique, M. Mich. Chevalier l’aurait recommandée ; car, bien certainement, il les a toutes parcourues, et, autant que personne, il est capable de les juger.

Mon digne ami M.Blanqui, faisant un parallèle des diverses économies politiques, déclare qu’il y en a beaucoup. « Il n’y a donc pas si » loin, dit-il, de l’économie politique grecque et romaine, cruelle, in- » satiable, inexorable, à l’économie politique de plus d’un pays d'Eu- » rope. ( Hist. de l’Ec. pol.)

L’bonorable M. de Villeneuve a mis en regard l’économie politique, anglaise et l'économie politique française. Les deux sont en opposition. Laquelle des deux est la bonne? — Ou bien encore, ni l’une ni l’autre n’est-elle bonne? Que dirions-nous de cette opposition à la jeunesse, si l’on voulait faire professer l’économie politique dans les collèges?

« L’économie politique, dit encore mon respectable ami, n'est que s l’économie de nation à nation. »

C’est aussi clair et aussi vrai que possible. Mais que conclure de cette vérité? — Qu’il y a autant d’économies politiques que d’intérêts nationaux, et que le grand maître de l’économie politique, c'est le canon. Est-ce là, Messieurs, ce qu’on voudrait inculquer à la jeunesse ? —Et M. Cousin n’a-t-il pas parfaitement raison?

A propos de l’économie politique dans l’enseignement secondaire, je ne puis passer sous silence l’opinion d’un de nos collègues dont je vénère les intentions :

« Il est étonnant, dit M. Droz, que l’Université de France n’offre n pas de cours d’économie politique. Les personnes qui redoutent » pour la jeunesse l’enseignement des sciences morales et politiques » me semblent peu connaître leur pays et leur siècle. Le système » d’instruction doit être en harmonie avec la forme du gouvernement; b or, l’étude de ces sciences est indispensable pour former des pairs, » des députés, des administrateurs, des citoyens éclairés. Telle est » d'ailleurs la disposition des esprits, que ces sciences seront néces- » sairement étudiées, et que la seule question est de savoir si elles le » seront bien ou si elles le seront mal. On commettrait une grave int- » prudence si l’on abandonnait au hasard le soin de décider cette » question; un gouvernement sage doit la résoudre en donnant aux » jeunes gens d’habiles professeurs. » (Ec. pol., liv. IV, ch. i.)

Notre illustre collègue ne croit pas, sans doute, qu'il puisse exister d’habiles professeurs pour enseigner ce quon ne sait pas encore. A moins que le nom d’habileté ne soit donne, à l’éloquence, essayant de faire accepter comme vérité ce qui se trouve encore en question. Si telle était sa pensée, la pratique n’en serait pas moins périlleuse, car, en fait d’instruction, ce pouvoir de l’eloquence diminue de jour eu jour; et le danger de faire discuter par la jeunesse des points importants non résolus s’accroît proportionnellement.

On a aussi parlé, dans cette enceinte, des rapports de l'économie politique avec la morale. On a voulu présenter la première comme libre de toute tache, et même on l’a prônée comme un appui de la morale. Je lie m’arrêterai pas à réfuter une pareille assertion et à constater, par des citations nombreuses les principes, je ne dirai pas immoraux, mais atroces, qui sont établis dans" des ouvrages d’cconumie politique depuis Aristote jusqu’à nos jours. Du reste'", toutes les aberrations de l’esprit sont excusables, si cette assertion du prince de l’école française se trouve vraie :

« La morale considère les nations sous un autre point de vue » que l’économie potitique. » (J.-B. Say. Cours d’écon. polit.)

Revenons à la question de la propriété, qu’on a soulevée ici, quoi* què d’une manière incidentelle. Je la traiterai aussi passagèrement.

Messieurs, la propriété est l’expression du raisonnement et pa r conséquent de l’humanité. Toute attaque à la propriété est aussi absurde qu’une attaque a la lumière. Mais la propriété e$t souvent confondue avec l’organisation de la propriété, comme notre honorable M. Giraud nous l’a indiqué, et c’est très souvent le tort et des économistes et de leurs adversaires.

Quant aux attaques h l’organisation de la propriété, elles existaient avant Moïse; elles ont passé par le Christ, les Pères de l’Eglise, Bossuet, et sont arrivées au pape actuel. Dans le temporel, elles existaient avant Platon : toute la philosophie en a retenti depuis cette époque. L’économie politique en est pleine depuis Rousseau jusqu'à la présente académie.

Là propriété est inébranlable, mais, ce qui est chancellant, c’est l’organisation de la propriété, qui a déjà été bouleversée en 4789, et ceux qui sapent cette organisation, ce sont précisément les économistes en avançant que la richesse et le paupérisme croissent sur deux lignes parallèles, ce qui, du reste, est vrai.

Messieurs, lorsqu’on est arrivé à un résultat semblable dans l’observation des phénomènes sociaux, le péril immense qui menace la société dicte l’abandon de toutes les discussions secondaires, pour s’occuper exclusivement de sauver l’humanité. Sans cela, on ressemblerait aüx Grecs du Bas-Empire discutant sur des mystères lorsque les barbares sont aux portes. La barbarie, Messieurs, c’est le paupérisme, et, si nous voulons la repousser, ce ne sera point avec des paralogismes.

Le paupérisme, Messieurs, doit être l’effroi et des gouvernements et des classes riches. Il doit les faire frémir d’autant plus que ce n’est point seulement parce que sa marche est proportionnelle à celle des richesses qu’il doit être redoutable, mais encore parce qu’il est intimement uni à l’organisation sociale actuelle. Aussi longtemps que cette mime organisation existe, Il est impossible de l’extirper d’une nation sans la ruiner complètement. Cette assertion, au premier abord, pourra paraître paradoxale. Eh bien ! qu’on suppose le paupérisme instantanément anéanti en Angleterre. Que ce cauchemar des riches s’évanouisse, que le beau rêve de la science apparaisse, et j’affirme que, lé paupérisme subsistant dans les autres pays, avant deux ans la puissance industrielle et commerciale de la Grande-Bretagne sera complètement anéantie.

Des jugements semblables peuvent être portés sur tous les moyens possibles d’amélioration sociale, proposées ou à proposer par les économistes, et adoptés ou à adopter par les gouvernements. Car tous, sans exception aucune, au lieu de guérir le mal, le compliqueront et augmenteront l’anarchie. Cet état social, horrible, Messieurs, ne provient pas de l’ignorance plus ou moins générale des connaissances économiques existantes; il a sa source dans les erreurs mime de la scienci, dans la fausseté de ses principes.

Après les citations que je viens de faire, dont j’aurais pu remplir des volumes, et qui confirment ce que je viens de dire, j’ose espérer que désormais, âu sein de cette Académie, le doute exprimé par notre illustre collègue, M. Cousin, deviendra une vérité. Mais, cette vérité acceptée, l’Académie ne peut pas en rester là. La déclaration de l'indétermination et de l’inexactitude des principes économiques étant faite;

ce devient un devoir pour elle d’en découvrir la source, el de substituer à ces indéterminations la démonstration irrécusable des véritables principes économiques qui doivent guérir le corps social des effroyables maux qui le dévorent. Mais cette étude de haute investigation et d’une logique qui doit être incontestable, ce n’est pas l’cconomie politique qui doit en rester juge. Portée sur le banc des accusés, elle aura assez de peine à se défendre. Son juge n’est donc point la section économique ; c’est l’Académie tout entière. Et c’est seulement de sa sagesse qu’il ést possible d’attendre la solution des problèmes que sollicite l'humanité. Ces problèmes, Messieurs, que les diverses écoles d'économie politique ont inutilement essayé de résoudre, se rattachent aux principes mêmes de l’ordre social ; et cette haute origine est facile à reconnaître en déterminant avec exactitude le sens des mots sacramentels de la prétendue science économique. Prenons, par exemple, le mot travail . Eh bien ! Messieurs, le travail étant la caractéristique de l’homme, tout ce qui se rattache au travail, soit comme condition d’existence, soit comme condition de richesse, dépend si intimement de l’espèce d’organisation sociale existante, qu’il est impossible d’en rien séparer.

L'organisation du travail se résout donc exclusivement dans l’organisation de la société. Et pour s’occuper utilement des questions relatives au travail, il faut nécessairement aussi examiner toutes les conditions sociales du travail. Or, h peine a-t-on fait un pas dans ce chemin civilisateur, que l’on se trouve en face de la totalité de la science, comme le disent et Aristote, et Say, et SI. de Villeneuve, et tous. Alors vous avez devant vous, non-seulement la question de richesse, qu’il est absurde de vouloir traiter indépendamment de la morale, de la philosophie, du droit, de l’histoire, de tout enfin, et vous avez devant vous, comme le dit Aristote en peu de mots, la justice , l’utilité gésérale . Si tous ccs points, Messieurs, et ce qu’ils ont d’essentiellement relatifs au travail, c’est-à-dire à l'homme, ne sont pas résolus d’une manière irrécusable, la mort de la société, en face de l’incompressibilité de l'examen devient inévitable.

Je vais terminer, Messieurs, mais auparavant permettez-moi une simple observation.

Ce que vous demandez, vont me dire bien des personnes, est la vérité, la vérité absolue, et cette vérité n'existe pas, nepeut exister.

Qu’elle n’existe pas encore, Messieurs, c’est incontestable. Quant à la négation qu’ellepuiese exister, permettez-moi à cet égard de m’appuyer encore sur M. Cousin.

« Le jour, dit-il, où dans le monde paraîtra la vérité absolue, il n’y » aura plus de contradiction et de lutte; tout combat cessera, car » c’est la vertu de la vérité de rallier à elle tous les esprits. » (Hist. de la phit. au 19 e siècle, t. 2, p.25.)

Vous voyez. Messieurs, que M. Cousin croit à la possibilité de découvrir la vérité. Et ce que M. Cousin proclame possible ne peut être considéré comme ridicule.

Appuyé sur une pareille autorité, j’ose ajouter : En présence de l’incompressibilité de l’examen, en présence, je le répète, Messieurs, d’un examen qu’il est désormais de toute impossibilité de parvenir à comprimer, il faut que la vérité, reconnue possible par M. Cousin, apparaisse, ou que la société périsse.Car, hors la vérité, il n’y a de posst le que des' opinions. Or, vouloir donner des opinionspour base à

la société, et cela en présence de l’incompressibilité de l’examen, c’est la condamner à expirer au sein de toutes les horreurs dont l’anarchie des opinions est la source inévitable.

Je termine, Messieurs.

J’ai profité de la discussion de l’avant-dernier samedi pour en déduire deux conséquences qui me paraissent capitales : i° la. nécessité D’UNE RÉVISION LOGIQUE DES CONNMSSANCES ÉCONOMIQUES; 2° LE DEVOIR DE L’ACADÉMIE DE PROCLAMER CETTE NÉCESSITÉ.

Gomme introduction à ces importantes recherches, j’ai formulé quelques idées, fruits de longues études. Je demande à l’Académie la permission de les lui soumettre dans les séances suivantes.

Paris, 4 décembre 1847.

Imprimerie Lange Lévy et Comp., IG, rue du Croissant.

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