PRÉFACE
il nous a para convenable de l'aire précéder notre Mémoire d'un récit abrégé des circonstances qui ont déterminé notre position envers l'Académie. Pour que le public puisse décider, — il faut lui présenter les pièces.
La plus grande partie de notre existence a été consacrée à l’étude des sciences physiques et mathématiques, de la philosophie, de l'histoire et de l'économie politique. Nous avons eu occasion d'appliquer et de développer nos connaissances, dans l'étude d'un pays vierge, que nous avons habité pendant douze ans (l'île de Cuba). Lcà s'est passée la période purement scientifique de notre vie. Après, nous sommes descendu de l’étude des lois de l’ensemble de la nature à celle de l’homme social dans les deux rapports de son existence matérielle et intellectuelle. Cet examen comprenait naturellement celui des institutions sociales, que nous avons tâché d’apprécier dans différents pays de l'Amérique et de FKurope ;!).
bienfaisance, les écoles cl les iirison-- ''es Klals-Unis. de la It- lerîipi.. cl de la Hollande ; nos leçons d'économie sociale, publiées à Madrid, cl quelque, mémoires. — On trouvera dans ces livres beaucoup de faits.quelques liueneréflexions, mais sans but bien déterminé. — li y a du va eue ci même du eonlradieloire. Nous éiions alors dans la période anarchique
Dès nos premiers pas dans cette nouvelle carrière, nous nous sommes aperçu des contradictions choquantes qui existaient entre les moyens et les tendances, entre les faits et les lois, en un mot, entre ce gui est et ce qui doit être.
Nous avons exprimé cette observation dans le premier ouvrage que nous avons publié en Europe sur les institutions philanthropiques des États-Unis ; nous l’avons répétée dans presque tous nos écrits. Elle a été le sujet spécial des leçons d’économie sociale que nous avons données à Madrid, lorsque nous siégions à la Chambre des députés.
La confirmation successive de cette observation capitale nous fit constater l’existence d’un vice profond dans l’ordre social, d’un défaut dans les conditions pour le bien, d’une source permanente d’anarchie déplorable. Mais nous ne pouvions pas découvrir la cause réelle de ce phénomène. Cependant nous étions dans les principes de la science économique de l’époque, et la valeur qu’ont bien voulu donner à nos idées les illustres membres de l’Académie des sciences morales et politiques, nous obtint l’honneur de siéger parmi eux.
A cette époque, nos ouvrages étaient bien accueillis de l’Académie ; nous jouissions de l’estime de nos savants confrères, à la bienveillance desquels nous devons plus d’un témoignage public d’amitié (1).
Mais notre esprit ne pouvait rester dans le scepti-
(1) On peut voir dans le Journal des Economistes (N° de mars 18-ü), une notice de nos travaux et de nos ouvrages, faite par le rospeclable
cisme décourageant, résultat de la lutte incessante de nos préjugés contre l’évidence des laits. Une circonstance particulière vint seconder nos ardents désirs de découvrir la vérité. Ce fut la connaissance des conclusions d’un penseur profond, sur les problèmes qui nous avaient préoccupé, et plus particulièrement l’étude d’un immense ouvrage qu’il a eu la bonté de nous communiquer. 11 renfermait toute l'histoire critique de l’humanité, et par conséquent l’exposé des causes de l’anarchie actuelle et des contradictions choquantes qui depuis longtemps nous avaient frappé (1). Dès lors, nous sommes sorti du domaine tyrannique des opinions, pour entrer dans le champ libre de la science ; mais depuis lors aussi, et au fur et à mesure que nous avancions vers le vrai, la valeur de nos études diminua pour nos anciens amis. Successivement nous avons vu pâlir et s'éleindre leur estime envers nous.
Nous venons d’exposer la circonstance, heureuse à laquelle nous devons nos convictions actuelles, mais encore, pour les compléter, il nous a fallu, comme à notre ami M. de Potier, de Bruxelles, reconstruire nous-mème, pièce à pièce, l'édifice que si longtemps nous avions cherché à saper par la base. « Quand nous
M. de Villeneuve Bargemont, et une autre publiée parM. Mitici major en Allemagne, dans sa Revue. Toutes les deux appartenant à l'Académie.
(1) C'est le même ouvrage auquel a fait allusion 51. Colins, dans un article publié dans le Journal des Economistes, du la mai 1818, où il déclare tenir, ledit ouvrage, d'un prolétaire qui y a consacré sa vie entière, et qui, sachant que la vérité est indépendante de tel ou tel nom, a désiré rester inconnu,»
nous sommes rendu à l’évidence, nous ne devions plus cette évidence qu’à nous seul » (1).
Quelques-uns de nos écrits passagers de 1842 et de î 843, publiés en espagnol, témoignent déjà de la nouvelle marche imprimée à notre esprit sur la rouie déblayée des préjugés. Mais ce ne fut qu'en 1844 que nos idées à ce sujet commencèrent à paraître dans un ordre systématique. Alors nous avons essayé d’attirer l’attention de nos compatriotes vers les graves problèmes de l'époque actuelle. A cet effet, nous avons établi et nous avons rédigé, à Madrid, un recueil mensuel sous le titre de : Revue des intérêts matériels et moraux (2). Douze numéros ont paru, où nous avons traité les questions de l’autorité ancienne, de l’anéantissement social de la foi, de la liberté, de l’anarchie, du despotisme, etc. À la lin du dernier numéro, nous avons fait, sous la forme d’aphorismes, un résumé des études sociales traitées dans la Revue.
Malheureusement, la complication des affaires politiques dans notre pays ont nui à notre entreprise ; la curiosité du public s’étant portée sur des sujets, à notre avis, moins intéressants pour le bienêtre de la société.
(1) La Réalité déterminée par le raisonnement, Bruxelles, -18-18 ; ouvrage remarquable île noire ami, et le seul, à notre avis, où les principes véritables de la science sociale se trouvent clairement exposés. Cependant, un de nos confrères à l’Académie, doué, d'incontestables talents, vient de déclarer dans un journal cet ouvrage inintelligible. (Voyez une lettre de 51. nlanqui dans la Révolution démocratique et sociale du 3 janvier.)
(2) Le Journal des Economistes a donné alors une notice très favorable de noire Revue.
La tranquillité politique dont jouissait alors la France, et l’état plus avancé des études, nous inspira l'idée d’apporter au sein de l’Académie des sciences morales et politiques l'examen des grands problèmes sociaux de l’époque. Dans ce but, nous avons demandé et obtenu la permission de lui faire une communication du résumé de nos études, ce qui a eu lieu dans les séances du 13 et du 20 septembre 181.3. Notre travail faisait ressortir clairement la caa.se des perturbations qui agitent les sociétés modernes et leur marche rapide, continuellement croissante, vers le précipice d’une révolution universelle.
1/Académie honora de son attention soutenue la lecture de notre Mémoire. Quelques observations nous furent même adressées, auxquelles nous avons répondu séance tenante; mais les Comptes-rendus, en insérant notre travail, n’ont pas fait connaître au public la discussion qui s'ensuivit.
La presse journalière n’a pas été aussi avare; quelques journaux ont rendu compte de nos doctrines, et particulièrement elles ont été redevables au Siècle d’une longue et philosophique appréciation. (N° du 23 nov. 1843.)
Le désir d’obtenir plus de développements de nos principes nous ayant été exprimé par nos honorables collègues, nous nous fîmes un devoir de les satisfaire, profitant de l’occasion d’un débat qui venait d’avoir lieu, au sein de l’Académie, au sujet du problème de f organisation du travail. En adoptant ce même titre, nous lui avons adressé quelques idées, accompagnées
d’une lettre, où nous prenions congé pour l’Espagne. La lecture de ce Mémoire 'ayant été ajournée d’une séance à une autre, il parut enfin dans le N° d’octobre de la Revue du droit français et étranger.
Dans ce nouveau travail, nous constations, encore d’une manière plus précise que dans le premier, la cause de l’anarchie dans les idées de l’époque et de l’impossibilité d’organiser le système matériel ou économique, sans s’occuper d’avance des bases fondamentales de toute organisation.
Ces deux excitations à l’Académie, n’ayant pas produit le résultat que nous désirions, nous lui adressâmes, sous la date du 11 décembre 1845, un autre Mémoire, qui étaitle commencement des explications qui nous avaient été demandées, et que nous avions promis de donner. Mais le bureau n’a pas jugé convenable d’en donner connaissance à l’Académie. Alors nous écrivîmes, sous la date du 1 er mars 1846, une lettre à M. le secrétaire perpétuel, où nous nous offrions « d’attaquer l’ancienne société, et devant l’Académie même, si dans son sein il se trouvait un seul membre qui voulut défendre cette société qui dure encore. » — Notre Mémoire était aussi académique que possible; car il était rempli de citations des académiciens, prouvant qu’eux-mêmes pensaient comme nous. Le bureau de l’Académie, à l'unanimité, déclara que notre lettre ne pouvait être lue.
De retour à Paris, au commencement d’octobre 1847, nous recommençâmes nos instances pour placer la question sociale devant l’Académie, demandant
à être inscrit pour faire nos communications. M. le secrétaire nous fit connaître, le 6 novembre, la répulsion de l’Académie à notre égard. Nous lui avons écrit une lettre à ce sujet, sous la date du 8 du même mois ; et, quoiqu’elle ait été imprimée et distribuée à tous nos collègues, nous n’avons pas été honoré d’une réponse ni d’une réfutation.
Sans nous rebuter par tant d’obstacles opposés à notre droit de porter la question sociale à sa place, c’est-à-dire devant l’Académie, nous avons profité d’un incident académique au suj et d'une discussion sur Y inexactitude des principes économiques et Y enseignement de l’économie politique , pour demander la parole à la fin de la séance du 27 novembre, et développer nos idées à ce sujet dans la séance du-i décembre (1). Après avoir démontré, par le raisonnement et l'autorité des auteurs, l’état défectueux de la science, et avoir attribué à la fausseté de ses principes la plus grande anarchie qui règne aujourd'hui dans les idées : voulant revenir de nos considérations spéciales au sujet en question, sur le problème social d'organisation, que nous avions eu toujours en vue de faire examiner par l’Académie, nous terminâme notre Mémoire par de graves réflexions.
La lecture de ce travail a produit un orage au sein de l’Académie. Comme les comptes-rendus n'ont rien dit des opinions émises contre nos doctrines et
(1) On peut voir ce travail, publié dans la Démocratie pacifique des, r,l décembre 1847 et 1 er janvier 1848, et tiré à part. — Se trouve, avec d'autrebrochures, chez Capelle, nie des Grès-Sorbonne, n° 10.
notre attaque, nous nous abstiendrons également, Nonobstant, nous devons croire que la lecture tranquille du Mémoire imprimé a fait revenir nos contradicteurs de la première impression, qui nous a attiré plus d’une parole de blâme et de censure ; car aucun écrivain n’a essayé de réfuter nos assertions en public, et même le Journal des économistes, organe officiel de la science qui se croyait offensée par nous, a préféré passer sous silence les séances du mois de décembre, que de rendre compte de celle du 4, remplie par la lecture de notre Mémoire et par les objections qu’il avait soulevées.
Depuis cette époque, de grands faits se sont accomplis en France. Une révolution éclata, renversant en un jour toute une dynastie, tout un système, et arborant, comme signe de son avenir, le drapeau de la réforme sociale.
Ce fut quelques jours après, où la crainte de nouveaux dangers devait porter l’attention des hommes sérieux vers l’examen des grands problèmes de l’époque, que nous avons adressé à nos honorables collègues les observations qui précèdent, intercalées de citations de nos publications antérieures, dans une brochure imprimée sous ce titre : Le problème de l'organisation du travail , devant l’Académie des sciences morales et politiques. En réfléchissant sur la manifestation solennelle et imposante qui venait d’être faite à la face de l’Europe étonnée, par laquelle les intérêts de toute l’Europe devenaient compromis, nous avons encore exprimé franchement notre espé-
rance clans les lumières du corps savant, et surtout notre conviction de sa compétence pour aborder l'examen du problème duquel dépendait la paix et le bonheur du monde.
Depuis lors, nous avons continué à faire de la révolution qui embrase l'Europe le sujet de nos études. Nous avons soumis à un critérium aussi sévère qu'impartial les nommes et les choses, c’est-à-dire les idées et les faits; les premières constituant le progrès de l’intelligence, les seconds caractérisant la traduction pratique de ce progrès. Nous avons porté notre examen philosophique en dehors de l'atmosphère vulcanisée de la France ; nous avons visité la Belgique et la Hollande; nous avons joui du calme trompeur qui précède l'orage: nous avons remonté le ilhin: nous avons lait une courte excursion jusquït Francfort. De là on voyait déjà l'horizon rouge et noir de toute l’Europe orientale. Pour étudier profondément les causes révolutionnaires qui l'agitent, il mil fallu y faire un assez long séjour. Mous nous sommes borné à connaître Jes tendances, et nous sommes retourné à Bruxelles avec la ratification pratique des phénomènes que nous avions déjà étudiés en France. Dans la capitale de la Belgique, nous avons assisté à un congrès d’hommes de bien, d'hommes religieux, d 'hommes croyants ; celte dernière circonstance était trop singulière dans ce temp-ci, pour ne pas adirer notre curiosité. Nous avons reçu là, où nous pouvions le moins l’attendre, encore une confirmation des tendances anarchiques de l’époque. Les apôtres de
l’Évangile, prêchant le désarmement; les amis de la paix, jetant le blâme et le ridicule sur les individus et sur les institutions répressives de l’anarchie; les enthousiastes de l’ordre, discréditant la seule garantie d’ordre qui reste à l’autorité, nous ont paru plus révolutionnaires que ceux qui s’honorent hardiment de ce titre. Nous le leur avons dit en face, en plein congrès (1) ; et, ce qui est plus, nous avons démontré cette accusation, restée jusqu’à ce jour sans réplique. Voulant déduire une conclusion de ces exemples, qui constataient si clairement le progrès de Y anarchie, nous avons terminé nos discours par ces mots : « Prêchez-la, Messieurs, puisque vous croyez faire votre devoir ; en vous avertissant, je sais que je fais le mien. Du reste, je me plais à -croire que votre œuvre est providentielle; elle conduira au grand résultat final de l’humanité, car ce qui doit être sera. »
Depuis lors, les idées on fait un progrès immense ; la pensée d’un. homme a de la peine à les suivre dans leur rapidité effrayante. L’opinion publique, emportée dans le tourbillon, n’aime pas non plus à regarder le chemin qu’elle fait, ni la marche quelle suit. Pour bien constater ces phénomènes et en déterminer les causes, il faut commencer par rompre hardiment toutes les chaînes des préjugés qu’elle impose ; il faut se faire supérieur au blâme et à l’éloge; il faut même fermer son cœur aux tendres sympathies des amitiés personnelles, pour ne voir dans les
(I) Comptes-rendus du Congrès des Amis de la Paix, indépendance de Bruxelles, 22, 23 et 24 septembre 1848.
hommes que leurs idées ; il faut enfin s’élever audessus de tous les partis et planer sur la région des orages sociaux. C’est seulement ainsi qu'on parvient à saisir l’ensemble et les rapports compliqués des phénomènes de l’époque.
Pendant que nos études prenaient cette voie de haute investigation et de ferme indépendance, la force des choses donnait une sanction officielle à notre manière de considérer l’Académie des sciences morales et politiques.
Le chef du pouvoir exécutif, convaincu de la gravité de la situation et de la profondeur du mal, est venu déclarer officiellement à l’Académie que son aide lui devenait indispensable.
L’intérêt du sujet, l’initiative que depuis longtemps nous avions prise vers le même but, nous ont décidé à risquer une cinquième fois le refus de l’Académie. En demandant avis seulement à notre devoir, il nous a conseillé de nous dévouer de nouveau et de soumettre encore nos réflexions à nos collègues.
Nous devons le déclarer franchement ; cette foisci nous ne nous attendions pas à un nouveau refus de l’Académie. Cependant nous l’avons essuyé. Lorsqu’il nous fut connu, nous avons adressé à M. le secrétaire perpétuel la lettre suivante par la voie des journaux (1).
(I) Insérée dans l ’Assemblie nationale du 23 et dans te Peuple du 23 décembre 1848,
Paris, il décembre 1848.
Monsieur et cher collègue,
Dans l’espoir de porter au sein de l’Académie la discussion impartiale et approfondie des graves problèmes dont la solution, depuis longtemps, m'a semblé urgente, j’ai osé, pour la cinquième fois, risquer la répulsion du bureau. — Cependant, le Mémoire que cette fois-ci j’avais rédigé, et dont la lecture a élé commencée dans la séance du samedi, 9 courant, avait un litre qui devait lui obtenir au moins un accueil impartial. 11 avait pour but la détermination des conditions de l’ordre et des réformes sociales, et je l’adressais à l’Académie comme mon contingent, croyant pouvoir prendre part, en ma qualité de membre correspondant, au concours ouvert d’après la demande du chef du pouvoir. Je destinais mon travail à la collection des petits traités au moyen desquels l’Académie s’est proposé ih mettre la science au service de la société et de la civilisation (t).
Malheureusement, d’un côté, l’impression produite parla lecture du commencement de mon Mémoire, et de l’autre, certaines préventions qui régnent contre les doctrines qu’on me suppose, semblent avoir conseillé au bureau de ne pas permettre sa continuation ; car, d’après ce que vous m’avez dit, Monsieur, elle pouvait compromettre et embarrasser l’Académie. Alors, espérant rassurer le bureau sur ses frayeurs, à l’endroit de mon Mémoire, je vous ai donné le manuscrit, accédant à votre demande, et me soumettant à un système de censure préalable que le règlement n’autorise pas envers les membres titulaires et correspondants. Sa lecture ne semble pas avoir fait changer les intentions du bureau. La parole a été accordée à un autre membre pour un mémoire, et, à la lin de la séance du 1 U,
(1) Séance extraordinaire de l’académie, du 17 juillel. Compies-rendus — g' livraison, septembre, p. 228.
vous m’avez expliqué le motif du refus que je venais d'éprouver. Vous m’avez dit même qu’un membre titulaire ne se permettrait pas d’établir devant l’Académie les doctrines que je voulais lui soumettre, ce qui revenait à me faire comprendre poliment que je sortais des limites de mon droit, — cela était plus que suffisant pour me faire désister.
Vous avez trouvé, Monsieur, trop désolant mon tableau delà société actuelle. — C’est la faute de l'original. Vous trouvez trop décourageante la condamnation de tous les moyens de réforme essayés jusqu’à ce jour. —C'est la faute des médecins. Vous auriez voulu peut-être trouver une exception en faveni des petits traites que publie l’Académie. Je ne le pouvais pas, Monsieur, en conscience .; même en croyant réelle la sanction européenne que leur a supposée notre honorable collègue M. Blanqui. M’étant placé sur un terrain supérieur à tous les partis, à toutes les opinions, pour les examiner impartialement, je ne pouvais en exclure mes illustres collègues. Vous vous êtes aperçu, sans doute, Monsieur, que, dans mon Mémoire, les socialistes, ainsi que les révolutionnaires, n'ont pas obtenu de moi plus de grâce que les économistes et les conservateurs; car, en respectant les motifs qui les font agir et les intentions qui les dirigent, j’ai la conviction que tous, sans le savoir peut-être, concourent au grand œuvre de la démolition sociale. Ce simple énoncé caractérise la discussion que je voulais soulever devant l’Académie. Je l’avais jugée importante, nécessaire même; elle l'a crue dangereuse, et le bureau, pointa rejeter, s’entoure de limites de convenances, que je ne puis concilier avec le principe do la libre discussion.
Vous auriez voulu en outre, Monsieur, qu’au lieu de m’elforcer à combattre les moyens proposés pour rétablir l'ordre, je donnasse la formule rationnelle. A quoi donc, Monsieur, cela pourrait-il servir, si l’Académie ne commence pas par reconnaître la gravité du mal social, et l’urgence d’un remède
héroïque ? Dans mon Mémoire, je constate la maladie sociale, sa cause, et l’inefficacité des remèdes proposés. C’était donc un travail préliminaire. Après l’exposé des conditions de l’ordre et des réformes sociales en général, devait venir l’exposé des conditions spéciales pour l’organisation économique et pour l’organisation morale; mais je ne pouvais arriver à ces sujets quand l’Académie m’arrêtait au début de ma course.
En accédant même à votre injonction de présenter de suite les moyens d’organisation économique et morale, sans les faire précéder de la démonstration de leur nécessité, je m’exposais à soulever contre moi l’orage des trois sections réunies, d’économie politique, de législation et de philosophie. Jusqu’à ce jour elles n’ont pas eu à se plaindre de mes doctrines ; c’est seulement la première qui s’est émue de mes attaques contre sa prétendue science. Que serait-il donc arrivé si j’avais constaté, dans les doctrines actuelles sur le droit et dans les maximes sceptiques de la philosophie académique, des causes 'd’anarchie sociale, plus puissantes encore que celles qui découlent des théories économiques? — Vous me prédisez un orage, si la simple introduction de mes Mémoires venait à être lue à l’Académie; quel serait, grand Dieu, celui qui éclaterait sur moi, à la lecture des communications subséquentes ?
Il est donc prudent que je m’abstienne. Cependant, et contre l’avis de l’Académie, je me considère dans le vrai. Je juge mes doctrines comme essentiellement constitutives de l’ordre, ainsi que je dénonce les moyens que l’Académie croit convenables d’employer pour arriver au même résultat. L’Académie préfère me condamner avant de m’entendre : moi, je ne condamnerai personne sans une discussion préalable.
Je finis cette lettre, Monsieur, en vous disant le motif qui m’a décidé à vous l’écrire et à vous l’adresser par la voie d’un journal ; c’est pour consigner le fait académique qui vient d’avoir lieu, et qui constate une opposition complète entre les
principes de l’illustre corps auquel j’ai l’honneur d’appartenir, et ceux que je croyais de mon devoir de lui soumettre, et que le public connaîtra bientôt.
Je suis, Monsieur le secrétaire perpétuel, avec la plus haute estime et considération, votre respectueux serviteur et collègue.
Uamo.n de la Sacra.
Ce dernier fait a excité à notre égard Vies opinions diverses dans la partie du public qui en a eu connaissance. Les uns nous considéraient comme un anarchiste dangereux ; d’autres nous regardaient avec sympathie, par cela même que nos doctrines avaient été rejetées par un corps savant qu’ils condamnaient comme rétrograde; d’autres enfin restèrent indécis, préoccupés seulement par un sentiment de curiosité envers des principes si singulièrement accueillis par l'Académie.
Tel est le résumé de nos débats académiques ; ils forment un simple épisode individuel dans la période de lutte que nous traversons, et à ce point de vue ils seraientloin démériter l’attention du public.Maisnous prierons les lecteurs de les considérer sous un autre aspect plus élevé : celui des efforts de la vérité pour se faire jour au milieu des ténèbres des préjugés.
Nous tenons à constater nos efforts pour porter au sein de l’Académie l’examen des problèmes vitaux de l’humanité, problèmes dont la solution devient urgente, inévitable. Nous étions animé du désir, irréalisable peut-être, de devancer par une solution théorique une catastrophe pratique. Nous n’avons obtenu que des échecs. Le refus constant de l’Académie à
discuter nos doctrines n’était que l’expression, faite par un corps illustre, d’un anathème beaucoup plus général et plus hostile (1).
Nous en sommes déjà la victime, parce que tous nos anciens amis nous fuient ; une grande partie de nos compatriotes nous regardent avec crainte; notre gouvernement même, partageant des préventions injustes contre nous, semble prêt à nous punir et a nous abandonner. — Encore quelques mois, et nous resterons complètement isolés de tous nos anciens rapports. Mais rien de cela ne fera faillir notre courage, car nous puisons notre force dans un principe supérieur à tout préjugé : la conviction profonde que nous remplissons un devoir.
Mais une pareille situation ne pouvait pas nous être indifférente ni acceptable. Nous avons un grand intérêt à ce qu’elle se décide, car, ayant le courage de nos convictions, fruit de longues études, nous ne voulons pas être jugé dans le mystère, et moins encore être condamné dans l’obscurité. C’est au grand jour que nous voulons être combattu.
Dans ce but, nous étions décidé à publier notre Mémoire dès son échec devant l’Académie; mais nous aurions voulu qu’il eut paru dans un journal, afin de
(1) Voici de quelle manière un écrivain conservateur, dont nous apprécions les lumières et les vertus, vient de caractériser la conduite de ses amis, relativement au refus d’étudier les graves questions de l’époque : « Pendant qu’ils détournaient la tête, le problème s’agitait et se dessinait en dessous, et la première question qu'a posée la révolution qui les a renversés, a été celle-là même qu’ils avaient refusé d'étudier et de résoudre. » (JP de Melun, De V intervention de la société pour soulager la misère.)
lui donner une vaste publicité. Malheureusement et malgré la bonne volonté de quelques rédacteurs à notre égard, sa longueur et l’abondance des matières d’actualité, ont nui à nos communs désirs. Alors nous nous sommes décidé à le publier séparément (l i.
Mais le motif personnel de publication que nous venons d’indiquer n’est que secondaire. Celui qui nous a décidé, et dont celui qui nous a mis la plume à la main n'est que la suite, reconnaît une .source plus élevée. Les jours des grands dangersindividuels et publics approchent : nous voyons l'anarchie déborder partout ; nous voyons la lueur des ilannnes de l'incendie, duquel nous voulons sauver notre manuscrit, recommandant sa lecture aux hommes entêtés qui marchent vers l’abîme. C'est notre ieslamont, dans le moment actuel. 11 servira peut-être un joui- pour convaincre nos ennemis devant le tribunal d'appel de la raison !
Paris, février 1 8 / 1 9.
(1) Nous ue sommes pas iiclie do ce retard, parce rju'il nous a permis de joindre quelques observations et quelque notes à autre travail