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REVUE HISTORIQUE

En parcourant l’histoire de l’économie politique, dans les dernières époques, et à dater de celle de la prépondérance philosophique dans les sujets de son élude, on s’aperçoit de la formation successive de trois écoles, caractérisées plutôt parla diversité de leurs tendances que par la variété de leurs principes.

La première a été établie sur une alliance factice des principes religieux qui surnagèrent au naufrage des croyances dans le XYIII e siècle, avec les idées scientifiques nées de l’observation attentive des phénomènes économiques. Elle est d’origine française, et ses premières tendances se trouvent déjà à l’époque de Colbert et de Turgot, lorsque celui-ci condamnait justement les abstractions de l’économie politique, et que l'autre pré-

voyait les conséquences du développement industriel encouragé par lui.

Celte école, qui plus tard prit le nom d'école chrétienne, a pour but, dans scs études, le perfectionnement simultané et progressif de l'ordre moral et de l'ordre matériel. Tendant, par des aspirations généreuses, vers le bonheur de l'humanité, elle croit pouvoir y parvenir au moyen de l’alliance, plus sentimentale que logique, des doctrines de la foi avec les principes de la science, s'appuyant toujours, lorsque celle théorie lui Sait défaut, sur la consolante et sublime maxime de la résignation. Sa devise caractéristique, est : ciunnï: i.t tu.vyail.

La seconde école, toute de raisonnement, et fondée par conséquent sur l’étude des faits économiques, a pour principe l’excitation aux jouissances, afin d'augmenter la consommation et pousser ainsi au travail. Mlle a pris naissance en Angleterre, quoique ses véritables parents sont le protestantisme religieux et le matérialisme philosophique nés sur le continent. Logique, sévère, impitoyable dans ses principes et dans scs conséquences, elle considère l’homme sous le point de vue matériel, comme producteur et consommateur;, cl, par ce double rapport, clic assigne au travail, seulement la puissance créatrice de la richesse, bornant à cela le but de la science économique. Tous ses efforts se concentrent pour favoriser le résultat de la multiplication et do l’accumulation des produits ; ainsi sa devise est : Travail et richesse.

La tendance naturelle de l'ccclc anglaise, est vers f industrialisme, par opposition à. lccolc chrétienne, qui

penche vers le socialisme. Cette détermination ne nous appartient pas ; elle a été exprimée par un de nos honorables confrères, digne apôtre de l’école chrétienne. En parlant de l’effet produit sur les esprits par les tendances anti-sociales des théories anglaises, il indique les efforts de quelques moralistes philanthropes «pour donner à la science de l’utile un caractère plus moral, plus humain et en quelque sorte religieux, et de faire succéder à la théorie de [‘individualisme, c’est-à-dire de la civilisation par l’industrie, le socialisme ou la théorie de l’organisation de la société parle travail associé à la justice, à la libellé, à la morale et à la charité universelle (M. de Villcneuve-Bargemont, Histoire de l'économie politique, t. II, cliap. XX, p. 336). »

La diversité des tendances que nous venons de constater devait produire la critique respective des principes et des moyens employés par chaque école pour arriver aux résultats qu’elles se proposaient. Ainsi l’école chrétienne reprochait à l’école anglaise son exclusivisme matérialiste, ses moyens corrupteurs, ses conséquences désastreuses pour le bonheur des classes ouvrières, qu’elle sacrifiait à la prospérité de l’ensemble social. De son côté, lecole philosophique constatait sans peine la contradiction flagrante qui existait entre le caractère ou le but économique de la science et les principes des hommes religieux, ainsi que l’inefficacité des moyens employés par ceux-ci, soit pour augmenter les jouissances, soit pour soulager les malheurs.

Les partisans de l’une et de l’autre doctrines s’appuyaient également sur la raison et sur l’expérience qui,

en effet, se montrent unanimes pour constater à la lois et les malheurs produits par les principes de l'ccole anglaise, et les misères qu’aggravait l’aveugle charité de l'école chrétienne.

De ce conflit d’opinions contradictoires surgit une troisième école qui, dès sa naissance prit le nom A'école française. Un autre de nos illustres confrères, qui s'est fait un honneur de lui appartenir, la définit et la caractérise en ces fermes : * Elle ne veut plus considérer la production comme une abstraction indépendante du sort des travailleurs ; il ne lui suffît pas que la richesse soit créée, mais qu’elle soit équitablement distribuée. A ses yeux les hommes sont égaux comme devant l'Éternci. » (M. Blanqui, Histoire de l'économie politique).

Il suffit de cette définition pour comprendre que, dès son origine, la nouvelle école, se trouvait obligée de lutter contre les tendances de scs aînées. Ces tendances étaient, dans l’école chrétienne, vers le développement de la charité individuelle; dans l’école philosophique, vers Yégoisme matérialiste. Ainsi la nouvelle doctrine devait mettre en évidence à la fois, non-seulement les erreurs que les deux anciennes écoles s’étaient déjà reprochées, mais aussi celles qui ressortaient de l'examen critique et indépendant des principes de chacune.

Ce double travail de démolition a été parfaitement bien suivi et terminé par les jeunes et courageux écrivains de l’école moderne. Nous ne nous arrêterons pas à constater la force de leurs attaques contre le principe charitable, prôné par les anciens apôtres de la foi ; attaques qui, en diverses occasions, empruntaient au dé-

dain la raillerie moqueuse ; nous fixerons plutôt notre attention sur les coups mortels qu’elle a portés aux formules égoïstes de lecole anglaise.

Il nous serait très facile, au moyen d’un simple travail de citations, de démontrer dans l’ensemble des attaques auxquelles nous faisons allusion, non pas l’origine, mais le développement des doctrines socialistes modernes qui semblent épouvanter aujourd’hui ceux-là même qui les ont fait revivre. En effet, et nous sommes prêt à le démontrer au besoin, les ouvrages des économistes de la nouvelle école française contiennent toutes les doctrines relatives au caractère variable de la constitution de la propriété, à la prédominance du capital , à l’exploitation du travail; doctrines qui ont arboré plus tard le drapeau de la révolte et constitué la phase sociale et économique de la révolution actuelle.

Nous pouvons encore confirmer notre manière de juger la parenté directe des idées de l’école économique française avec les tendances socialistes, par un fait aussi simple que significatif : c’est que parmi les noms des jeunes économistes qui représentaient jadis le noyau de la nouvelle école, à côté des plus zélés et des plus courageux, qui actuellement étouffent leurs élans primitifs, l’histoire de la science cite avec honneur quelques-uns des écrivains qui figurent aujourd’hui dans les premiers rangs du socialisme. Ainsi notre savant confrère, M. Blanqui, cite et honore avec le même éloge, MM. Michel Chevalier et Léon Faucher, ainsi que MM. Jules Lechevalier et Pecqueur. (Hist. de l’économie politique. Idem de M. de Villeneuve-Bargemont, t. II, pag. 361.)

Enfin, parcourant tonte la série des systèmes économiques, nous poumons démontrer d'une manière irrécusable que le socialisme de nos jours constitue la phase la plus moderne de 1 économie politique, phase sociale qui, par ses tendances à la fois destructives cl organisatrices, doit amener, par l’anarchie mémo qu'elle provoque, une dernière évolution de l'intelligence ou la science sociale.

Mais, nous le répétons, l’origine de ces doctrines révolutionnaires est beaucoup plus ancienne. Il est facile de la trouver en parcourant attentivement l'histoire des systèmes économiques proposés depuis longtemps. soit pour seconder les lois du progrès qu'on déduisait de l’observation des faits, soit pour guérir les maux, dont ce même progrès semblait être la cause. En effet, depuis longtemps les tendances des économistes pour améliorer la condition physique et morale des classes souffrantes, ont présenté deux caractères divers, selon qu'ils considéraient les individus séparément, ou qu'ils attribuaient les malheurs de ceux-ci à des vices d'organisation dans le corps collectif.

De cette double manière de considérer les causes des maladies sociales devaient ressortir deux espèces différentes de remèdes, respectivement recommandés parles partisans de l’un ou de l'autre système. En effet, et d'après la diverse nature du mal social, le remède devait être ou radical ou individuel; l’un aurait pour terme la réorganisation complète de la société ; l'autre aurait pour but seulement la guérison des individus dont la société se compose.

Tel est le caractère différent des principes et des tendances des deux grandes écoles économiques, qui, étant sorties du même temple, bâtirent après des églises dissidentes. Nous trouvons ce type de division dans toutes les révolutions successives que l’économisme a offert depuis son ancienne origine jusqu’à l’avant-dernière, plus rapprochée de notre époque. Nous voulons parler de l’époque où W. Godwin et Malthus, en Angleterre, représentèrent les deux principes, les deux tendances, produisant sur le public ébranlé des effets en rapport avec les opinions et les intérêts respectifs : effets qui ont cté savamment exposés par un de nos illustres confrères, dont la perte sera toujours regrettable. (M. Comte, Notice sur Malthus, Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, I er vol. — Collection des Économistes, t. VII ) (1).

Le trait caractéristique des économistes conservateurs et de tout le parti qui s’honore de ce nom, a été toujours la résistance aux réformes radicales proposées parles économistes révolutionnaires, prédécesseurs des socialistes d’aujourd’hui. Nous ne ferons pas dans ce moment l’histoire de la lutte qui dure encore; nous nous bornerons à constater l’origine du parti de la résistance et à examiner les principes qui lui servent de base.

Le parti conservateur est né des mêmes causes qui ont produit le parti révolutionnaire; ou, pour parler un langage plus philosophique, nous dirons que le parti conservateur est né de la protestation : car personne

(!) Ici finit la partie lue ilu .Mémoire devant l’Académie dans la séance du 9 décembre dernier.

n’avait besoin d’agir en conservateur lorsque personne ne portait atteinte à l’ordre de choses imposé par la nécessité sociale, et accepté comme tel. Ce fut seulement lorsque la raison émancipée des uns commença à examiner les conditions de l’ordre, que s’éveilla chez d’autres le besoin de la résistance.

Mais pour trouver que ce parti est logique, il faut admettre que, en s’opposant soit à la destruction complète, soit à la réforme radicale de l’ordre actuel, il agit non pas par un sentiment purement égoïste, mais par une conviction profonde de la possibilité de maintenir cet ordre tel qu’il est. Pour qu’une pareille conviction existe, deux conditions sont essentielles : 1° que l’ordre social repose aujourd’hui sur une base inébranlable; 2° que les conservateurs reconnaissent unanimement la solidité de cette base. De ces deux conditions, la seconde n’est que la conséquence de la première; mais il huit que toutes les deux soient réelles, en pratique, pour qu’on puisse accorder au parti conservateur l'épithète de logique.

L’examen de la première condition, quoiqu’elle embrasse les problèmes les plus vastes de rbistoire de l'humanité, peut se résumer dans l’appréciation de faits peu nombreux et aujourd’hui irrécusables. Toutefois nous allons encore réduire cette appréciation à un raisonnement très-concis.

Pour que la base de l’ordre social soit inébranlable, il faut admettre quelle n’a jamais été ébranlée.

Quelle a été la base de l’ordre social, la base fondamentale, essentielle, unique, de laquelle toutes les conditions de Tordre n’ont été que des conséquences Y

Nous répondons, sans crainte de contradiction : là foi, Sur la foi reposait la première condition de toute société, savoir, Yaulorilé; sur la foi reposait la sanction indispensable à toute autorité, pour se faire obéir; sur la foi reposait l’obéissance des masses, le travail des masses, l’éducation des masses, tout en un mot.

De cette première constatation de la base sociale, un esprit logique et indépendant aurait pu prévoir et prédire à priori, dès l’origine do l’humanité, tous les grands faits historiques qui se rapportent aux diverses évolutions sociales; car ces faits n’ont été que les conséquences inévitables de la foi, première condition hypothétique de l’ordre social; c’est-à-dire qu’on aurait pu rédiger l’histoire de l’humanité, avant l’accomplissement des faits, qui ne sont jamais que les confirmations pratiques de conséquences' théoriquement déduisibles.

Ainsi, en faisant appel à l’histoire, nous pouvons constater que, relativement à la foi, ce qui devait arriver est arrivé; car la foi, comme condition fondamentale de l’ordre a été, non-seulement ébranlée par la raison, mais socialement anéantie. Nous ne nions pas quelle existe encore parmi quelques individus, mais il est incontestable qu’elle a cessé detre considérée par les sociétés modernes comme le point d’appui de l’existence sociale (1). Ce point d’appui est disparu de la constitution sociale, le jour même où a été supprimé le droit divin. Dès lors, et comme nous l’avons dit maintes fois,

(l) Un publiciste espagnol, appartenant au parti conservateur, vient de déclarer ce même fait devant la Chambre des députés h Madrid. Apres avoir indiqué que le seul remède â l'anarchie de l’époque pouvait se Irnuverdan-

j'autorité, perdant sa base religieuse, est restée appuyée seulement sur la force. Mais la force n’est pas une autorité pour la raison, qui naturellement se révolte contre toute autorité qui n’est que force.

Nous pouvons donc répondre sur la première des conditions énoncées, en affirmant que la base ancienne de l’ordre social ayant été ébranlée et anéantie, l’ordre actuel ne repose pas sur la môme base. Dès lors, si la première a disparu, quel titre peut présenter l'ordre actuel au respect de la raison, pour se garantir contre ses atteintes?

Nous passons à la seconde condition, qui. étant une conséquence de la première, s’anéantit avec elle. En effet, les conservateurs ne pouvaient pas être d’accord sur le maintien d’un ordre social dont la base fondamentale avait été anéantie. Les hommes les plus éminents de ce parti l’ont déclaré, l’ont reconnu mille fois. Nous remplirions des volumes par les citations de leurs protestations énergiques contre l’ordre actuel et de leurs prédictions unanimes d'une révolution sociale prochaine, inévitable. Lorsque nous présenterons réunies les plus remarquables, nous constaterons également que les socialistes n’ont rien écrit de plus précis, de plus énergique, de plus frappant de vérité et d’avenir (1).

une réaction religieuse, il affirme ne pas la croire probable; car, dit-il, « j'ai connu des individus qui avaient quitté la foi revenir à la foi ; mais je n’ai jamais vu aucun peuple qui soit retourné à la foi apres l'avoir perdue. ' (Discours de M. Donoso Cortès, marquis de Yaldegama, dans la séance du -4 janvier dernier.)

(I) Dans un ouvrage qui nous occupe, sous le titre de : le l're.trsutniismi religieux, politique et social.

L’étude que nous avons faite des ouvrages et des hommes éminents du parti conservateur, nous a fait découvrir dans célui-ci deux espèces de doctrines : celle des historiens philosophes, pleine de vérité et resplendissante de lumière; celle des hommes du pouvoir, pétrie de contradictions. Mais, avouons-le aussi, ces contradictions sont inévitables, car elles ressortent de l’impossibilité de soutenir une doctrine sans hase. Cependant les conservateurs pratiques, même en reconnaissant que l’ancien fondement de l’ordre a été anéanti, ne veulent pas avouer que cette base, étant la seule conciliable avec leur conduite, celle-ci devient insoutenable après l’anéantissement de son appui. Mais un pareil aveu équivaudrait h la déclaration de leur impuissance. Dans cette terrible alternative de laisser démolir la société sous les coups redoublés des réformateurs, ou de s’opposer à leurs efforts, ils ont adopté ce second moyen. La doctrine de la résistance est l’expression ou formule pratique de la doctrine conservatrice, et donne lieux à deux systèmes dans le parti qui l’a proclamée. L’un , étant logique, arrive naturellement à la dictature; l’autre, inconséquent et vague, prêche une alliance impossible entre la résistance et le progrès. Le premier est franchement despotique ; le second est théoriquement anarchique (1).

(1) Nous démontrons cette distinction dans l’examen critique qui nous occupe de la brochure de M. Guizot, sur la Démocratie en France. Maintenant si on nous demandait des exemples aux types des deux systèmes que nous venons de signaler, nous les trouverons chez M. Guizot pour celui de la résistance vers Xanarchie, et chez le député espagnol, que nous venons de citer, pour celui de la résistance vers le despotisme. Le discours du second, en faveur de la dictature , contient celte remarquable déclaration : « Tel

L’un et l’autre cherchent à s’appuyer mutuellement, s’entourant de nouveaux principes qu'ils ont décoré du nom de science. Ce n’est pas ici le lieu de constater l’état de la science, hase du système établi pour résister aux atteintes révolutionnaires ; nous dirons seulement qu’elle se divise en deux grandes catégories d’études, d’après l’ordre des phénomènes sociaux auxquels elles se rapportent, constituant ainsi les sciences politiques et les sciences morales. Les premières ont pour but de régler l’ordre matériel des États; les secondes ont pour objet de déterminer les conditions de l’ordre intellectuel. La dépendance mutuelle de ces deux ordres d’idées est facile à saisir. Examinons maintenant quelques-unes de leurs traductions pratiques, qui constituent les moyens proposés par les réformateurs de toutes les écoles.

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