IDENTITÉ DES TENDANCES PRATIQUES DANS TOUTES LES ÉCOLES ÉCONOMIQUES
Nous avons déterminé les maximes caractéristiques de chacune des écoles qui se partagent aujourd'hui le domaine de la science, et seulement au point de vue de
C-tail l’état de l’Europe et du monde, lorsque le premier éclat de la dernière révolution est venu nous annoncer à tous qu'il n’y amil vas encore assez de despotisme dans le monde. » De celte appréciation, II. Donoso Cortès conclut à la nécessité de la dictature, pour laquelle il se décide irancliement. (Disc, cité.)
l’importance des remèdes qu’elles proposent ; maximes que nous pouvons réduire à deux, les rapportant aux deux grandes sections des penseurs de l’époque : celle des économistes conservateurs , qui croient plus ou moins à l’efficacité de remèdes seulement partiels, sans toucher à la constitution organique de la société ; et celle des économistes socialistes ou révolutionnaires, qui partent du principe de la nécessité d’une réforme radicale , pour arriver à l’indication des différentes espèces de remèdes dont la nature et la manière de les appliquer constituent les diverses écoles qui subdivisent le socialisme.
D’après les principes de la logique, on devrait s'attendre à voir tous les socialistes au moins d’accord sur la nature des remèdes ; car, d’après la constatation capitale du siège de la maladie, dans l’organisme même de la société, les remèdes devraient être essentiellement radicaux, c’est-à-dire qu’ils devraient embrasser tout l’ensemble social.
Par un raisonnement semblable, les économistes qui dans leurs recherches se proposent l’amélioration physique et morale des malheureux qui travaillent et qui souffrent, ne devraient jamais perdre de vue ce double but de leurs tendances humanitaires.
Mais, en étudiant attentivement la nature des remèdes proposés et essayés par l’une et l’autre de ces écoles, savoir : par la première, pour réformer l’ensemble social, au moyen d’une organisation radicale; par la seconde, pour améliorer la condition des individus, au moyen de réformes partielles : en étudiant, disons-nous, la nature de ces remèdes, il esi facile de s’apercevoir de
la négligence plus ou moins absolue d’une condition essentielle que les remèdes devraient avoir : celle qui ressort de la nature même du corps malade. En effet, celuici, étant composé de matière et d'esprit-, de physique et de morale, en un mot, de richesse et à'instruction, les remèdes devraient se rapporter à cette double nature. Mais il est facile de reconnaître que presque tous ceux qu’on a proposés se réfèrent à la première de ees considérations, et prcsqu’aucun à la seconde.
Ici deviennent frappantes les contradictions de la pratique avec les théories. En effet, en déterminant l’origine et les tendances de la nouvelle école économique et du socialisme, nous avons désigné le principe moral comme le point de ralliement contre l'école anglaise qui le dédaigne. Cependant, en parcourant la série des réformes proposées par les deux écoles, nous pouvons constater que les traits qui les divisent dans la forme n’existent pas dans le fond ; car la base de ces réformes est toute matérielle, et à ce point de vue les nouveaux sectaires méritent les mêmes reproches qu’ils ont adressé et qu’ils adressent encore à l'école anglaise ; car, répélons-le. ils pèchent par le même défaut dans la pratique. En suivant la marche de ses applications, contraires à leur dogme théorique, on aurait pu prédire une époque où l 'économisme et le socialisme , abandonnant tout-à-fait les tendances morales de leur origine, deviendraient complètement malcrinlistrs. Celle époque est arrivée.
Cependant nous ne serons pas injustes en méconnaissant les tendances des écoles modernes vers le principe
moral qui doit servir de base à la science future ; car nous trouvons maintes fois cette aspiration religieuse dans les ouvrages de ses adeptes. Chez quelques uns comme nos honorables confrères, MM. Droz et Yilleneuve-Bargemont, ce sentiment semble dominer tous les autres, ce qui a attiré sur les moyens philanthropiques proposés par le second, la critique de notre spirituel collègue, M. Blanqui (Histoire de l’économie politique).
Mais M. Blanqui lui-même reconnaît aussi « qu’il y a des questions d’économie politique qui demeureront insolubles, tant que la religion n’y mettra pas la main.» Sa confiance cependant ne semble pas être très grande, puisqu’il doute de l’existence d’un remède au progrès de la misère croissante avec la civilisation. En déclarant « que la politique n’y peut rien, » il se demande : «la religion pourra-t-elle davantage? »
De pareilles tendances vagues se manifestent dans les écrits du célèbre professeur du collège de France. En déterminant aussi le mal intense qui ronge le corps social, qu’il ne juge pas incurable, il appelle les hommes de bien vers l’œuvre qui glorifiera la civilisation, mais il se hâte de dire : « ce n’est point à l’économie politique seule qu’il peut être donné de l’accomplir. La science économique est appelée à y contribuer pour une bonne part ; mais c’est avant tout une œuvre morale (M. Michel Chevalier : Discours d’ouverture au premier cours d’économie politique).
Mais d’autres économistes, plus logiques et plus d’accord avec le but simplement matériel de la science, donnent au sentiment religieux une importance toute socon-
daire. En cela, ils ne font que suivre les maximes suivantes de leur maître, J.-B. Sav : On ne fait pas attention qu’en cherchant à borner nos désirs, on rapproche involontairement l’homme de la brute.
La modération dans les désirs, se passer de ce qu'on n’a pas , est la vertu des moutons.
La morale considère les actions sous un autre point de vue que l’économie politique.
Du reste, il est incontestable qu’en général les aspirations vers la morale sont fréquentes chez-les économistes; mais ces aspirations sont vagues, indéterminées et purement théoriques. Lorsqu’ils descendent dans le domaine de la pratique, le culte des intérêts matériels et des richesses domine dans leur science; ses apôtres négligent les besoins de lame pour satisfaire les nécessités du corps, et, une fois sur celte route, ils y marchent rapidement, en jetant peut-être en arrière un regard de regret et de découragement. Sur ce même chemin pratique, les économistes se trouvent avec leurs adversaires les socialistes, dont la maxime morale, fraternité , est soumise, par eux, à de singulières et étranges traductions. Ils la font passer par toutes les transformations ; ils la déguisent de mille manières, pour ne pas se montrer infidèles à son culte, et quelquefois cette opiniâtreté louable en faveur du principe leur fait pousser les maximes évangéliques de l’abnégation personnelle, plus loin encore que ce que l’Évangile ordonne.
Quelle que soit l’école que l’on examine, quel que soit le livre que l’on analyse pour découvrir les rapports qui existent entre les doctrines morales et les moyens
matériels, on y trouve toujours une prédominance exclusive en faveur de ceux-ci (1). Il est surprenant que tant d’écrivains célèbres ne se soient pas aperçus de la cause puissante qui les entraîne vers les moyens pratiques que leur théorie condamne. Nombreuse famille, appartenant au protestantisme démolisseur, ils travaillent vigoureusement à l’œuvre de destruction, malgré eux peut-être, sans s’apercevoir qu’en servant la science, ils deviennent les agents nécessaires de l’évolution intellectuelle dont ils sont les interprètes pratiques.
Ce n’est pas encore ici le moment de remonter à la source de cette tendance fatalement anarchique qui, par des moyens divers, pousse tous les esprits, sans exception aucune, vers le grand œuvre de la démolition so-
(ï) Dans ces derniers jours, un publiciste conservateur vient d'émettre un jugement sur les trois principales écoles socialistes, qui rentre parfaitement dans l'appréciation que nous venons de faire. « Au premier regard, ,.»t-il, jeté sur les trois principaux systèmes socialistes, on est frappé d’un caractère qui leur est commun ; ce sont des combinaisons purement économiques qui n’ont d'autre horizon que la vie matérielle des hommes, d’autre but que d’assurer à leur besoins physiques une satisfaction plus complète. Voilà le socialisme bien déchu de sa haute ambition. Il annonçait une refonte complète de l’humanité, régénérée par la foi nouvelle dans toutes les conditions essentielles de son développement. Or, quel va être l’instrument de cette merveilleuse transformation? Une banque, des ateliers.» — Du passé et de l’avenir du Socialisme, par M. Émile Saisset. — Revue des Deux-Mondes, 1 CI fév., t. IX, p. 553.
L’étude attentive que nous faisons du développement des idées socialistes, nous font apercevoir une tendance plus marquée vers les conditions morales depuis la révolution de février. L’organe le plus avancé de ces idées vient de déclarer que « toute la question sociale n’est pas dans la réforme économique; qu’elle est dans la réforme intégrale de tous les éléments qui constituent la société ; mais qu’il fait de la réforme économique le point de départ de toute l'organisation de l’avenir. »
(Le Peuple, du 20 janvier.)
ciale. Nous croyons en avoir dit assez. Nous continuons l’ordre de notre exposé par la constatation de l'anarchie qui règne dans la société et de celle qui caractérise les moyens proposés de réforme.