CHAPITRE TROISIEME
DE LANARCIIIE HANS L ORDRE SOCIAI ET DANS LES MOYENS PROPOSÉS DE RËKORHE.
.Nous avons fait une étude consciencieuse des doclfines de toutes les écoles économiques, de leurs moyens pour améliorer la condition malheureuse de la plus grande partie de l’humanité, et des résultats différents de l'application de toute espèce de remède. Nous avons parcouru toutes les phases de la science économique, non pas seulement comme examinateur théorique , mais comme partisan dévoué et pratique. Ainsi, nous avons partagé successivement toutes les doctrines, nous avons été l’apôtre de tous les systèmes, et, disons-lc franchement, la victime fanatisée de toutes les utopies. La série de nos opinions n’est que la traduction fidèle de la science dans une tète.
C’est après avoir parcouru toute la série des déceptions et des erreurs, que nous croyons avoir gagné le droit d’examen, d’après lequel nous nous considérons autorisé à porter un jugement sévère et impartial sur les doctrines économiques, depuis la théorie conserva-
tricede l’ccole de Malthus jusqu’aux utopies révolutionnaires, des socialistes rationnalistes.
Ici une explication devient indispensable sur le nuit utopie, dont la définition exacte est théorie irréalisable. Ce mot peut être employé et reçu dans un sens absolu ou dans un sens relatif. Utopie, dans le premier cas, veut dire théorie jamais réalisable. Telle serait, par exemple, celle de l’exclusion de la douleur, celle du bonheur parfait, etc. Utopie , dans le second cas, signifie théorie irréalisable sans telle ou telle organisation sociale, mais non pas sous toute organisation sociale possible. Ainsi l’émancipation des esclaves, l’anéantissement des droits féodaux, l’abolition du droit de progéniture, la concession des droits politiques à tous, l’égalité devant la loi, etc., etc., ont été des utopies dans une époque, et sont considérées réalités dans la nôtre. Lorsque nous emploierons le mot utopie, ce sera toujours dans le sens relatif, à moins de prévenir du contraire. — Nous continuons.
Au point de vue que nous venons d’énoncer, les écoles ne sont d’accord ni sur les contradictions, ni sur l’inefficacité des moyens de réforme, par la simple raison qu’elles ne peuvent condamner l’ensemble où se trouve la doctrine que chacune représente. Mais on peut parvenir à la conclusion que nous avons énoncée, en réunissant toutes les condamnations partielles faites par les différentes écoles. — Au moyen de ce travail ou résumé critique ( simple extrait des ouvrages qui ont paru en France dans les dernières années), on trouve pour résultat, qu’en réalité pas un seul principe n’est acquis à la
science, de même que pas un seul remède ne mérite le titre d’incontestable. Voici un léger aperçu de ces contradictions et de ces inefficacités.
Les gouvernements s’efforcent de généraliser les moyens d’instruction aux enfants des classes ouvrières ; mais les besoins de la subsistance obligent à négliger l’école pour l’atelier.
Les aspirations humanitaires en faveur des travailleurs assujettis à une longue peine abrutissante, sont étouffées par la loi inexorable de l’industrie qui ordonne un travail incessant, pareil à celui des machines.
La charité cherche h soustraire les enfants de la torture des manufactures, mais ses efforts se brisent contre la nécessité du travail, qui demande un contingent de vie à la famille prolétaire.
La prévoyance, pour soustraire les jeunes fdlcs à l'épidémie morale des grands ateliers, devient stérile devant le progrès industriel qui impose la corruption des mœurs.
Et cependant tous ces sacrifices douloureux des sentiments moraux aux lois de la vie et du progrès matériel, n’atteignent jamais le but de la prospérité publique : car les privations imposées aux classes laborieuses pour soutenir la guerre de la concurrence, réduisent parallèlement les consommations, et par suite le travail, source de la richesse. La condition impérieuse de produire à bon marché, ne peut s’obtenir que par l’application d’immenses capitaux et par la baisse des salaires. L’accumulation des capitaux, ne peut se faire qu’au moyen de soustractions successives à la masse des produits destinés à
la consommation, ce qui tend à réduire le travail, en même temps que celui-ci se trouve plus gêné par les prélèvements des intérêts que les capitaux exigent. Par ce double moyen, la première condition pour lut ter avantageusement dans la guerre industrielle, savoir l’emploi de grands capitaux, réagit fatalement et sur la consommation et sur le travail. La seconde condition, qui est la baisse des salaires, en forçant les classes ouvrières à réduire leurs consommations, réagit d’une semblable et double manière sur le travail (1).
Les conséquences inévitables de ces conditions organiques de l’industrie, dans leur ensemble, sont d’abord de pousser à une production excessive relativement aux besoins d’une consommation restreinte, en attirant après, vers les foyers industriels, une multitude de bras qui demandent du travail. L’accumulation des capitaux produit la baisse de l’intérêt ; l’accumulation des bras produit la baisse du salaire. Le premier effet tend vers la ruine de la propriété ; le second provoque la décadence du travail. Alors on cherche les moyens d’arrêter seulement les suites de la seconde catastrophe ; la peur qu’inspire la première étant si grande, qu’elle fascine les victimes jusqu’au point de les aveugler et de les pousser vers l’abîme.
Les moyens employés par les gouvernements pour favoriser le travail en décadence sont de trois espèces : les lois prohibitives, les secours à l’industrie, les primes à l’exportation. Par le premier, si l’on favorise une bran-
(1) Nous avons développé un peu ces idées dans le travail (pie nous venons de publier sur la Banque du peuple.
che de production, on nuit à l’ensemble, en rendant plus cher le travail national; par le second, on force à une production fictive, non demandée par les besoins des producteurs, qui paient en commun et sans profil les frais delà protection; par le troisième, on a la gloire d’alimenter les besoins étrangers au dépens des contribuables nationaux. L’ensemble des effets réciproques produits par ces trois soi-disant moyens protecteurs du travail, sur le travail en lui-même, serait le tableau le plus ridicule, s’il n’était pas aussi le plus déplorable.
Avant la révolution de Février, cl dans celte enceinte, nous vous avons énoncé, Messieurs, ces mêmes conclusions. Au sujet du paupérisme, nous avons affirmé « qu'étant uni à P organisation sociale actuelle, aussi longtemps que celte organisation existe il est impossible de l’extirper d’une nation sans la miner complètement. Qu’on suppose le paupérisme instantanément anéanti en Angleterre; que ce cauchemar des riches s’évanouisse ; que le beau rêve de la science apparaisse, cl nous affirmons que le paupérisme subsistant dans les autres pays, avant deux ans la puissance industrielle et commerciale de laGrande- Bretagne sera complètement anéantie (t). »
Nous n’avons donné alors aucune démonstration de cet axiome, qui aura pu paraître paradoxal ; cependant, il suffit de réfléchir un moment sur les conséquences immédiates de l’hypothèse, pour sc convaincre de l'exactitude de notre conclusion. En effet, la suppression du paupérisme changerait instantanément les rapports entre
(1) Sur l'inexactitude des principes économiques, — Mémoire lu dans la séance du 4 décembre 1847.
les ouvriers et les maîtres. Le nombre des premiers restant borné aux besoins de l’industrie, on peut hardiment avancer que, à Y offre actuel du travail, cause du rabais des salaires, succéderait la demande des bras, ou ce qui est même chose', Y offre du capital, source de la hausse des salaires. Mais comme la prépondérance de l’industrie anglaise est fondée sur le bas prix de revient, la hausse des salaires détruirait cet avantage, et la fabrication ne pouvant plus lutter contre celle de l'étranger» sa ruine ainsi que celle du commerce et de la nation seraient inévitables.
De cette démonstration on peut déduire que, dans l’ordre actuel des choses, la prépondérance industrielle d’un pays étant fondée, à conditions égales, sur le bas prix des produits, et ce bas prix ne pouvant être obtenu qu’au moyen de l’abondance excessive de.bras, ou bien du paupérisme; on peut déduire, disons-nous, que celui-ci est une condition nécessaire, fatale, pour la vie des nations modernes.
En appliquant le même système d’analyse à tous et à chacun des moyens d'amélioration sociale, proposés ou à proposer par les économistes, et adoptés ou à adopter par les gouvernements, on arriverait à des conclusions semblables à celle que nous venons de citer relativement à l’extinction du paupérisme ; car, comme nous l’avons indiqué alors, tous ces moyens, sans aucune exception, au lieu de guérir le mal, le compliquent et augmentent l’anarchie.
Si, du cercle économique, nous passons au cercle intellectuel et moral, nous voyons partout les efforts de
l’instruction publique contribuer plutôt à augmenter le nombre dangereux des prolétaires intelligents qu a réduire le nombre malheureux des prolétaires du travail. Ceux-ci pullulent avec la misère, qui engendre le vice ; la criminalité se développe dans l’atmosphère des besoins et des excitants, à un tel degré, que la progression des victimes devient effrayante. Pour atténuer les conséquences immédiates, on ouvre des asiles aux fruits de la débauche et de la misère, aux pestiférés de la faim, aux invalides du travail. Mais bientôt l’expérience condamne ces narcotiques du mal cl conseille d’anéantir le code de la charité légale qui s'était érigée sur l’impuissance dangereuse de la charité aveugle. Les asiles pour les enfants du malheur et de la débauche, sont déclarés tombeaux des innocentes victimes du vice qu’ils encouragent ; les maisons de travail ou hospices de mendicité, épouvantent la morale publique par les plaies qu’ils enveniment, les haines qu’ils développent cl les liens de famille qu’ils brisent; les hospices encouragent l’imprévoyance et la paresse, et n’offrent aux invalides de l’industrie qu’une fin mélancolique à une vie de privations. Tous ces moyens, en un mot, reconnus inefficaces, en épuisant le trésor et les ressources de la charité, ne diminuent ni la misère ni la corruption. Ces deux fléaux des sociétés modernes grandissent et menacent, et les dangers qu’ils inspirent dictent la nécessité fatale de mesures répressives. C’est alors que la justice s’arme du glaive du châtiment ; mais à peine a-t-elle commencé h exercer sa puissance redoutable, que la philanthropie découvre, parmi les victimes expiatoires du vice, des
malheureux faibles par ignorance, criminels par nécessité. Secondée alors par l’autorité éclairée, elle essaye d’obtenir, par un isolement plus inhumain qu’efficace, et par un instruction productive par privilège, quelques améliorations à l’existence et à l’avenir des coupables ; mais, tout de suite, les contradictions des effets sociaux donnent l’alarme, et les plaintes de l’industrie libre, menacée et sacrifiée par la concurrence des prisons, sont soutenues par un raisonnement puissant. En effet, la raison condamne h jamais un système apparemment philanthropique, qui ne réussit à remplir envers les individus les devoirs de l’instruction professionnelle et du travail qu’après les avoir laissé tomber, par imprévoyance ou abandon, dans l’abîme de la criminalité.
Enfin, si de ces cercles partiels, dont les rapports constituent la grande sphère de l’ordre politique et social, nous passons à considérer cet ensemble, nous trouvons les mêmes contradictions théoriques, les mêmes impossibilités pratiques, comme nous le démontrerons bientôt.