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DES CAUSES DE L’ÉTAT ANAKCIÜQUE ACTUEL

Nous'venons de déterminer dans les trois chapitres précédents de ce Mémoire : 1° le caractère respectif des écoles qui se partagent le domaine de la science, et des principes qui les divisent; 2° l’unité des tendances pra-

tiques qui les réunissent ; 3° l'inefficacité des moyens qu’elles ont employés pour parvenir au but de leurs études, inefficacité constatée par l’ensemble et par les détails de l’état social actuel.

Nous allons nous occuper maintenant de la détermination des causes des contradictions sociales que nous avons constatées, et dont la lutte incessante constitue l’état anarchique de notre époque ; état permanent d’agitation qui s’oppose à la conservation de l’ordre dans l’humanité. Nous sommes obligé de commencer par bien déterminer la signification que nous entendons donner à ce mol de Y ordre, et les distinctions qu’il nous suggère, avant de déterminer ses conditions rationnelles el inaltérables. Pour faire ce travail, il nous suffira de développer quelques-uns des aphorismes sociaux que nous avons publiés, el dont l’Académie a déjà connaissance (1).

La société est L humanité.

Le but de la société est l'ordre.

L'ordre se découvre par l'exercice de la raison.

11 résulte de cette définition que l’ordre ne peut régner dans l’humanité qu’avec la maturité de la raison. Son exercice ne peut être normal qu’après avoir obtenu le degré convenable de développement et de force.

Pendant la première période humanitaire, l’exoreict de la raison, semblable à celle de l’enfant, ne pouvait être que vague, irrégulier, incertain. L’ordre alors ne

(1) Nous indiquerons de préférence à nos lecteurs la dernière ou .V édidilion de nos Aphorismes, laite récemment à Bruxelles. Paris, cirez Capelle, rue des Grès-Sorbonne, 10.

pouvait, pas reposer sur la raison ; mais, comme l’ordre est indispensable à l’existence sociale, il devenait indispensable aussi de constituer un système suppléant ou provisoire, pendant la première période humanitaire, qui était caractérisée par l’imperfection de la raison.

La nécessité sociale de se soumettre à d’autres inspirations, différentes de ses convictions, découlait de l’impossibilité, pour la raison, de découvrir les conditions de l’ordre que nous appellerons rationnel puisqu’il doit être le fruit de la raison.

Ces inspirations donc devaient constituer, et constituèrent en effet, le code de l’ordre dans les premières époques sociales. Ce fut au moyen des révélations, acceptées par la foi, que les peuples, dans leur enfance, reçurent les lois de leur existence.

Le caractère indispensable pour que ces lois fussent respectées, devait être l’incontestabilité ; car l’humanité ne pouvait pas accepter ni se soumettre à des lois contestables. La raison ne pouvant pas leur donner ce caractère, parce que la raison était encore dans l’enfance, elles le reçurent de leur origine divine.

Pour maintenir à la loi son caractère d’incontestable, on devait la mettre à l’abri de l’examen; car la seule application de l’examen aux conditions de son origine, de son existence et de sa justice, détruisait déjà son caractère d’incontestable. On ne juge pas tel ce qu’on examine. Le despotisme donc, dans son rôle le plus vaste de comprimer l’intelligence, était le seul moyen de conserver à la loi son caractère vital d’incontestabilité.

L’ordre social était ainsi basé et ne pouvait être basique sur le despotisme; et réciproquement celui-ci devenait indispensable pour le maintien de l’ordre social.

Le despotisme, pour se constituer en garantie de l'ordre, avait besoin d’employer différents moyens; nous dirons plutôt, pour parler en termes plus précis et plus expressifs de la succession des idées, que différents moyens d’action devenaient indispensables pour constituer le despotisme en garantie réelle de l’ordre social. L’exposé de ces moyens, de leur nécessité sociale dans la période d’ignorance, et de leur efficacité relative pendant cette môme époque, sortirait du cadre du présent Mémoire. Un pareil exposé forme le vaste sujet d'un ouvrage remarquable et encore inédit, qui nous a été confié (1). Nous nous bornerons à dire ici que, parmi ces moyens despotiques, nécessaires pour le maintien de l’ordre pendant la période d’ignorance primitive, figurent l'esclavage inlelleclucl et matériel, qui, étant traduits en actes, constituent les deux grands monopoles de {'instruction et de la richesse, ou les deux systèmes d’exploila- 1 ion par {'ignorance et par le travail. Ces deux exploitations ont été corrélatives et dépendantes l’une de l’autre: car on ne pouvait exploiter le travail qu’au moyen de l’ignorance, et on ne pouvait maintenir l’ignorance que par l’exploitation absolue du travail. Ainsi, lorsque M. Guizot disait à la tribune gue le travail incessant était un frein nécessaire pour les masses, il ne faisait que répéter le grand principe de l’ordre despotique ancien.

(I) C’est le intime ouvrage que nous avons déjà cité dans l’Avanl-Propos de nos Aphorismes sociaux, et dans ta Préface du présent Mémoire.

Pendant presque toute l’existence de l’humanité, depuis son origine à peu près jusqu’à nous jours, elle a vécu sous le régime résultant de l’action combinée de tous les moyens despotiques ; ensemble de moyens qui a constitué l’ordre, fondé par la foi dans le droit divin, et acceptée socialement par la croyance des peuples.

Aussi longtemps que cette croyance peut se maintenir unanime; aussi longtemps que l’autorité fondée par la foi a été assez forte par l’assentiment universel pour faire agir simultanément tout l’ensemble des moyens despotiques; aussi longtemps que l’ignorance universelle consentait à se soumettre, sans examen, aux décisions de l’autorité, il y avait ordre dans la société; mais ne l’oublions pas, ordre par le despotisme. Telle a été la première période de l’humanité.

Mais il ne faut pas croire que les moyens despotiques, auxquels nous faisons allusion, aient été conçus et établis à priori comme articles d’un code formulé dans un but prévu vers la domination et l’exploitation des masses. Non, tel n’a pas été son origine ni sa tendance directe. La domination et l’exploitation des masses étaient au contraire des conditions d’ordre qui demandaient nécessairement l’appui de moyens pour se maintenir. Ces moyens donc, devenant indispensables pour organiser la domination et l’exploitation, ont apparu comme fruits naturels d’une nécessité sociale ; car, dans l’ordre moral, tout ce qui est absolument nécessaire à l’existence sociale, arrive nécessairement.

Sur cet ordre d’idées relatif aux causes génératrices des principes despotiques qui ont régi l’humanité pen»

dantdes siècles, nous pourrions fonder une critique sévère de ces censeurs impitoyables de l’ordre ancien, apôtres de l'anarchie actuelle, et ignorants aveugles de l’ordre futur. Sans considérer le moins du monde les conditions vitales de la société dont ils maudissent les règles, ils trouvent barbare, arbitraire, absurde l’ensemble et les détails du système qu’ils décrient, sans réfléchir que ce système était le seul qui pouvait alors maintenir l’ordre social; et qu’au contraire tout autre système, non despotique, ne pouvait produire que désordre eL anarchie. L’erreur des écrivains qui condamnent ainsi l'antiquité, a sa source, d’une part, dans la vanité et de l’autre dans une ignorance profonde de la philosophie de l’histoire. Mais continuons notre récit.

Cependant la raison, par ses tendances progressives, devait sortir des langes de sa première enfance, essayer ses forces, grandir et se fortifier dans les âges successifs de son développement. Ce phénomène était inévitable, comme conséquence de la loi du progrès inhérente à la raison.

En parcourant la série de ses évolutions successives, série qui constitue l’histoire de l’humanité, nous la voyons effectivement grandir et se débattre contre les liens despotiques qui avaient servi à la garantir et à la protéger dans la faiblesse de son enfance. Nous pouvons l’étudier dans toutes les phases de sa nouvelle carrière, depuis les premiers ébats indéterminés et vagues, comme simples exercices instinctifs d’une force naissante, jusqu'aux efforts consciencieux de sa déclaration en majorité indépendante de la tutèle despotique. Par ce moyen, nous

pouvons arriver à constater la naissance de l’âge adolescent, où la raison, plus altière que solide, proclame la liberté pour règle de sa conduite.

Les dernières époques de l’humanité, celles dont nous sommes contemporains, constituent donc la phase de transition de l’ordre social à un nouveau système, opposé à l’ancien. Les tendances de l’époque, fondées sur le renversement théorique du principe despotique ancien, appuyé sur la foi, sont incontestablement vers la constitution de Cordre, appuyé sur la raison, c’est-àdire vers la constitution de l’ordre que nous avons nommé rationnel. Mais il est nécessaire pour nous de faire observer que la protestation de la raison contre le despotisme, protestation qui a passé par toutes les phases religieuse, politique et sociale;protestation progressive, qui marche toujours envahissant tout le monde ; il nous est nécessaire de faire observer ici que cette protestation n’a été absolue que dans l’ordre des idées, ou dans l’ordre théorique, mais que, dans l’ordre des faits, ou dans l’ordre pratique, elle n’est restée que relative, ou incomplète. Ainsi, un grand nombre d’institutions anciennes régnent encore ; et, ce qui plus est, elles sont les seules qui garantissent la conservation de l’ordre ; car le protestantisme n’a rempli que sa mission destructive dans l’ordre théorique, sans rien bâtir dans l’ordre pratique.

De cette lutte entre la raison démolissant les anciennes institutions de l’ordre despotique et les efforts du principe conservateur pour les soutenir, à defaut de celles de l’ordre rationnel, encore inconnues; de cette lutte entre des principes discrédités, qu’on ne peut soutenir

que par la force, et les tendances vers des principes rationnels, non déterminés, naissent les contradictions anarchiques de l’époque (1).

Sous le système ancien, le tout, P ensemble despotique offrait de l’harmonie dans ses parties. A une éducation religieuse, fondée sur la foi, suivait une instruction subordonnée à la croyance. L’imperfection de la législation humaine recevait son complément de la législation divine. La misère, résultant des vices organiques dans l’ordre économique du travail, obtenait sa compensation dans l’espérance religieuse. Enfin, tous les défauts inhérents à l’ordre matériel trouvaient un remède dans l’ordre moral; car alors, Messieurs, il y avait un ordre moral, formulé dans un code accepté par la société et sanctionné par une autorité suprême , incontestable. El aujourd’hui, nous n’avons ni autorité incontestable, ni code d’ordre moral. À une éducation religieuse dans la forme, succède une instruction fondée sur la suprématie de la raison, qui, naturellement, tend à renverser la foi. Contre l’imperfection de nos lois, contre leur inefficacité, il n’y a pas d’appel à l’autorité divine, car la société moderne a déclare que la loi était entachée d’athéisme; à la misère résultant des conditions du travail nous n’avons d’autre consolation à offrir que celle du désespoir, car la science a anéanti la résignation.

(1) Telle est la cause réelle des phénomènes sur laquelle repose tout le système des Antinomies de la doctrine philosophique de IU'gcII, et de la théorie des Contradictions economiques de M. Pandhon. Le défaut de détermination de cette cause réelle, jusqu'à ce jour, a produit des crreuis sannombre, dans les doctrines auxquelles nous faisons allm-ion.

L’humanité se trouve donc avoir perdu les bases de l’ordre ancien, conservant quelques restes de ses institutions, sapées continuellement par les tendances vers l’ordre nouveau, dont les règles, les conditions, les formules en un mot, sont encore à déterminer. L’humanitc ne connaît encore, de cet ordre nouveau, que son signe distinctif de l’ancien, savoir, qu’il doit être rationnel ou fondé sur la raison. Voilà tout.

Dans une situation si vague, si indéterminée, si incertaine, la nécessité de porter un remède aux maladies sociales inspire des moyens d’amélioration ; mais comme les maladies deviennent croissantes par l’extinction même des remèdes correctifs que possédait l’ensemble despotique, il n’est pas étonnant que les formules les plus rationnelles, les plus saintes de l’ordre futur soient impossibles ou deviennent dangereuses dans la position actuelle (1).

Pour le constater, prenons, par exemple, la devise sociale qui résume les trois grands principes caractéristiques des conquêtes faites par l’intelligence dans le domaine des idées : liberté, égalité, fraternité.

Sans faire appel à l’expérience, une simple investigation des conditions requises pour la mise en pratique de ces trois maximes, suffit pour constater leurs contradictions sociales. Ainsi la liberté suppose l’instruction des masses; mais l’instruction des masses est impossible

(1) L’honorable philanthrope que nous avons déjà cité dans ce Mémoire, M. de Melun, vient de payer son contingent d’utopies réformatrices, proposant un système efficace pour sauver les classes pauvres du péril de la rérévolte en même temps que la société de son inertie. (Voyez son Opuscule cité, page 18, et le journal la Presse, du 25 février.)

avec la domination despotique qui précède la liberté, cl avec les conditions actuelles du travail qui exigent l'emploi de tout le temps des classes ouvrières pour gagner difficilement la subsistance. En outre, la liberté, dans ses acceptions secondaires de la discussion, de l'enseignement, etc., devient dangereuse dans ses tendances révolutionnaires et anarchiques, par le manque des conditions sociales requises pour l'exercice rationnel de la discussion et de l’enseignement.

Quant à l’égalité, sa réalisation est aussi incompatible avec l’organisation actuelle du travail, comme l’ont démontré les économistes les plus acharnes contre les doctrines socialistes.

En effet, la pratique de l'égalité est illusoire avec la misère, car l’exercice des droits politiques se trouve entravé par la contrainte du travail journalier, et par le défaut d’instruction qui est inhérent à cette même contrainte.

Enfin, la pratique de la fraternité, reposant, comme nous l’avons démontré ailleurs (1), sur des conditions economiques, politiques et sociales, absolument opposées à celles qui dominent aujourd’hui entre les individus et entre les nations, la fraternité, disons-nous, se trouve dans un cas pareil à celui des deux autres termes de la nouvelle trinité politique et sociale ; c'est-à-dire, en résumé, que par l’effet inévitable des conditions organiques de la société, la liberté devient anarchique, l’égalité illusoire , la fraternité utopique, toutes les trois eu-

;l) Organisation du travail, Questions préliminaires, p. 71.

semble impossibles sous le système actuel, et incompatibles avec la conservation de l’ordre dans la société.

Ce que nous venons d’affirmer, du reste, n’est que le résumé des assertions des publicistes anciens et modernes, J. J. Rousseau, Sièyes,Barnave, Mirabeau, MM.Guizot, Lamennais, Blanqui, Michel Chevalier, etc. (1).

Ces conclusions, Messieurs, dont la vérité nous semble incontestable ; ces conclusions, que nous pourrions confirmer par des citations innombrables des écrivains les plus éminents de la France, conduisent à une autre conséquence, savoir que l’application pratique des principes économiques ou sociaux, au sein de la société actuelle, ne donne et ne peut donner pour résultat qu’une protestation irrécusable contre la théorie économique ou sociale qui les a dictées.

Pour démontrer in extenso cette assertion, il nous faudrait passer ici en revue tous les systèmes d’amélioration sociale qui ont été proposés par les économistes et les socialistes de toutes les époques, et constater leur inefficacité par la théorie et par la pratique. Nous pour-

(1) Tout récemment, l’organe quotidien du socialisme plialanstérien, en faisant appel à l’expérience pour démontrer la bonté de son système, exprime ainsi son opinion sur l’illusion de la formule révolutionnaire: « Une liberté soumise aux risques et périls d’une lutte incessante, sans garantie de solidarité et d’humanité, est un leurre, une duperie; la liberté avec l’agiotage, la concentration des capitaux et du crédit dans les mains de quelques compagnies, c’est la loi du plus fort, c’est la reconstitution d’une féodalité financière plus spoliatrice et plus oppressive que l'ancienne ; l'égalité de droits h l’élection politique ou à la protection des lois, sans l’égalile de droits aux movens de travail et de bien-cire, ne constitu qu’une chimère; la fraternité, sans la solidarité des efforts, sans l’assoe lion des intérêts, est une dérision, un mensonge, » (Dcmooralic pacifique,

'20 février 1849.)

rions apporter à l’appui de notre doctrine l'avis des écrivains les plus éminents de la France, des membres de cette Académie même. Mais un semblable exposé formerait à lui seul un ouvrage considérable. Nous allons nous borner à transcrire quelques opinions, seulement sur deux des moyens plus généralement prônés comme efficaces pour améliorer les conditions essentielles de l’ordre social. Nous voulons parler de l'instruction et de l'association. Nos citations seront choisies parmi les publicistes des écoles les plus opposées, savoir -. légitimistes, conservateurs, économistes et socialistes.

En voici quelques-unes, relativement aux effets de l 'instruction publique.

« Belot, avocat au conseil privé du roi Louis XIII, publia un livre qui le lit entrer, avec peu hommes, dans la fameuse requêtes des Dictionnaires. Il entreprit de prouver qu’il ne fallait pas se servir de notre langue dans les écrits savants, et il allégua, entre autres raisons, qu’en communiquant au. peuple les secrets des sciences, on a produit de grands maux. Il voulait que M. Séguier s’interposât dans cette cause par des raisons politiques. Il y va du bien de l'État et de celui de la religion, disaitil. » (Bayle, Dictionnaire, art. Belot.)

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que la diffusion des lumières parmi toutes les classes de la société effraie les timides. Dès 1763, dans un réquisitoire qui avait pour objet d’engager le parlement de Bretagne à demander au roi une réforme de l’éducation nationale, M. de La Chalotais, procureur général, après avoir déploré qu’il y eut un si grand nombre de collèges, s’exprimait ainsi :

4 Les Frères de la doctrine chrétienne, qu’on appelle ignorantins, sont venus pour achever de tout perdre.» Je ne cite ceci que parce que ce n’est pas un fait isolé.» ( M. Ballanche, Essai sur les institutions sociales).

4 Tous les plans d’éducation populaire, tentés depuis 1778 jusqu’à ces dernières années, étaient mauvais parce qu’ils supposaient qu’éducation était purement synonyme d’instruction ou de culture intellectuelle. Franchement, il y a plutôt à se féliciter de leur insuccès qu’à le déplorer; car ils eussent semé, non le goût du travail, mais les germes de dissolution sociale; ils eussent fomenté par centaines de mille des ambitions auxquelles la société n’était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu’ils n’avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu’aujourd’hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l’ignorance, que s’ils avaient l’esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L’ignorance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu’une certaine portion d’ouvriers. » (M. Michel Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord, lettre 28.)

« Quand nous aurons des roules, quand les écoles auront appris à lire à tout le monde, vous verrez si, dès à présent vous n’y prenez garde, l’irréligion envahir les campagnes et les infester.» (iM. Michel Chevalier, Lettres sur l’Amérique du Nord, lettre 23.)

« Lorsqu’il s’agit d’écoles et d’instituteurs, le mot

éducation n’est propre qu’à réveiller des idées fausses, et qu’à faire naître des exigences impossibles à satisfaire. » (M. E. de Girardin, De /’Instruction publique,

Charles Fourrier, en faisant un tableau fidèle de la misère en France, conclut ainsi :

« À cela les industrialistes répondent qu’il faudrait répandre les lumières, l’instruction. Eh! que sert-elle à des misérables qui n’ont pas de quoi subsister? — Elle les poussera à la révolte.» ( Nouveau Monde industriel, p. 57.)

« Vous demandez l’instruction pour les enfants du peuple. Mais il a été démontré que l’instruction sans morale est plus nuisible qu’utile au peuple ; et voilà même la statistique qui vous prouve que cette chétive instruction qui se borne à apprendre à lire au peuple, loin de tarir les délits et les crimes, semble au contraire les multiplier...

« Vous demandez l’instruction ; vous voulez propager les lumières; mais en propageant les lumières, vous n’aurez fait qu’accroître les besoins légitimes du peuple et enflammer de plus en plus cette passion d'égalité qui est à la fois la vertu elle supplice de notre âge.» (M. P. Leroux, Discours aux politiques.)

« Si, par impossible, le prolétaire pouvait arriver à un certain degré d’intelligence, il s’en servirait pour révolutionner la société et changer tous les rapports civils et industriels. Et ce que je dis n’est pas une vainc exagération. La classe ouvrière à Paris et dans les grandes villes est fort supérieure, par les idées, à ce quelle

était il y a vingt-cinq ans. Or, qu’on me dise si cette classe n’est pas énergiquement révolutionnaire ! Et elle le deviendra de plus en plus à mesure qu’elle acquerra les idées de justice et d’ordre, à mesure surtout qu’elle comprendra lé mécanisme de la propriété. » (M. Proudhon, Système des contradictions, T. I, p. 172.)

« L’enseignement, primaire, tel que vous aurez à le décréter et avec la multitude de matières qui en font l’objet, est toute une encyclopédie; et s’il est une chose dont vous puissiez être certain, c’est que tout individu qui aura reçu cet enseignement ne consentira jamais à rester simple journalier dans son village, ou à sc faire domestique. Cet individu-là, vous dis-je, s’il n’a pas de patrimoine, apprendra un métier, se fera commis et quittera les champs, pour aller à la ville. Eh! quand le fils du propriétaire campagnard ne songe qu’à devenir avocat ou médecin, afin de vivre eu monsieur, pourquoi le petit du prolétaire ne l’imiterait-il pas ? »

« Même observation sur l'éducation professionnelle. Lorsque les écoles de commerce, d’agriculture, d’industrie, des arts, des métiers et manufactures, vous rendront chaque année des milliers de jeunes gens, la plupart sans fortune, et qui auront suivi les cours pour avoir des places, qu’en ferez-vous? L’Ëtat, dites-vous sans cesse, ne peut, ne doit être ni commerçant, ni laboureur, ni manufacturier; et je partage toul-à-fait cette opinion ! A cet égard donc, nos idées sont fixées. L’État, en fait de travail productif, n’a que les ponts et chaussées, les forêts, les tabacs et les postes. Dans ces diverses carrières, il y a encombrement. L’Ëtat imposera-

t-il, par forme de garnison, à chaque propriétaire ou entrepreneur un de ses élèves ? — Ce serait attenter à la liberté et à la propriété : ce serait impossible. » ( M. Proudhon, Le Droit au travail et le Droit de propriété, p. 5. Discours au sujet de l’art. 13 de la Constitution.) (1)

Revenons maintenant aux citations sur les effets de \’association.

Nous avons cité, dans un autre ouvrage (2), les opinions de quelques économistes en faveur de l’association, qu’ils considéraient sans doute, sous le point de vue des organisations particulières, supplétoires de l’association ou organisation de l’ensemble. A ce sujet, nous avons démontré l’impossibilité de l’association entre le capital et le travail, qui sert de drapeau à une célèbre école socialiste, et nous avons défié toutes les écoles de ce genre de démontrer en théorie et de sanctionner en pratique, le principe qu’elles proclament.

Nous avons constaté alors l’indétermination du mot association. Nous avons dit qu’on ne pouvait entendre par ce mot que l’organisation sociale, juste, rationnelle; ou des organisations particulières, factices, arbitraires,

(1) On a attribué récemment à M. Tliiers l’émission d'une idée au sein de la commission d’enseignement, savoir : qu’il n’y avait que deux moyens de ramener le calme dans le pays et de détruire les idées dangereuses : la guerre au dehors et la suppression îles écoles primaires. Parlant du principe des conservateurs, qu’un ordre rationnel ne peut pas exister, M. Tliiers est parfaitemeut logique. Un raisonnement incontestable conduit jusqu'il l’in- I l I îonservateurs qui n’osent pas le dire, sont des ignorants encroûtés ou des ambitieux hypocrites.

(2) Questions préliminaires à celle de l'organisation du travail, p. Od.

indépendantes de l’organisation de l’ensemble , mais des. tinées à remplacer l’organisation réelle, dans l’espoir de constituer l’ordre dans l’agriculture, dans l’industrie, en un mot, dans le travail. Nous avons dit aussi que l’organisation sociale rationnelle, quant au matériel ou à l’ordre économique, n’était autre chose que l’organisation de la richesse, et que par conséquent Y associa lion supposait préalablement cette organisation (1).

Tout récemment, la doctrine qui condamne comme nuisibles à l’ordre social les réformes purement et isolément économiques, vient de recevoir une confirmation inattendue de la part du socialiste rationnaliste le plus avancé dans ses théories. M. Proudhon, en parlant des associations volontaires, si prônées par toutes les écoles, et que la nouvelle constitution de la République encourage dans le but de satisfaire les exigences du travail, avoue hardiment « qu’il lui parait impossible qu’avec les données actuelles, avec les idées en circulation touchant l’égalité des salaires, la réduction des heures de travail, l’économie prétendue de frais résultant de la production et de la consommation en commun, etc., etc., lesdites associations n’aboutissent pas bientôt au communisme. Eu tout cas, ajoute-t-il, il est évident que l’industrie et le commerce privé, perdant à la fois et leur personnel et le marché, en même temps qu’ils se trouveraient en face d’une concurrence aussi formidable, doivent bientôt succomber et disparaître. Or, f industrie privée, le commerce privé, une fois anéantis, la propriété

(1) Organisation du travail, p. lie.

privée n’a plus de soutien; et comme en ce moment, ait delà de la propriété et de la communauté, la raison générale n'aperçoit rien, il est une fois de plus inévitable, il est fatal cpie nous restions dans le communisme. »

Et plus loin, parlant encore des moyens d’actions que l’article 13 de la Constitution met aux mains du prolétariat, moyens d’action relatifs à l’organisation économique, M. Proudhon demande s'il n’est pas à craindre gu'U advienne de la propriété, en présence des grandes associations ouvrières et du travail organisé , ce qu'il advient aujourd'hui du travail individuel en présence des gros capitaux (1)?

Déjà le publiciste révolutionnaire avait exposé dans d’autres ouvrages des assertions analogues et qui constatent l’exactitude et la profondeur de scs aperçus sur les problèmes sociaux. En embrassant toute la question du progrès sous un seul regard, il avait déjà conclu : « Tel est l'effet inévitable du progrès industriel et la condition indispensable de toute richesse. Il importe de se bien rendre compte de cette vérité élémentaire avant de parler au peuple d’égalité, de liberté, d’institutions démocratiques et autres utopies, dont la réalisation suppose préalablement une révolution complète dans les rapports des travailleurs. » ( Système des contradictions économiques, T. I, p. 102.)

Jamais observations plus vraies, appréciations plus profondément exactes ne sont sorties delà plume d’aucun conservateur. Jamais la haute impartialité du pu-

(1) Le Droit au travail et le Droit de propriété, par P. J. Proudhon, p. o et 10.

bliciste n’a mieux jugé les phénomènes qui se passent autour de nous. Il est en effet surprenant de trouver parmi les hommes appelés perturbateurs, des manifestations si nettes, si lucides, contre les tendances anarchiques des doctrines de l’époque.

Cependant le grand démolisseur de la société ancienne vient de présenter et de recommander uu système de réforme économique dont les tendances organisatrices sembleraient contradictoires avec les principes que lions venons de transcrire (1). Étudiant les bases sur lesquelles reposait l’institution de la Banque du Peuple, nous avons adhéré, dès le commencement, à ce projet, tout en y faisant les réserves que nos anciennes convictions devaient nous dicter (2).

Ayant, par une série de raisonnements incontestables, basés sur des identités et non sur des analogies, élargi le cercle de nos conclusions logiques sur tous les systèmes d’amélioration sociale, nous n’hésitons pas à les condamner comme impuissants pour établir directement

(1) Nous venons de donner les explications nécessaires au sujet de cette apparente contradiction dans une brochure intitulée : Théorie et pratique de la Banque du peuple.

(2) Voici les phrases qui terminaient l'article de notre adhésion, imprimé dans les numéros des 13 et 14 juin 1848 du journal Le Représentant du peuple ■■

« Ayant examiné le projet de la Banque d’échange du citoyen Proudiion, et les développements qu’il a donnés dans son programme inséré dans les numéros 60, 61 et 63 de son journal, nous croyons qu’avec certaines modi- ■ flcations aux conditions du rachat des fermes, après l’expiration du remboursement de la valeur, on pourrait arriver au résultat de l’organisation sociale matérielle. Sous ce point de vue, nous déclarons adhérer au programme du citoyen Proudhon, mais sans rien préjuger sur les conséquences du meme projet , relativement à la question plus essentielle de l’ordre social. »

l’ordre rationnel; et, comme nous l'avons déjà dit, nous n’hésitons pas non plus à porter, à priori, le même jugement contre tout sijslême économique encore à naître; car toutes les formules conçues et à concevoir, en y comprenant même la formule rationnelle, reposent ou sont basées sur des conditions morales qui n’existent pas encore.

Par cette cause, toute réforme économique se trouvant forcément en contradiction directe avec l’ordre actuel, devient nécessairement et fatalement anarchique.

L’anarchie résultant de cette guerre entre un ordre à venir et l’ordre existant, sera la plus effroyable et la plus indomptable. La plus effroyable, par cela même que la nouvelle loi repose sur le sentiment trop précoce que les masses ont du droit, et parce que le règne du droit réel est impossible aujourd’hui, à cause de l’ignorance où l’on est de la loi morale, base du droit. La plus indomptable, parce qu’elle sera basée sur une conviction de leur propre puissance, dans les masses ; conviction produite par l’organisation qu’on tâche partout de donner à leurs forces, en vue de résultats économiques recommandés par la science.

Aujourd’hui, et par l’effet, naturel, d’un coté, de l'ignorance qui règne parmi les niasses, et, de l’autre, de l’anarchie qui domine dans les idées, anarchie qui fait attribuer les désordres de l’époque soit aux vices du système ancien, soit aux tendances du système nouveau ; aujourd’hui, disons-nous, que, par l’effet simultané de cette ignorance et de cette anarchie, à l'indétermination

dans les moyens proposés de réforme, répond un défaut absolu d’organisation dans les masses, leur puissance d’action révolutionnaire n’est pas si absolue qu’elle ne puisse être comprimée par l’organisation répressive et despotique de la force armée, qui soutient encore l’autorité. Mais lorsqu’une organisation économique quelconque sera accordée aux classes ouvrières, elles la feront servir à leur avantage pour seconder leurs aspirations vagues vers la réalisation de doctrines dont elles sont prématurément nourries. C’est ainsi qu’elles arriveront à provoquer, au moyen de la force matérielle organisée vers un système simplement économique, non pas une réforme rationnelle qui pourrait assurer son bien-être, mais le bouleversement des institutions qui. à défaut de conditions rationnelles, maintiennent l’ordre aujourd’hui.

Les effets révolutionnaires et anarchiques des moyens de réforme ont été prévus, sentis et indiqués par des écrivains éminents de différentes convictions politiques et religieuses, depuis les conservateurs philosophes plus chrétiens , comme MM. Demaistre , Chateaubriand , Royer-Collard et Guizot, jusqu’aux socialistes philosophes, tels que MM. Lamennais, Pierre Leroux et Proudhon. Nous donnerons les pièces à l’appui si nous sommes contredit (1).

De la constatation de ce phénomène remarquable, relatif aux dangers éminents pour l’ordre social d’introduire aucune amélioration dans l’existence physique et

(1) Elles forment un chapitre de notre ouvrage inédit, sur le Protestait-

intellectuelle des classes malheureuses qui croupissent dans la misère et l’ignorance, on serait tenté de déduire l’utilité d’un retour à l’état sauvage. L’apologie en a été même faite par un écrivain célèbre, ami de l'humanité; et, en vérité, la conséquence ne peut être taxée d'illogique d’après les débuts. Mais l’étude attentive des lois du progrès de l’intelligence fait connaître la tendance nécessaire vers l’amélioration sociale, dont l'instruction et l’association des moyens sont les éléments indispensables. La démonstration de ce principe est à la portée de tout le monde ; mais, en même temps, la logique puissante des faits est là pour protester contre la démonstration et contre la tendance.

Ce seul résultat, Messieurs, de l’élude de notre société devrait suffire pour la déclarer profondément malade; car il n’y a pas de maladie plus grave que celle où les remèdes rationnels deviennent impuissants; dangereux et même mortels.

Nous venons d’exposer, quoique très rapidement, 'les causes des contradictions sociales et de l'anarchie qui régnent aujourd’hui ; nous allons passer à la détermination des conditions de l’ordre et des réformes sociales, but spécial du Contingent que nous venons de faire à l’Académie.

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