‹ Opuscules socialistesChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Phases diverses du travail dans les différentes époques de l'humanité.

L’universalité de l’esclavage parmi les nations anciennes et son acceptation volontaire par les peuples, sont deux faits simultanés dont l’étude approfondie aurait dû suffire pour démontrer la nécessité sociale de l’esclavage pendant l’époque primitive. En effet, la raison ne peut concevoir qu’un phénomène social, universellement accepté, puisse manquer du caractère de justice relative nécessaire à la raison de son existence. Ainsi, l’esclavage domestique a été reconnu et approuvé par tous les grands hommes de l’antiquité, par les législateurs, parles historiens, par les philosophes, par lesPèresdel’égliseetpar le Christ lui-même. L’esclavage domestique a dominé le monde pendant plus de vingtcinq siècles, sans exciter une seule plainte, caries révoltes mentionnées dans l’histoire ont été faites contre les abus de la pratique et non contre le principe. L'esclavage était donc juste, comme nécessaire à la conservation de l’ordre sous la prédominance, alors nécessaire, de la force.

Dans le cours de nos études, nous reviendrons sou-

vent sur ce caractère de justice relative, inhérente à certains phénomènes sociaux. Nous verrons toujours cette justice résulter de la nécessité sociale, et cette nécessité avoir pour expression constante \universalité de ces phénomènes et Yunanimité de leur acceptation volontaire. Ce critérium d’une justice relative aux nécessités des différentes époques, nous servira pour démontrer la rationalité de différents droits sociaux, souvent en opposition avec les opinions actuellement dominantes.

La marche successive des développements de l’intelligence , dont l’expression fidèle se trouve toujours dans les faits sociaux, caractérisant chaque époque, produit des changements également successifs dans l’organisation de l’esclavage, en lui faisant parcourir toutes les phases dont cette organisation est susceptible. Nous allons suivre, d’une manière excessivement rapide, ces diverses phases, plus dans le but de caractériser les formes qu’elles ont subies que dans celui de les décrire par les résultats de leur existence successive.

L’exploitation des masses par la sujétion de leurs forces intellectuelles et physiques, exploitation qui constitue l’esclavage dans le sens le plus absolu, peut être considérée, et le sera pour nous, comme le phénomène social qui caractérise essentiellement l’exploitation du travail, et, par conséquent, l’exploitation de l’humanité. Car, ainsi que nous l’avons dit ailleurs (1), le travail est la caractéristique de l’humanité ; puis,

(2) Quelques idées sur l'organisation du travail et la libre concurrence. (Revue de droit français et étranger ; oct. 18/i5.)

comme humanité et société sont une seule et même chose, il résulte que les laits sociaux, soit de l'exploitation des forces intellectuelles et matérielles, soit do leur émancipation relative et successive, constituent essentiellement les diverses phases de la société.

Comme nous le démontrerons plus lard, et comme il peut déjà être prévu par ce que nous venons de dire, l’étude du tuav.ui. , e’est-à-dire des diverses manières dont les forces humaines ont été employées, constitue le point de vue principal de la société, de rhumnniié; et alors les différentes organisations du travail pendant la vie de l'humanité constituent les différentes organisations sociales qui ont eu lieu depuis l'origine de l’humanité.

Après l’état nomade cl patriarcal, pendant lequel l’esclavage dans la famille politique ne peut encore exister, la famille politique n’existant pas encore, vient la véritable période primitive de société politique, où l’esclavage intellectuel et matériel domine nécessairement comme loi d’existence et de conservation d’ordre. Alors les masses sont considérées comme machines agissant aveuglément ; elles sont mises en mouvement par la volonté des classes exploitantes possédant la force sociale et s’emparant des produits du travail comme légitime revenu de leur propriété. Cet état existe encore dans quelques nations arriérées et dans les colonies des nations civilisées.

Sous cette organisation, si tout travail de l’esclave revient de droit au maître, celui-ci contracte le devoir de soutenir l’esclave. De là naît le devoir de celui-ci d etre soutenu par celui-là. Dépendance absolue d’un

côté; protection complète de l’autre. Ici donc, le droit et le devoir sont clairs, parfaitement déterminés et précis.

La seconde phase sociale du travail, produite par la première transformation de l’esclavage, fut la forme de servage, dont nous trouvons encore l’expression vivante parmi les nations civilisées de l’Europe. Cette forme a amené des modifications remarquables dans les droits respectifs des classes exploitantes et exploitées. Les premières ont accordé la jouissance d’une partie des produits du travail ; les secondes ont perdu leurs droits à la protection absolue, complète pour tous les besoins de leur existence.

Le caractère prédominant de cette période est un droit que nous n’avons pas encore examiné, celui de la propriété foncière, résultant de la possession du sol par cette même classe d’individus. Le servage est inhérent h la période féodale, l’esclavage purement domestique à la période guerrière, et l’esclavage intellectuel à la période sacerdotale. Cela ne signifie pas, cependant, que chacune de ces trois espèces d’exploitation ou de despotisme disparaisse successivement pour céder sa place à la suivante ; non : elles agissent simultanément sur l’humanité, mais chacune en particulier imprime son cachet à l’époque respective.

Par cela même que le phénomène de la possession du sol est inhérent à l’époque féodale, et parce que nous n’avons pas encore établi les conséquences sociales qui en découlent, nous ajournons la détermination des caractères de cette même époque , du reste assez connue dans l’histoire. Elle a été blâmée

par les uns, louée par les autres; niais tous sont d’accord sur le caractère distinctif que nous lui assignons.

« La propriété territoriale, dit 31. Blanqui dans son Iiist. de l’Ècon. politique, devint le symbole de la puissance, et il s’y rattache par une suite d’usurpations successives, une immense quantité de privilèges dont la plupart durent encore et ne forment pas la moindre partie des complications économiques de notre temps. >

La période féodale peut être considérée sous deux points de vue : l’exploitation de la partie des masses dont le travail était appliqué au sol, à Y agriculture, et l’exploitation de la partie des masses dont le travail était appliqué aux produits du sol, à Y industrie. Le premier embrasse les nobles et les serfs ; le second, les maîtres ou bourgeois et les ouvriers. Ce dernier ensemble était subordonné au premier.

L’organisation nobiliaire relative au sol a été primitive: l’organisation industrielle est seulement venue lorsque les besoins sociaux l’ont exigée. Alors une nouvelle domination a commencé à poindre, celle des possesseurs de la richesse nobiliaire, celle des bourgeois tendant à se substituer à la domination exercée par les possesseurs du sol, les nobles régnant par des privilèges de naissance essentiellement attachés au sol.

Nous traiterons ailleurs de l’organisation féodale, si intimement liée à la possession du sol par les privilégiés, héréditairement attachée à cette propriété, à Tamiliration de l’impôt sur le travail, Nlainicnant occuponsnous de l'émancipation dans la sphère industrielle par le passage de l’état de serf à celui d'apprenti, toujours

sous ia domination do la classe privilégiée. Cette émancipation s’est accomplie naturellement par les progrès de l’intelligence, développant les communications commerciales entre les peuples. Les produits agricoles et industriels échangés, étaient, pour la quantité et pour la qualité convenables, soumis à des réglements de prévision en rapport avec la constitution de l’époque. « Nous ne sommes pas conséquents, dit M. Blanqui, lorsque nous refusons aux fondateurs de ce système le tribut d’hommages qui lui est dû. L’établissement des corporations, si on en excepte l’abus de la fiscalité, était en harmonie avec la constitution politique des temps où il prit naissance (1). » Et ailleurs, après avoir décrit la hiérarchie qui s'était établie dans tous les rangs de l’industrie, et les habitudes de domination passant des châteaux aux ateliers, il reconnaît « qu’il y avait aussi quelques avantages dans cette hiérarchie sévère, qui faisait du maître en industrie comme le chef de la famille de ses ouvriers, avec des pouvoirs presqu’aussi étendus que ceux du père sur les enfants. (1). » Ici nous ne pouvons pas donner le nom d’avantages, d’une manière absolue, à des privilèges qui dégradent l’humanité; mais nous constatons que la nécessité sociale les ordonnait , et que, relativement, ils étaient avantageux en réalité.

Les premières concessions faites par les seigneurs à leurs serfs, tant sous le rapport de la participation des produits du travail que sous celui des droits civils,

(1) Histoire de l’Economie politique.

amenèrent progressivement dans le système foncier l’invasion du principe bourgeois, tendant à substituer la puissance de l’argent à celle des privilèges de la naissance. L’organisation des bourgeois en corps de métier était l’expression fidèle de cette révolution. « Ainsi s’élève à côté de la propriété foncière, dit M. Blanqui, la richesse nobiliaire créée par le travail, et c’est en vain qu’on lui refuse dans l’Étal le rang

quelle ambitionne et qu’elle va bientôt occuper. *.

« La législation s’humanise à mesure que les vilains (les habitants des villes, des bourgs, les bourgeois) acquièrent des richesses... mais il y aura des maîtres et des apprentis, comme il y avait des seigneurs et des vassaux, et une glèbe pour l’atelier comme il existe une glèbe pour l’agriculture. Nul ne conçoit le travail libre ; il faut absolument que l'ouvrier travaille pour un maître, comme les paysans pour un seigneur, t (H istoire de l'Economie politique).

Les inconvénients du système des corporations sont trop généralement reconnus pour que je m’arrête ici à en tracer le tableau. Il me suffira de constater que celle forme, constituant la première période du régime bourgeois, était aussi logique, relativement aux circonstances qui l’avait rendue nécessaire, que l’était le privilège de naissance pendant la période où la domination exclusive du sol reposait nécessairement sur une croyance.

L’époque des républiques italiennes a été cité comme le commencement des franchises accordées au travail; mais nous verrons plus tard que cdtc époque n’a pas été celle d’une véritable liberté, et moins encore d’une véritable victoire quant il l’indépendance de tous.

Ce qui est certain, cependant, c’est que de la lutte qui commençait alors entre le capital et le privilège de naissance, entre les bourgeois et les nobles, des victoires remportées par les premiers sur les seconds, on a conclu au triomphe des masses, au triomphe du peuple, et peut-être le peuple ne faisait-il que changer de maître.

La plus grande partie des écrivains qui ont tracé l’histoire de la bourgeoisie ont été dominés par une forte prévention contre la noblesse. Ils ont cru que toute victoire remportée par la bourgeoisie devenait un triomphe pour le peuple. Ils ont confondu celui-ci avec la minorité riche qui s’emparait de la puissance arrachée aux nobles. De là l’erreur qui fait donner le nom de période de liberté, d'affranchissement du peuple, à ce qui, en réalité, n’était que l’affranchissement et la liberté des possesseurs du capital. De là aussi les contradictions sans nombre des économistes et des historiens qui, croyant faire l’histoire des masses, n’ont tracé, comme nous le verrons bientôt, que le tableau des nouveaux privilèges obtenus par les classes riches.

Page 1