CHAPITRE II
Du travail moderne. Opinions des économistes.
Nous venons d’exposer les diverses périodes du travail et les phénomènes sociaux qui leur ont donné naissance. De l’esclavage primitif les peuples ont passé à l’état de servage, et de là, sous le système moderne, dit
de liberté du travail, que nous avons mis en doute auparavant. Pour prouver la vérité, nous allons examiner cette nouvelle phase de la question, en commençant par transcrire le tableau d'après les apôtres de la science économique.
Les conditions du travail, pendant l'organisation des jurandes, étant suffisamment déterminées, nous entrerons de suite dans la période du renversement de ce système.
La suppression des corporations en France, par l'édit deTurgot (suppression faite chez d'autres nations par des lois spéciales ou par des réformes successives dans leur législation), est considérée comme un véritable acte d 'émancipation du travail, dont la sanction légale et pratique aurait été conquise dans la mémorable nuit du 4 août 1789, s où quelques heures, dit M. Blanqui, suffirent pour l’abolition des jurandes, de la mainmorte, des droits féodaux, des privilèges de naissance, des inégalités fiscales... Le travail était libre: les citoyens l'étaient aussi. > (Histoire de l'Économie politique).
Cette opinion est inexacte et la démonstration en est facile ; car tous les publicistes qui identifient les victoires remportées sur les privilèges des nobles sont d’accord pour tracer les tableaux les plus tristes, et cependant les plus vrais, de l'état de ces mêmes masses ouvrières après la prétendue conquête de liberté. Ecoutons le même 31. Blanqui : « Qui aurait cru qu’après un demi-siècle de ledit de Turgot, la concurrence des travailleurs engendrerait la baisse des salaires, le paupérisme et toutes les misères qui ternissent l’éclat de
notre civilisation? » El dans uii autre endroit: « Nous avons émancipé 1c travail; chose étrange! et sa condition, à beaucoup d’égards, est devenue plus rude et plus précaire. *
La nouvelle science économique a pris naissance dans cette prétendue liberté du travail, sanctionnée par la révolution eu France, et en d’autres circonstances dans les divers pays de l’Europe qui l’ont proclamée. C’est elle qui a jeté les bases de l’école anglaise, poussant aux besoins pour exciter à la production, et donnant une impulsion monstrueuse à la puissance manufacturière. Mais à peine ses effets sc sont-ils fait sentir, que les révélateurs du principe, effrayés des conséquences, s’empressèrent de constater les inconvénients de la doctrine qui « avait créé des richesses immenses à côté d’une effroyable pauvreté ; qui avait enrichi la nation en traitant souvent bien cruellement une partie des citoyens, i Est-ce là, se demande le célèbre historien de la science, le but social de l’accroissement des richesses, ou' plutôt n’est-ce pas une déviation malheureuse de la voie sociale? Peut-on véritablement appeler richesse cette exagération des profits prélevés, selon M. de Sismondi, sur la part des pauvres, et selon nous, par le capital sur le travail? » (Histoire de l'Economie politique.)
« Ainsi naquit la concurrence universelle de la liberté illimitée de l’industrie, et cette concurrence s’est déversée sur le monde en un torrent de richesses qui fertilise bien des provinces , mais qui laisse dans plus d’une contrée des traces funestes de son passage; semai le à un char brillant et mystérieux dont les voya-
geui'S qu’il emporte ne peuvent pas même voir et plaindre les passants qu’il écrase. La question est venue au point qu’on se demande s’il faut s'applaudir ou s’inquiéter des progrès d’une richesse qui traîne à sa suite tant de maux, et qui multiplie les hôpitaux et les prisons autant que les palais. » M. Blanqui, tournant ses regards vers son pays, s’écrie: « Dans celte belle France, si riche de pampres et de moissons, plusieurs millions d’hommes ne mangent pas de pain et boivent de l’eau ; le sol abonde sous leurs pieds, mais l'impôt pèse sur leur tète ; et le gabeleur, l’odieux gabeleur du moyenâge, n’a fait que changer d’habit... Ces pauvres filles de Lyon, dont les doigts de fée tissent le satin et la popeline, n’ont pas de chemise; les canuts qui décorent de leurs tentures magnifiques nos palais et nos temples, manquent souvent de sabots. Non, ce ne sont point là les derniers mots de la Providence! » (Idem, loc. oit.)
« Dans l’état actuel de la législation, nulle garantie ne protège le travail dans ses relations avec la richesse qui le salarie ; nulle garantie n’assure au salarié la libre disposition de son salaire. Le prix du travail tend sans cesse à baisser, et celui des objets de consommation à hausser, parce que l’un et l'autre sont réellement fixés par une seule des parties contractantes. » Le savant historien de la science constate de la manière la plus claire l’exploitation du travail par le capital dans différents endroits de son ouvrage. — « En émancipant les hommes, dit-il, on leur laissait des chaînes aux pieds, la liberté allait leur devenir plus funeste que la servitude. i — Enfin, après avoir décrit l’asservissement des travailleurs aux capitalistes, et l'accroissement de
la misère individuelle en présence de la richesse générale, il définit le système moderne : * Une transformation du travail patriarcal en féodalité industrielle, où l’ouvrier, nouveau serf de l’atelier, semble attaché à la glèbe du salaire. » De l’appréciation exacte de cet état de choses, M. Blanqui déduit que « l’égalité devant la loi cesse d’être une vérité quand ou voit les travailleurs de tout ordre, déjà tributaires du capital par le salaire le devenir encore par la consommation. »
Un autre savant et honorable économiste, profond historien de la science, notre digne collègue, M. de Villeneuve-Bargemont, auquel les économistes froids ne reprocheront sans doute pas les élans de l’imagination nuisibles à la précision des récits, dépeint avec les mêmes couleurs et avec le même ton de blâme mélancolique, les conséquence de la doctrine libérale de l’époque. — « Les effets, dit-il, de la doctrine de Smith prévus par des grands hommes d’Etat de la France et de l’Angleterre, devaient nécessairement se faire sentir successivement chez tous les peuples qui auraient vu se développer dans leur sein l’extension excessive des forces productives de l’industrie manufacturière. Aujourd’hui l’Angleterre, les Pays-Bas, une partie de la Suisse et de l’Allemagne, enfin quelques provinces de la France (et ce sont les plus avancées en population et en industrie manufacturière) offrent la preuve des conséquences fatales qu’entraîne, sur le sort des classes inférieures, l’application de théories économiques et matérielles de la civilisation. » (De Yill., Ec. pol., intr. p. 78).
Auparavant M. de Villeneuve, dans son Hist. de l'éc. pol., en décrivant les conséquences de la réforme protestante, avait signalé celle de « faire abandonner les richesses naturelles pour des richesses artificielles, préparant cet esprit d’industrialisme manufacturier qui devait aboutir à l 'esclavage des classes ouvrières. > (Alh. Yill., Hist., 1 , ch. IX, p. 316).
Voici comme le même auteur détermine, dans son plus récent ouvrage ( Econ. pol. chrétienne), les con • séquences du système moderne : * L'augmentation rapide de la population manufacturière, dès longtemps prévue et déplorée par Malthus, et la misère des classes ouvrières accrue dans une progression parallèle que l’on dut signaler par le mot triste et énergique de paupérisme, inquiétèrent les peuples et les gouvernements. L’organisation industrielle de la société, telle que la science nouvelle Pavait faite, fut en quelque sorte accusée et convaincue d’aboutir nécessairement au monopole des produits du travail ci à l’exploitation de Pliomme par l’homme. (Ec. pol. pr p. 22). « Les écrits de Malthus et de MM. de Sismondi, Dim et Rubichon, démontraient que si le système manufacturier de l’Angleterre avait pu enrichir la nation, c'est-à-dire les entrepreneurs d’industrie, c'était aux dépens de l’aisance, de la santé, de la moralité et du bonheur des classes ouvrières. » (VilL, Ec., t. 1, préface).
La domination du capital, dans l’époque actuelle, est un fait accompli et reconnu par les hommes de science et par les hommes pratiques. Ceux-ci avouent franchement en Angleterre que la mécanique a délivré le capi-
tal des exigences du travail (1), ce qui revient à dire que le travail est resté soumis au capital. Tout récemment, au congrès de Bruxelles, M. Wolowski déterminant avec netteté les conditions actuelles de chacun des trois éléments qu’il fait entrer dans la production, déduit que le sol et le capital gagnent toujours, et par conséquent , que le travail seul perd nécessairement et de toutes manières. [Congrès de Bruxelles, p. 169.)
La condition malheureuse des classes ouvrières, effet immédiat de cet état de choses, a été décrit par les plus honorables publicistes économiques, mais particulièrementpar notre savant confrère, M. Dunoyer, dans son ouvrage sur la liberté du travail. Nous allons présenter un extrait de l’énumération des obstacles que, selon lui, l’organisation actuelle élève partout contre les efforts de cette majorité souffrante pour sortir de leur abjection et de leur misère. Yoici comment il s’exprime :
« S’agit-il d’acquérir du bien '? Moins on en a et plus la chose est difficile. On ne peut commencer à s’enrichir que lorsqu’il devient possible d’économiser ; et comment songer à faire des épargnes lorsqu’on n’a pas même de quoi satisfaire les premiers besoins ? Dans les sociétés les plus prospères, il y a toujours un certain nombre d’hommes dont les facultés manquent absolument d’emploi. Il y en a beaucoup d’autres qui en travaillant avec excès gagnent à peine de quoi vivre....
« Joignez que l’ouvrier, ayant un marché moins étendu
(1) De la Misère des classes laborieuses en Angleterreel en France, par M. F.. Buret.
que l’entrepreneur, a toujours quelque désavantage dans les transactions qu’il fait avec lui. L’ouvrier ne travaille que pour l’entrepreneur, tandis que l’entrepreneur travaille pour le public....
a Arrive-t-il aux ouvriers de chercher à balancer ie désavantage de leur situation en se coalisant pour obtenir de meilleurs gages ? Ces entreprises, criminelles lorsqu’elles emploient la violence pour les faire réussir, leur sont nuisibles, même alors qu’elles sont innocentes , si leur travail est au prix où la concurrence peut naturellement le faire monter....
a Ajoutez que, dans le temps où le marché de l’ouvrier est plus resserré, ses nécessités sont plus urgentes, et que ceci donne à l’entrepreneur un nouveau moyen de lui faire la loi.... Il est peu de maîtres qui ne pussent vivre plusieurs mois, plusieurs années même sans faire travailler un seul ouvrier ; tandis qu’il est peu d’ouvriers qui pussent, sans être réduits aux dernières extrémités, passer plusieurs semaines sans ouvrage. Il est bien difficile que cette différence dans les situations n’influe pas sur le réglement du prix de la main d’œuvre.
a L’ouvrier devient-il à son tour chef d’entreprise ? Avec un fonds d’industrie inférieur au sien, le possesseur d’un grand capital aura sur lui des avantages considérables. Par lui-même, sans doute, un tel capital ne peut rien, mais il ajoute infiniment aux pouvoirs de l’homme industrieux qui le possède. Qui ne sait que plus un homme a de richesses et plus il lui est aisé d’en amasser ? L’entrepreneur riche peut travailler plus en grand et introduire dans ses travaux une meilleure
division ; il lui est plus aisé de faire les avances qu’exige l’emploi des moyens d’exécution expéditifs et économiques ; il peut acheter à meilleur marché parce qu’il a la facilité de payer comptant les ressources des lionnes occasions qui se présentent et de faire à propos ses approvisionnements. Il a des moyens variés et puissants de réduire ses frais de production qui manquent au petit entrepreneur et qui peuvent mettre celui-ci dans l’impossibilité de soutenir sa concurrence.
« Dira-t-on que les petits entrepreneurs pourraient trouver dans la faculté de s’associer et d’unir leurs forces un moyen de diminuer le désavantage de leur position ? Mais, outre qu’il est rarement facile de fondre plusieurs petites entreprises en une grande, ne saiton pas que celles dans lesquelles il y a unité de vues, d’intérêt, de volonté, ont un immense avantage sur celles où des intérêts différents peuvent introduire à chaque instant des vues et des volontés divergentes ?
« S’il s’agit d’acquérir de l’instruction, l’homme des derniers rangs de la société n’est pas dans une situation moins désavantageuse. Tout contribue a prévenir le développement de ses facultés : la nature de ses relations, la simplicité de ses besoins, la grossièreté et l’uniformité de ses travaux, le peu de loisir qu’ils lui laissent, la faiblesse des ressources qu’ils lui procurent. Aussi, quelque peine qu’il ait à s’enrichir, en a-t-il davantage encore à s’éclairer....
« Enfin, s’il est si difficile, en partant des derniers rangs de la société, de parvenir à la richesse et aux lumières, il ne l’est pas moins de s’élever à un haut degré de moralité. Les bonnes habitudes privées et sociales
sont le fruit d’un certain bien-être dont le pauvre ne jouit pas, et d’une certaine éducation qu’il n’est guère en position de recevoir. Les privations qu’il endure rendent ses appétits plus véhéments, et sa raison encore inculte l’avertit moins du danger qu’il y a de les satisfaire avec excès ; il est donc plus mal aisé qu’il se conduise bien à l’égard de lui-même. D’une autre part, il est plus aigri par la difficulté de vivre ; toutes ses passions malfaisantes sont plus violemment excitées, et sa raison est moins forte pour les contenir; il est donc plus difficile aussi qu’il sc conduise bien à l’égard des autres....» (De la Liberté du Travail, liv. tv, cb.ix.)
Le tableau fait par M. Dunoyer, et dont nous avons donné seulement un extrait, est admirable de justesse et de clarté ; il est, en outre, d'une incontestable vérité sur les résultats inévitables de l’organisation sociale actuelle. Il est fait par un homme de talent qui, loin de critiquer l’état actuel et de demander la réforme, se déclare anti-socialiste et se vante d’être partisan du système dont il annonce les conséquences inévitables, système qu’il dit être le meilleur possible, et qu’il serait malheureux de voir abolir.
La condition malheureuse des ouvriers a été aussi décrite par un savant publiciste, M. Michel Chevalier, auquel l’Europe doit plus d’un ouvrage estimable. Riche d’observations sur l’Europe, et après avoir parcouru et étudié les Etats de la Confédération américaine, il affirme que les esclaves, dans cette contrée, « sont moins surchargés de travail, mieux nourris et mieux soignés que la plupart des paysans d’Europe. » ( Lettres sur l'Amérique du Nord, note L“j.
Dans un autre endroit du même ouvrage, le savant écrivain fait ce rapprochement caractéristique : < Nous, les apôtres de la fraternité des peuples, nous n’avons pas encore fait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d’affranchis, nous croyons que les prolétaires, fils desclaves, sont d’une autre nature que nous. Nous avons encore au fond du cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Arioste, qu’il y a deux natures distinctes, la nature libre et la nature esclave, mais nous faisons tous comme si nous étions nourris de cette doctrine. > [Id. Lettre 29.)
Ces déclarations, sii claires, si formelles, si énergiques contre l’organisation actuelle du travail, constituent une condamnation claire, formelle et énergique de ce même système, que les mêmes économistes ont préconisé sous le nom de système relatif à la liberté du travail, à l’émancipation du travail, à la libre concurrence.
Que faut-il penser de ces contradictions évidentes entre les qualifications apothéotiques d’un sytème, et la conséquence pour ainsi dire infernale du même système? — Serait-il vrai, par exemple, que la liberté du travail fût une chose mauvaise en elle-même ? — Que la libre concurrence fut une chose nuisible en ellemême?—Il paraîtrait que oui, à en juger par leurs effets, chez toutes les nations où elles ont été introduites.
Mais si par hasard on s’était trompé sur les dénominations ! — Si on avait donné les noms de système de libre travail , de libre concurrence à des conditions
de travail et de concurrence qui ne sont nullement libres t Dans ce cas, les conséquences funestes du système mis en pratique ne devraient pas être attribuées à la liberté, mais à la fausse théorie sur laquelle se trouverait basée la pratique actuelle.
En réfléchissant sur les assertions des admirateurs du système théorique, accusateurs sévères du système pratique, nous serons autorisés à croire qu’en effet la liberté des travailleurs, leur émancipation n’existe point encore. Nous venons de citer des passages où il est dit que les travailleurs ont des chaînes aux pieds; que le prix du travail où le salaire est fixé d’une manière injuste , par le capital qui l’exploite; que le travailleur européen est plus malheureux que le nègre esclave aux États-Unis, etc., etc. — Le savant historien de la science, après avoir proclamé comme la plus grande victoire de l’économie politique, la suppression des corporations, suppression qu’il décore du nom d 'affranchissement du travail, ajoute ces paroles remarquables. « Nous avons encore deux autres victoires à remporter : Y affranchissement des travailleurs et celui du commerce. »
La première conséquence logique de cette assertion c’est que l’émancipation du travail et rémancipation du travailleur sont deux choses complètement différentes, puisque la seconde serait encore à trouver tandis que la première est en vigueur. Mais passons là-dessus, pour arriver à notre but.
Les tableaux tracés par les économistes de l’état actuel du travail, font la condamnation de ce système en
vigueur. Mais d’où vient l’erreur? Voilà ce que nous allons examiner très brièvement.
On a dit : La liberté du travail implique la libre concurrence. La concurrence sera libre si, sous l’organisation sociale existante, l’autorité ne se mêle en rien des arrangements entre les entrepreneurs et les ouvriers.
C’est absolument comme si on disait : La liberté existera, la concurrence sera libre si, pour répartir les résultats de la production, nous abandonnons cette répartitiori à la force ayant toute liberté d’agir sur la faiblesse.
En effet, par suite de l’organisation sociale en vigueur, les possesseurs du sol, les possesseurs du capital acquis par les générations passées, les possesseurs de l’instruction acquise par les générations passées, sont forts. Ceux qui, par naissance, sont privés de la possession du sol, de la possession des richesses acquises par les générations passées, de la possession de l’instruction acquise par les générations passées, sont faibles. Et de plus, ils ont été dépouillés d’une éducation religieuse qui les habituait à considérer comme un acte de justice l’usage que la force a consacré à les exploiter.
Le mal qui est résulté de ce système de libre concurrence entre des forts et des faibles, entre des forts, par suite de l’organisation sociale, et des faibles, par suite de cette même organisation, vous croyez peutêtre que les économistes en ont reconnu la source? Nullement : ils se sont imaginé, comme nous l’avons exposé tout à l’heure, que le mal social actuel provenait de ce que la libre concurrence se trouvait seulement exister entre les forts et les faibles de chaque nation ;
niais que du moment que cette même libre concurrence existerait entre les nations fortes et les nations faibles, tout mal social disparaîtrait pour faire place à un véritable paradis terrestre. De là, la théorie du libre échange entre les nations.
Un autre raisonnement semblablement, faux a conduit aussi à la même conséquence. Partant du principe que la libre concurrence, au sein de chaque nation, avait donné une production excessive dans chaque nation, on a reconnu, que mettre des limites à cette production, était contradictoire au principe de liberté, et comme tel, impraticable. ; et que changer les institutions, afin de parvenir à une distribution équitable des produits de la richesse, était révolutionnaire et communiste. On visa alors à se mettre d'accord avec les principes de la science, les poussant à toutes ses conséquences ; on n’a pas continué à combattre le prineipe d’Adam Smith, comme avait fait M. Dlanqui; on es! revenu même sur les préventions suscitées par lui et par d’autres; et en attribuant les vices du résultat à un défaut dans l’application du principe*, à sou manque de généralité, on a proposé d'en élargir le champ afin qu’il puisse agir dans toute sa puissance.
Mais nous venons d’indiquer qu'une question préliminaire avait été négligée, et que cependant, la solution de ce problème préliminaire était indispensable, non seulement pour résoudre celui du libre échange, mais aussi pour le poser. El même la position de ce problème devient inutile, par l'impossibilité d’arriver au but, si, préliminairement, le travail et la concurrence ne sont pas réellement libres au sein de chaque nation.
Nous venons d’exposer les assertions des économistes, assertions qui établissent d’une manière claire et positive l’état d’esclavage de l’ouvrier, soit pour employer ses forces, soit pour concourir avec les produits de son travail, soit même pour sortir de l’état de misère et d’abjection où il se trouve. Le problème semble donc résolu, d’après les économistes eux-mêmes ; mais la logique pouvait protester contre une semblable solution: car, tout ce que nous avons cité jusqu’ici ne sont que des assertions, produites sous la forme de jugements : des opinions déduites de l’observation des faits; mais les jugements peuvent être faux, les observations inexactes, et alors les conclusions manqueraient de la précision convenable pour constituer des principes absolument vrais.
L’importance du problème que nous avons posé comme préliminaire, nous force à employer la plus grande rigueur logique dans nos raisonnements , afin que l’ombre d’un doute ne puisse rester dans les esprits. Nous admettons donc, pour un moment, l’insuffisance des assertions des économistes comme démonstration du principe que le travail et la concurrence ne sont pas libres dans la société actuelle. Nous allons poser le problème en d’autres termes : nous allons le poser à priori, abstraction faite des résultats sociaux qui le confirment, et sur l’observation desquels s’appuient les assertions des économistes.
Mais puisque nous mettons à l’écart les assertions des professeurs, nous ne devrions pas admettre leur compétence en tant qu’économistes, pour l’examen que nous allons faire. Cependant nous les admettons, nous
les prions de nous écouter à titre d’hommes logiques, titre irrécusable qu’on doit apporter dans les discussions de ce genre.
Le travail ne sera pas libre; la concurrence des produits du travail ne sera pas libre dans la société actuelle, si l’organisation même de cette société s’oppose à ce que le travail et la concurrence soient libres. Or, nous allons prouver que sous l’organisation sociale actuelle le travail et la concurrence ne peuvent pas être libres. Pour cela il nous faut examiner préliminairement de quella manière fonctionnent les éléments de la production, matière et travail, avec leur auxiliaire le capital, qui est le résultat de l’accumulation des produits du travail.