‹ Opuscules socialistesChapitre 8 sur 24 · SIXIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

SIXIÈME QUESTION

L’association entre le capital et le travail peut-elle exister?

Cette théorie semble être à l’ordre du jour. Les socialistes le proclament et la science économique leur prête son appui, car il y a longtemps qu’au milieu de ses contradictions sans nombre, l’économie politique a établi en dogme le principe de l’association. Les socialistes ont mieux précisé l’epèce d’association, qu’à leur avis réclame la société ; savoir : l’association du capital et du travail, en d’autres ternies, l’association des propriétaires et des prolétaires.

Nous commençons par déclarer cette association impossible, et nous défions les écoles socialistes de démontrer en théorie et de sanctionner en pratique le principe qu’elles proclament.

A peine quelques jours se sont-ils écoulés après la Révolution, pendant lesquels la libre discussion a eu lieu sur l’association des propriétaires du sol avec les ouvriers cultivateurs, des capitalistes de l’industrie avec les ouvriers manufacturiers, soit au sein du Congrès central d’agriculture, soit dans la commission du Luxembourg et dans différentes réunions, cl déjà l'opinion générale, éclairée par la discussion, commence à devenir unanime sur les inconvénients insurmontables de l’association proposée. — Aux arguments présentés contre ce système, par l'impossibilité de fixer un minimum de salaire convenable à l’existence de l'ouvrier, sont venues se joindre les impossibilités pratiques de faire les liquidations à des époques assez rapprochées, en agriculture surtout, pour trouver la part de bénéfices ou de pertes de chaque membre de l'association, de faire connaître à tous la justice de ces résultats, et de faire subir à tous les pertes de l’entreprise. Aous ne nous arrêterons pas à répéter ici ce qui a été dit dans ces assemblées et qui est à la portée de tout homme de bon sens.

Et cependant, avant que la nécessité sociale eût conduit les esprits à l’examen du principe de l'association comme moyen de réforme ou d'organisation, on semblait être d’accord sur son utilité, et, nous le répétons, la science même proclamait le principe. Par l’organe de ses plus zélés et ardents apôtres, elle disait : « Il sortira bientôt de l’industrie, une puissance irrésistible, destinée à guérir, comme la lance d’Achille, les maux quelle aura laits; puissance née de nos discordes commerciales et qui finira par les

éteindre toutes; c’est I’association importée d’Angleterre (1). » —M. Michel Chevalier, reconnaissant les dangers immenses de continuer sous l’état actuel des choses, d’après lequel il ne doit pas nous surprendre que h sol tremble sous nos pas et que le gouffre des révolutions ne veuille pas se clore, dit que pour sortir du labyrinthe, il n’y a que deux issues, l’une mènerait à une féodalité industrielle, où les masses laborieuses traitées comme des mutins, seraient de nouveau condamnées au servage... L’autre, peu exploitée encore, et où l’on ne peut avancer qu’à tâtons, conduit à I’association (2).

Mais en examinant ces espérances de la science, ainsi que les proclamations des socialistes, nous verrons que les unes et les autres tombent en face du raisonnement. En effet, quelle est la condition essentielle pour que l’association libre soit possible ? — Que les parties contractantes soient libres, c’est-à-dire sous des conditions d’égalité sociale, l’une envers l’autre, sous des conditions d’égalité, quant à la nécessité d’admettre ou de ne pas admettre les bases de l’association. — Or, nous venons de voir et de démontrer que cette égalité n’existe pas entre les propriétaires du sol et du capital, et les ouvriers ; donc l’association libre est impossible. Et ce que nous disons a été dit aussi par les apôtres de la science ; car ils ont constaté \’mé~ galité qui constitue l’obstacle insurmontable pour l’association. Ils conviennent dans leurs ouvrages, que depuis l’esclave conservé par le guerrier jusqu’au canut

(1) M. Blanqui, Histoire de l’Économie politique.

(2) Cours d’Economie poliliqw, 1839-1840, discours d’ouveriure.

-co¬

de Lyon, auquel la bourgeoisie arrache la vie au sein de la paix, toujours il y a eu des esclaves. Or, esdavage et association réelle ou association de tous sont incompatibles. Jamais le travail et le capital ne seront associés; leur nature est différente, et il faut que l'un domine l’autre. Pendant la période primitive, dont les effets durent encore, le travail est dominé par le capital; dans la période rationnelle, qui doit venir après la l'évolution ou après les révolutions, il faut que le capital soit à la disposition du travail, du travail , base de la richesse et du bonheur matériel de l'humanité.

La domination du capital s’appuie aujourd’hui sur l’aliénation du sol, l’impôt sur le travail et le monopole de 1’inlelligence. Ces privilèges donnent à ceux qui en jouissent tous les avantages de la domination, parmi lesquels se trouve celui de pouvoir augmenter leur puissance au moyen de l 'association, comme l'ont parfaitement démontré deux savants écrivains que nous avons cités (1). Mais ces associations, ne l'oublions pas, existent entre les seuls capitalistes pour écraser l’ouvrier; et dans l’état actuel des choses, il ne petit pas en exister d’autres.

Sans nous rapporter a l’existence des faits qui démontrent cette impossibilité, nous pouvons la rendre évidente à priori, par le seul raisonnement. On ne peut entendre par association que l’ organisation sociale, juste, rationnelle , ou des organisations particulières, factices, arbitraires , indépendantes de l’organisation de l’ensemble , mais destinées à remplacer l'orga-

(I)M. Uunoycr, p. o'i; M. il. l’assy. p. / ( 5 de ce ninnniR'.

irisation réelle, dans l’espoir de constituer l’ordre dans l’agriculture, dans l’industrie, dans le travail, en un mot.

Mais l’organisation sociale rationnelle, quant au matériel, nous avons dit n’être autre chose que l’organisation de la richesse, que l’organisation de la propriété. Alors l’association exige préalablement cette organisation.

Si, au lieu de l’entreprendre, on veut suppléer par des associations particulières et arbitraires, alors on organisera l’association des privilèges, ou la domination de la force; en un mot, on organisera l’anarchie.

Ce résultat est inévitable, sous l’état actuel de l’industrie, où la guerre domine, et avec la guerre l’égoïsme exclusif des propriétaires d’un côté, des prolétaires de l’autre. — C’est sans doute, en connaissance de cette impossibilité de régler l’association que M. Michel Chevalier, en la recommandant, disait aussi que pour y parvenir il reconnaissait l’insuffisance de l’économie politique seule, car l’œuvre est avant tout une œuvre morale (1), Plus récemment, il a développé ce principe dans les termes que nous avons transcrits à la p. 58 de ce mémoire, où il suppose la fraternité particulière et universelle existantes, pour que les principes de la science puissent recevoir leur sanction pratique.

Cette indication nous mène tout droit à l'examen de la question suivante :

(1) Discours d’ouverture cité.

Page 1