DE M. H. C. CAREY
(Insérée dans 1« Journal des Économisttt, janvier. 1851).
M. Carey croit avoir « démontré recoisienc^ d'une loi « DE DISTRIBUTION en vortu de laquelle les iatérôts du « propriétaire et ceux de son locataire, — ceux du ca-ï- « pitaliste et ceux du travailleur, — sont tellement en « harmonie les uns avec les autres, que ceux du pre- « mier ne peuvent être améliorés par aucune mesure (c qui a pour but d'empirer la condition du dernier, « ni froissés par aucun moyen tendant* à améliorer « cette condition (pag. 39). »
Après avoir présenté les idées de Say, Ricardo, Malthus et Mill, sous un jour absolu, tandis que la plupart de ces idées, qui choquent M. Carey, ne peuvent être relatives qu'à Tétat d'une nation imprévoyante^ inactive, inintelligente, opprimée, couverte de monopoles artificiels, l'auteur énonce l'opinion que w la valeur du « sol n'est due, comme Adam Smith l'avait expliqué, (( qu'au travail a])pliqué à l'amélioration du sol. A
« Tappui de cette opinion, il faisait voir, dit-il, que « la valeur échangeable du sol était invariablement « moindre que le travail qu'exigerait sa reproduction (c dans sa forme actuelle, s'il était possible de la ra- (c mener à son état premier et à sa condition origiif nelle; tandis que si la théorie de la valeur monopole « (il qualifie ainsi la théorie de Ricardo) était vraie, « cette espèce de capital pourrait s'échanger contre le K travail appliqué à son amélioration, plus la valeur a du monopole. »
Il est impossible que M. Carey veuille nier que, sur une certaine étendue, autour de sa résidence même, sur laquelle le prix d'un produit du sol, supposons de la pomme de terre, est uniforme^ il ne se trouve deux lopins de terre donnant constamment de^ produits différents en quantité, de la même espèce et de la même qualité de pommes de terre, malgré \ égalité de procédés d^ culture et les sacrifices en tout genre parfaitement égaux. Qu'il trouve ce phénomène quelque part pour un produit quelconque, et sa théorie tombe et donne place à celle de Ricardo. Il le trouvera partout, et qui plus est, dans la même propriété, ce qui écarte encore de la question les différences dues à l'inégalité de capacité des producteurs. Le lopin produisant le moins donne, au moins, le profit courant, car si la demande n'avait pas fait monter le prix du produit au taux nécessaire à k formation de ce profit, le lopin serait livré à une autre culture ou à tout autre emploi plus profitable. L'autre lopin donne donc plus que le profit ordinaire. Ce surplus est la rente. Le lopin pourra être loué ; le
locataire payera la rente au propriétaire, en se contentant du profit seul, comme s'en contente le propriétaire de l'autre lopin.
Comme consommateurs, nous pouvons dire avec raison : « Nous payons volontiers au propriétaire du lopin moins productif plus cher pour sa pomme de terre, parce que nous en avons besoin et qu'il lui est imjiossible de nous la fournir à moins; mais pourquoi £ommes-nous obligés de donner ce prix pour la pomme de terre de l'autre lopin dont l'hectolitre est produit à moins de frais? Nous aurons beau invoquer la loi de distribution découverte par M. Carey, elle ne viendra pas à notre secours. Comment continuera- t-elle à nous assurer que nous ne payons qu'en raison des sacrifices des propriétaires ? D'autres interprètes viendront nous dire que nous payons un boni nécessaire à la propriété pour qu'elle puisse progresser à l'avantage de tous. Et pourquoi donc un boni pareil n'est-il pas donné ni au propriétaire du lopin moins productif, ni aux producteurs de toute industrie mobilière quelconque? N est-il pas aussi avantageux pour la société qu'ils progressent? Et si ceux-là progressent sans le secours d'un boni semblable, pourquoi les propriétés qui rapportent des rentes ne peuvent-elles le faire sans le secours de leurs rentes, et surtout dans le cas où le terrain est mis en location et qu'il n'y a jamais un liard qui y retombe après s'en être allé en rente? »
Ne trouvant pas de réponse satisfaisante, nous interrogerons Ricardo, et nous découvrirons bientôt que c'est la loi naturelle et indispensable dans les échanges,
savoir : que le prix de Tunité d'un produit soit au môme taux sur un marché qui est la seule cause de notre appauvrissement égal à la valeur de toute la quantité du produit récolté en sus de celui du lopin moins productif, et de renrichissement égal à cette même somme du propiétaire de l'autre lopin * .
Ce propriétaire n'est que plus heureux, direz-vous peut-être avecBastiat, comme cet homme qui a trouvé un diamant, ou cet autre qui est doué d'une voix char* mante. Non pas, répondrons-nous, ces personnes nous ont apporté des satisfactions nouvelles que nous n'avions pas jusque-là, tandis que votre propriéUûre protégé n'a rien apporté de plus qu'il n'a produit depuis qu'il a été remboursé de toutes ses avances, — si son exploitation a succédé à celle de l'autre lopin, ou avant que la demande n'ait poussé à occuper en pommes de terre le lopin du moindre rendement, — si celui-ci a été exploité en dernier lieu. Votre propriétaire jouit d'une peine commune des consommateurs, et, de plus, il ne peut en jouir qu'en l'aggravant. En effet, la peine naturelle ne devrait être que l'augmentation du prix de la quantité du produit obtenu sur le lopin moins productif seulement, et votre propriétaire n'en jouirait nullement; mais il jouit de l'augmentation du prix du produit de son lopin *, ce qui est une aggravation de la
^ Soit /les frais, p le profit, A le produit brut du meilleur, et a de l'autre lopin. Le prix sera CH , et la rente A (^2. — « I±£ ou (A— a) ^^.
• î--r£ prix primitif ; - — £ — —^ surcroit du prix ; Vaugmentation de la
peine sociale. Nous accordons parfaitement la jouissance d'un avantage, pourvu que celui-ci ne prenne pas sa source dans la gène d'autrui. Il répugne à h morale d'appeler bonheur ce qui n'est en réalité que la peine du prochain.
S'ensuit-il que l'organisation naturelle et spontanée de la société soit désharmonique? Du tout, il s'ensuit seulement que l'échange seul ne suffit pas pour établir une distribution définitive et parfaite des richesses, comme pense l'avoir découvert ^. Carey, et œ que Bastiat soutenait de son côté, mais qu'il faut étudier de plus près les résultats des phénomènes économiques et voir, par exemple, que la rente est un élément naturel de cotisation sociale.
C'est encore les lumières dues à Ricardo sur la rente qui nous font découvrir, contrairement à ropinion d'Adam Smith, soutenue par M. Carey, que la terre n'est pas un capital, mais un milieu gratuit ^ que les capitaux qui s'y incorporent passent à cet état de gratuité après leur restitution au capitaliste propriétaire durant le développement de la concurrence; que le capital périssable, représentant les frais annuels, lorsqu'il est appliqué à la terre , n'agit pas de môme que dans d'autres industries, car, dans celles-ci, son produit n'est que le profit , tandis que dans Tindustrie foncière le produit net dépasse souvent le profit et donne une rente; que si la valeur échangeable de la
valeur du produit A est donc A (- — - — ~-^ ) ou (A — a) i— ^ comme
précédemment, . . '
terre est moindre que le capital qui y est incorpore, cela prouve que ni les forces de la nature, ni les capitaux incorporés n'ont de valeur, mais que c'est les services qu'ils mettent à même de pouvoir rendre qui en ont, et que si la rente était absorbée par l'impôt, la valeur de la terre serait exactement celle des capitaux périssables qui s'y trouveraient au moment de la vente; que c'est la rente seule, restant entre les mains du propriétaire, qui fait croître la valeur échangeable de la terre au delà des capitaux périssables qui s'y trouvent, et que cette rente n'est nullement le payement de quelque chose qui n'en demande naturellement pas, et qui, pour cela, ne lui est pas proportionnel ; qu'en6n la perfection de l'harmonie des intérêts n'existe pas intuitivement ou instinctivement dans les hommes , et ne leur est pas innée, mais qu'elle avance à mesure du progrès de l'intelligence et de la conscience publiques.
Que M, Carey jette seulement un regard sur les sociétés d'assurance; ne reconnaîtra-t-il pas qu'elles ajoutent singulièrement à la distribution équitable de la richesse? Et cependant elles ne sont pas le produit spontané de l'organisation naturelle des transactions humaines, mais bien le résultat des progrès de Fintelligenee, delà science, de l'observation et de Texpérienee. Cela ne se trouve pas à tous les degrés de l'échelle de la civilisation. La suppression de la rente par l'impôt aura son tour dans l'avenir, lorsque la nature de cette partie du revenu sera généralement comprise. On en est si loin, que la question la plus élémentaire de l'é-
conomie sociale, — la liberté du commerce, — commence à peine à être agitée dans les pays les plus avancés du^monde.
Qu'a-t-on à conclure de la nature de la rente contre la propriété ? Les conclusions qu'en tire M, Carey, pour miner Ricardo, sont hideuses. Il ne se doute peut-être pas qu'il frappe bien plus rudement encore les innocents producteurs dans les branches d'industrie où-le système des assurances n'a pas encore pénétré. Quel eflfiet doit produire la plume acérée de M. Carey sur la conscience des industriels qui profitent inévitablement du malheur arrivé à quelqu'un de leurs confrères ? Ce n'est pas seulement d'une augmentation depeine^ mais d'une perte de la richesse sociale que nous profitons, se diront-ils; nous empochons ce qu'un de nos confrères a perdu; cependant le surcroît du prix que nous payent les consommateurs devrait être destiné, par la plus simple considération de la justice distributîve, à celui qui a été atteint par le malheur. Heureusement pour M. Carey, ces producteurs ne viendront pas lui reprocher de leur avoir caché la vérité avec sa loi de distribution qu'il assure être parfaite parmi les hommes sans qu'ils y songent, pourvu qu'ils n'y introduisant aucune perturbation volontaire. L'intérêt personnel inspirera à chacun la crainte qu'il ne lui arrive d'être ruiné à son tour, et engagera, un jour, nos consciencieux producteurs à établir une caisse d'assurance qui rétablira l'harmonie des intérêts entre eux^ de sorte que le malheur de l'un ne sera plus un heureux hasard pour l'autre. Cette mesure, si harmo-
nique pour les producteurs, entamera un tant soit peu Vharmonie des intérêts entre les assurés d'un côté, et leur clientèle de l'autre, car les frais d'administration de l'assurance ne peuvent manquer de s'ajouter au prix du produit, puisqu'il faut que les producteurs continuent à gagner leurs profits ordinaires. Gela fera que ce n'est pas ceux qui gagnent à être assurés qui en payeront les frais, mais les consommateurs, c'est-àdire ceux qui n'y gagnent rien, si ce n'est le plaisir d'apprendre une vérité de plus, savoir : que la loi de distribution qui travaille en dehors de la volonté humaine n'est pas suffisante, mais que l'homme doit sans cesse chercher à découvrir les désharmonies dans la distribution des richesses, et tâcher de trouver les moyens de les atténuer s'il n'en trouve pour les faire entièrement disparaître.
Prenons maintenant la défense des propriétaires fonciers qui s'aviseraient de voir clair dans leurs rentes, grâce à Ricardo. D'abord, les propriétaires qui incorporent leurs capitaux à la terre comptent sur une rentrée du fonds dans un laps de temps prévu, toujours assez court, car ils supposent la possibilité d'une baisse de prix par la concurrence de (ravaux semblables dans d'autres propriétés. De même, la concurrence possible ne permet au propriétaire, qui améliore ses cultures sans nouveaux frais, de compter que sur un bénéfice temporaire dû à son initiative. Enfin les avantages dus à la capacité du propriétaire sont en dehors de la concurrence et lui profiteront tant qu'il les emploiera à faire fructifier une industrie. Personne ne s'avisera de
luî disputer ces amortissements et ces bénéjfices qui ne difiPèrent en rien de ceux des autres industries.
Mais voici que les consommateurs commencent à lui i3ayer une rente. Le propriétaire ne la demande pas d'abord ; ses capitaux incorporés à la terre sont restitués, l'initiative de ses améliorations a été gratifiée, la part du revenu due à sa capacité personnelle ne peut lui être disputée ; enfin, la terre étant un fonds impérissable, n'exgige aucune rémunération. Il à son profil des capitaux périssables et sa prime de capacité ; il ne céderait pas ses produits à moins, mais rien ne le force à demander davantage. Sur quoi mesurerait-il ce surplus s'il avait voulu le demander? Pourquoi demande* rait-il cinq plutôt que dix ou vingt pour cent en plus? Mais il voit qu'il y a quelqu'un qui ne peut vendre à moins d'un certain prix, et qu'il l'obtient ; pas de raison alors pour ne pas élever ses exigences au même taux. S'il ne le faisait pas, ceux à qui il vendrait le feraient en revendant. Le voilà devant sa rente. D'abord nous mettrons à l'abri des invectives les propriétaires qui n'ont pas étudié Ricardo, et il y en a pas mal ; ils ne sont coupables que d'ignorance. Restent les propriétaires qui comprennent qu'il existe une partie du revenu foncier qui, au point de vue social, n'est pas une rémunération de quoi que ce soit, et que Ricardo appelle rente de la terre; que c'est la conséquence d'une plus grande peine qu'on se donne quelque part pour obtenir le même produit, ou de l'impossibilité absolue de l'obtenir ailleurs; que c'est un désavantage social plus grand ajouté à un désavantage naturel rencontré dans
le pays, etc., elc. Que doivent faire ces propriétaires? Doivent-ils immédiatement porter leur rente au trésor public? Oui, à condition que tous les propriétaires les y suivront, autrement ils abandonneraient leurs rentes et continueraient à payer, comme consommateurs, les rentes du reste des propriétaires. En attendant, tout ce qu*oil peut exiger d'eux, c'est de dire et de publier la vérité sur la rente foncière en invitant la société à la livrer à son emploi naturel : aux frais du maintien de la sécurité et de la justice dans le pays.
De tout cela, pas plus que d'un projet d'assurance contre la grêle ou l'incendie, il ne résulte aucun discrédit pour la propriété ; les propriétaires ne perdent rien de leur droit, et les rêveries des écrivains socialistes qui ont mal , ou pas étudié , ou peu compris le phénomène de la rente n'en restent pas moins des rêveries.
OBSERVATIONS