‹ Opuscules sur la rente foncièreChapitre 14 sur 23 · UNE LETTRE DE M. CAREY · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE M. CAREY

(Publiée dans le Journal des ÉconomlsteXf mai 1851).

M. Carey confirme l'opinion de Bastiat qu'aux États- Unis d'Amérique, on n'a besoin que « d'ouvrir les yeux » pour voir les erreurs des écoles Ricardo-Malthusiennes sur la cause de la valeur des terres. Je crois que pour regarder il suffit d'ouvrir les yeux, mais qu'en regardant les mêmes phénomènes on peut les voir différemment. Je le crois, parce que je suis d'un pays où je vois d'immenses étendues de terre encore presque sans valeur, et de plus, j'en possède moi-môme quelque peu , et cependant je ne vois pas du tout que Ricardo ait été dans l'erreur.

Je ne trouve pas dans Ricardo qu'il ait dit que dans la vente d'une terre on doive payer tout ce qui y a jamais été incorporé de capitaux et de peines, encore moins qu'on doive payer davantage. 11 résulte de la nature de la rente le contraire, c'est que jamais on ne

peut exiger, et personne ne donnera rien soît pour un capital confondu avec les forces naturelles du sol, soit pour une fertilité native, l'un et l'autre étant impérissables. On ne doit payer, et l'on ne paye, en eflFet, que les capitaux périssables, parce que ce sont les vrais capitaux, la terre et les capitaux incorporés ne Tétant pas. Ces derniers ne demandent aucun renouvellement, aucune restauration, n'ont ou n'ont plus le caractère essentiel du capital et n'ont pas de valeur. Qu'il n'y ait rien pour leur part dans le revenu, ils resteront tout aussi intacts tant que durera l'exploitation. Quelle est donc la rémunération que le propriétaire peut leur fixer? 11 n'a aucun moyen d'évaluer cette part; donc elle est inutile^ donc il ne recevra rien, et n'en soufrira pas du tout.

Autre chose est le capital périssable : en constructions, engrais, outils, etc., celui-ci a sa valeur, il doit être payé, car il est récemment employé et n'est pas encore restitué au propriétaire; et lorsqu'il le sera, les objets qui le représentent n'existeront qu'à l'état qui demande un nouveau sacrifice du même capital restitué, l'amortissement étant calculé sur la durée des objets. Ce capital, pour cette môme raison, doit rapporter annuellement un revenu comprenant les amortissements, plus les profits ordinaires dans l'industrie exploitée, parce que sans ce profit on ne voudra pas l'y remettre encore. On est forcé de payer ce capital, parce que le vendeur a toujours la faculté de le retirer et de l'employer ailleurs. On est forcé de lui en payer régulièrement le revenu dans le prix des produits , parce

qu'il est forcé, lui-môme, de l'exiger pour pouvoir continuer ses services.

Rien de pareil pour la terre et les capitaux incorporés devenus inépuisables et inséparables du sol. Si le prix d'une denrée est élevée par la demande, trouvant plus de difficulté à se satisfaire qu'un certain propriétaire n'a à se mettre à même de pouvoir l'offiîr, celui-ci recevra une rente qui ne sera pas le payement d'une meilleure qualité native ou acquise de sa terre ou d'une situation plus avantageuse pour le transport, parce qu'elle ne sera nullement proportionnée à ces causes impérissables ; elle ne sera qu'une prime gratuite, inattendue, inutilement payée à cause de l'insuffisance de la concurrence et de l'uniformité du prix du produit sur le marché.

Le produit qui donne cette rente peut se trouver dans des conditions naturelles beaucoup plus désavantageuses qu'un autre, de la même propriété, ne donnant pas de rente. Je veux dire que le dernier peut être cultivé sur la meilleure terre possible pour sa réussite, ayant absorbé une masse de capitaux en améliorations, et donner les plus belles récoltes aux moindres frais; mais si partout dans le pays ce produit est cultivé dans les mêmes conditions, il ne donnera pas de rente, les frais ne produisant que le profit ordinaire, tandis que le premier, cultivé sur un terrain qui lui convient beaucotip moins, où on n'a rien sacrifié, et ne donnant que de faibles récoltes, rapportera une rente si sur d'autres points du pays on est forcé de le cultivej* dans des conditions encore plus désavan-

tageuses. Voyant cela, il m'est tout à fait impossible de m'iraaginer que la rente que je reçois soit payée pour les forces naturelles des terres ou pour les capitaux impérissables qui l'ont améliorée.

Si l'impôt vient m'enlever cette rente, comme à tous les autres propriétaires territoriaux du pays, des campagnes comme des villes, je ne pourrai y élever aucune objection. Si je fais valoir moi-môme mon terrain et si ma rente ne forme qu'une faible partie de mon revenu, je ne sais môme si j'y perdrai beaucoup, car alors l'impôt sur la rente, qui n'afiTectera pas du tout les prix courants des produits du sol, en remplacera, sans doute, une grande partie d'autres qui tiennent les prix au-dessus du taux naturel ; il serait donc possible que je regagnasse immédiatement comme consommateur une grande partie de ce que j'aurai perdu comme rentier.

Que je garde ma rente ou que je la porte au receveur, elle doit m 'être payée pour le service que je rends en tant que propriétaire seulement; quant à ma situation propre, si ma rente est absorbée par l'impôt, je ne suis qu'un intermédiaire obligé et inévitable entre les consommateurs, moi compris, qui payent leur cotepart, et la caisse commune de la nation qui la reçoit. Mais tant que la rente m'est laissée à mon propre usage, je la tiens comme une prime de monopole ou de privilège naturel, et le surplus qui en provient dans la valeur échangeable de ma propriété donne à cette valeur le caractère de monopole naturel. (Sur l'emploi de ce mot, de nouvelles explications seraient superflues après

celles données par M. Joseph Garnier, à la page 43 du Journ. desÉcon.f mai 1851.)

La valeur de la propriété s'estime d'après son revenu net composé du profit et de la rente. Le capital relatif au profit est représenté et estimé dans les objets et matières périssables de l'établissement. Le capital correspondant à la rente n'est équivalent à rien, il est fictif et représente le monopole éventuel dont jouit le propriétaire au moment de la vente. Il n*est pas le prix de la terre ou des capitaux incorporés. Ceux-ci passent gratuitement dans le contrat; et la preuve, c'est que les terrains qui ne donnent pas de rente ne se vendent que pour le capital correspondant au profit seul. Et si l'on retire les rentes par l'impôt, les terres à rente ne se vendront pas autrement.

Voilà quelques-unes des vérités qui jaillissent de ces écoles RicardO' Malthusiennes que M. Carey dédaigne. Elles dévoilent des phénomènes de la plus haute importance, que M. Carey ne veut pas voir et dont la connaissance servira à établir d'âge en âge une distribution de plus en plus parfaite de la richesse. M. Carey trouve, au contraire, une loi toujours parfaite de distribution, inhérente à l'activité libre des hommes à tous les degrés de leur développement intellectuel et moral, pourvu que la liberté des rapports mutuels entre les individus ne soit pas troublée. Hélas! il n'y a rien de parfait parmi les humains ; ils sont obligés de progresser toujours et en tout, et dans la distribution des richesses aussi, sans se rebuter de l'idée de ne pou-

voir jamais arriver à la perfection, en cela comme en toute autre chose.

M. Carey pense (page 43) que la formule de Bastîat, service pour service^ est identique avec la sienne : ira-vail pour travail. Les services librement échangés sont toujours parfaitement égaux, tandis que l'égalité du travail dans les échanges ne se rencontre que comme cas particulier. La loi générale est l'indépendance entre le travail et le service qui en résulte.

Dans une industrie déterminée, autre que celle de la terre, on peut souvent considérer le travail comme proportionnel au service, parce que Ton admet que les profits et les salaires sont constants dans la même industrie à une époque donnée. Dans ce cas, on peut rapporter le payement et la valeur au travail. Mais dans les revenus variables pour le hiême travail de la terre, ainsi que dans des cas exceptionnels, tels qu'une catastrophe, un heureux hasard, un talent distingué, il est impossible d'attribuer de la valeur au travail, et l'on voit clairement alors que ce n'est pas le travail, mais le service qu'il permet de rendre qui est payé et a de la valeur.

Il y a une immense diflférence entre la possibilité, dans certains cas, de faire dans le service la part du travail ou bien dans le prix du produit la part de la rente, et la réalité de l'existence de cette part. Ce n'est que la proportionnalité du travail avec le service, et l'uniformité de la rente dans une industrie foncière donnée * ,

* Dans le prix du vin du Clos-Vougeot, par exemple, la part de la rente est facile à faire.

de tout un pays, qui peuvent rendre la supposition de ce partage possible.

La rente ne se paye pas plus pour le travail humain que pour les forces de la nature, puisque les capitaux impérissables entrent dans la catégorie des forces gratuites aussitôt que le bénéfice destiné à les réintégrer a disparu par suite de la concurrence. Il n'y a que les services dus aux capitaux périssables qui soient toujours payés, parce que ces capitaux doivent être sans cesse rétablis.

11 est vrai que dans les premiers écrits de Bastiat on trouve : « Mais tout est travail dans sa valeur (du « blé), répéterai-je... » « Le prix de la houille sur le (f marché n'est autre que le salaire des travaux d'ex- « traction et du transport. » (Réflexions sur les pétitions de Bordeaux , le Havre et Lyon , citées par M. Paillottet dans le Journal des Économistes^ juin 1851, page 160.)

Plus tard, Bastiat modifiait son idée, en disant : « Il « n'y a que cette portion d'utilité qui est due au travail « humain qui fait l'objet de l'échange et par consé- « quent de la rémunération. Celle-ci varie^ sans doute, « beaucoup à raison de l'intensité du travail, de son « habileté, de sa promptitude, de son à-propos, du « besoin qu'on en a, de l'absence momentanée de ri- « valité, etc., etc. » (Sophismes^ extrait cit^ dans la même note de M. Paillottet.)

Enfin, dans les Harmonies économiques^ lorsque Bastiat avait trouvé la vraie définition de la valeur : « la valeur y c'est le rapport de deux services échangés y » nous

lisons : « Il est très-fréquent qu'un travail considéré « comme insignifiant en lui-même soit accepté dans « le monde pour une valeur énorme ; il est plus fré- « quant encore qu'un travail opiniâtre, accablant, n'a- « boutisse qu'à une déception, à une non-valeur. S'il « en est ainsi, comment pourrait-on établir une corré- « lation, une proportion nécessaire entre la valeur et « le travail? y>

« Ma définition lève la difficulté. 11 est clair qu'il est (( des circonstances où l'on peut rendre un grand sera vice en se donnant peu de peine, etc., et c'est pour- « quoi il est plus exact » (cette manière d'envisager est seule exacte) « de dire, sous ce rapport encore, que la « valeur est dans le service plutôt que » (Bastiat devrait dire : et non) « dans le travail, puisqu'elle est propor- <c tionnelle à l'un et pas à l'autre. » « La peine prise par « le cédant exerce aussi son influence sur le marché^ « c'en est un des éléments, mais ce n'est pas le seul. « // n'est donc pas exact de dire que la valeur est détermi- « née par le travail. Elle Test par une foule de cojisi- « dérations toutes comprises dans le mot service. »

« Ce qui est très-vrai, c'est que, par l'effet de la tt concurrence, les valeurs tendent à se proportionner « aux efforts, ou les récompenses aux mérites. C'est a une des belles harmonies de l'ordre social. Mais re- « lativement à la valeur, cette pression égalitaire exer- « cée par la concurrence est tout extérieure, et il n'est « pas permis^ en bonne logique^ de confondre Vinfluence « que subit un phénomène d'une cause externe avec le phé- « nornène même. » (Harmonies^ 2^ édit., pag. 1 47 et 1 48.)

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