‹ Opuscules sur la rente foncièreChapitre 18 sur 23 · AGENTS NATURELS · texte numérisé non relu

AGENTS NATURELS

Je prends pour texte une note de Mw Clément insérée dans le Journal des Économistes (février 1 852) à la suite de la note de M. Boutowsky sur le même sujet.

J'achète du blé à un propriétaire de mes amis, et je le prie de me faire voir sa comptabilité pour m'enquérir.du prix auquel il aurait pu me vendre son blé s'il voulait se contenter d'un profit ordinaire, tout frais décomptés^. Le compte fait, il se trouve que j'ai payé 100 francs en sus. Je demande à mon vendeur, pour quoi croit-il m'avoir fait payer ces 100 francs en plus? -**- Force que mon prix est le prix actuel du marché, répond-il» — Sans doute, mais cela n'est pas ce que je vous demande; je veux dire : Savez-vous ce que y si payé par ce surplus de 100 francs? — La valeur ac^ tuelle du service que je viens de vous rendre, je pense* -r Cela n'est pas encore satisfaisant, il faut savoir le travail de qui ou de quoi j'ai payé. Or, je vois qu'il y a

dans votre production, outre votre travail, celui de la nature qui vous a aidé, et c'est pour ce travail que j'ai payé mes 1 00 francs. — Votre explication ne m'avance pas, réplique le propriétaire, car je me demande alors pourquoi ne vous ai-je pas fait payer 200 francs au lieu de 100 en sus du prix calculé. En vous faisant mon prix, je n'ai pu rien demander pour la coopération de la nature parce qu'elle ne m'a rien coûté et que je n'ai aucun moyen de lui assigner une valeur plutôt .qu'une autre. Je ne puis que m'informer du prix auquel le blé se vend; j'en demande davantage lorsque j'ai quelque raison d'espérer une hausse prochaine, ou bien, si je m'attends à une baisse, je rabats mon prix pour accélérer ma vente. C'est ainsi que je contribue à la hausse ou à la baissedu prix, tout en y étant limité par les modifications du rapport général de l'offre à la demande dans le pays. Pendant que le prix varie ainsi d'après le rapport de l'offre à la demande, la coopération de la nature dans mes travaux reste la même. Si elle est payée, vous avouerez qu'elle l'est très-sîngulièrement; on lui donne ce qui reste après avoir défalqué du prix courant le prix de revient et lé profit ordinaire. Elle doit se contenter de ce reste, quelque minime qu'il soit, et lorsqu'il n'y en a pas du tout, elle n'a rien. A quoi donc peut servir votre croyance que l'on paye la nature, lorsqu'au lieu de la payer vous ne faites que lui donner un superflu de payement que vous ne savez à quoi attribuer ?

On est habitué dans la vie journalière à voir toujours quelque chose de concret que l'on paye, e* Ton porte

cette habitude dans la science. On ne se contente pas de savoir que l'on paye un service obtenu et Ton veut découvrir les choses et les forces qui y ont été payées. Malheureusement pour les esprits auxquels répugnent les abstractions, les choses et les forces ne sont pas payées, et ne le sont jamais ' ; on ne paye dans le service obtenu que le degré de satisfaction de son besoin, et le degré de difficulté à se satisfaire ailleurs ou autrement, c'est-à-dire que l'on ne paye que le rapport de l'olBEre à la demande du service, ou, en un mot, la valeur du service. Il n'y a rien à voir au-delà.

Après cela, quelqu'un qui persisterait à vouloir attribuer le payement à un objet concret, dirait : j'accorde à Ricardo et à Bastiat que les forces de la nature ne sont pas payées ; mais ce dernier a dit, et je Taccepte encore, qu'il n'y a d'onéreux que les efforts humains, c'est donc ces efforts que je paye dans le service. Il y a plus : servir, c'est agir; la vente n'est-elle pas un vrai travail? En payant le service qu'on me rend, je paye donc toujours un acte humain, si ce n'est le travail précédent qui a permis de me rendre service, au moins l'acte accompli au moment même où l'on me sert, où l'on me vend quelque chose.

Pour qu'il y ait nécessité de payement, ou pour que le service soit valable ^ il faut, sans doute, qu'il y ait effort humain; mais pour attribuer la valeur d'un service à sa cause, il faut qu'il y ait proportionnalité cons-

^ On ne peut leur rapporter que virtuellement, la paye dans le cas seulement de leur proportionnalité avec la valeur du service.

tante entre cette cause et la valeur du service * . Il aurait suffît d'un seul cas où Ton aurait observé que le payement du service n'est pas en rapport avec le travail qni l'a causé, pour prouver que le travail ne s'estime pas par lui-même, mais uniquement par le service qu'il permet de rendre, et que, par conséquent, le service seul est évalué et payé.

Si, malgré l'exigence scientifique, vous voule» continuer à donner de la valeur aux forces de la nature et au travail, sans égard à leur disproportionnalité avec cette valeur, pourquoi vous arrôteriez-vous en chemin? Ce ne sont pas les seules causes de la valeur du service ; les causes en sont innombrables ; dites donc aussi que la rareté vaut tant de francs, que la mode, le jugement sont payés, l'habitude et le caprice valent tant, etc., etc. Un pareille langage n'est pas possible, sans compter qu'il est scientifiquement faux.

Il suffît, je crois, de ce que nous venons de dire pour prouver qu'à la question : qu'est-ce que j'ai payé ? La valeur actuelle du service obtenu, est une réponse pleinement satisfaisante et complète. Mais ^'arrêter là serait s'arrêter au seuil de la science, et je suis porté à croire qu'en voulant scinder le service diaprés les causes qui lui donnent lieu, en attribuant à chacune de ces causes une portion de la valeur totale du service, on n'a fait

^ Piqua entendons squs ce mot, avec B^stlat, uqe (ictioi) tiumiiiiQe \ejiiM à satisfaire un besoin dans autrui. Le service n*a lieu, pour nous, que dans réchange ou dans lUntention d*un échange à venir. M. Clément emploie ce mot dans le sens métaphorique et allégorique ; pour lui, les êtres inanimés rendent service, ce qui complète la personnification de la nature dont on veut payer le travail.

que mal poser la question. La question est de savoir, non pas ce que j'ai paye dans le service obtenu, msàsquelkis sont les causes qui m^ont obligé de payer pour ce service telle somme et non une autre? Pour résoudre cette question , il ne suffit plus de considérer le vendeur seul à qui j'ai eu affaire, il faut s'élever à un point de vue duquel on puisse apercevoir toute la production de Tarticle dont je viens de faire empiète. Je verrai d'abord les frais et les profits courants dans l'industrie que j'examine, je les comparerai aux frais et profits que j'ai trouvés dans la comptabilitë du propriétaire. Il serait possible que ses fVais soient trop forts. La cause en sera l'inhabilité; je les rabattrai au niveau des frais habituels. Si je trouve, au contraire, que ses frais sont moins grands, je l'attribuerai à sa capacité et je les augmenterai jusqu'au niveau des frais courants , parce qu'il faut que la capacité soit rémunérée. Ayant corrigé l'article des frais, je ferai de même pour les profits en les mettant au taux général de l'industrie considérée. Après avoir pris la somme des frais et profits^ je la compare avec la valeur actuelle de la somme totale du produit recueilli par le propriétaire, et je trouve une différence en sa faveur. Pour voir la cause de ce boni, j'examine encore la production de la denrée dans le pays^ et je découvre des propriétaires qui n'en produisent que juste autant qu'il en faut pour couvrir leurs frais et se procurer le profitordinaire.Lacausedupayementde mes lOOfrancs, en sus des frais et profits du producteur, devient alors évidente : les propriétaires qui ne retirent que leurs

profits ne peuvent augmenter le rendement de leurs terres; ils sont donc obligés à tenir le prix du produit au taux où il est; ce sont eux qui ont fait le prix, ou, si vous voulez, c'est le degré de fécondité de leur terre, relatif à notre produit, qui en a fait le prix. Ce n'est donc pas la coopération de la nature qui a augmenté mon payement, mais sa moindre coopération dans une partie de la culture de la denrée que j'ai acheté '.

On ne peut donner plus de preuves de la disproportionnalité du travail avec la valeur des services, qu'on n'en trouve dans le début de la note que nous avons pris pour texte. Il en ressort aussi, quoique l'auteur ne le fasse pas observer, que cette même disproportionnalité existe entre la valeur des services et la coopération de la nature. 11 en résulte, pour nous, que ni le travail ni les forces naturelles n'ont de valeur propre'. L'auteur soutient le contraire, et, ne refusant pas la valeur au travail, il croit devoir en attacher aussi aux dons de la nature.

Le fond de la question n'est pas là; il s'agit de sa* voir non pas si le travail et la nature, qui concourent à la formation de la valeur du service, ont eux-mêmes de la valeur, ou, autrement dit, s'ils sont toujours proportionnels à la valeur du service qu'ils mettent à même

^ Soyons justes, cependant, et après avoir retiré nos offrandes à Gybèlc, abstenons-nous de faire injure à la vénérable déesse en l'accusant de parcimonie. Est-ce sa faute, si Ton demande un produit qui ne trouve plus de conditions convenables à sa culture? Est-ce sa faute si une terre donne un chéttf produit, tandis qu'employée autrement, elle aurait donné des récoltes magnifiques ? Est-ce sa faute si Ton manque de capitaux, de science et d'art, pour retirer les trésors qu'elle est prête à nous livrer?

de-pouvoir rendre; la négation est ici une évidence. La question est de savoir si la coopération de la nature est onéreuse comme est onéreux le travail? A cela, Ricardo et Bastiat auraient répondu non; Tauteur de la note dirait oui. Ce dernier n'apporte aucune preuve à cette opinion, il la pose comme démontrée après avoir donné un grand nombre d'exemples de la disproportionnalité de la valeur du service avec le travail qui en a été une des causes. Il croit, sans doute, avoir démontré par là que la coopération de la nature acquiert aussi de la valeur, et que, par conséquent, cette coopération est néreuse*

Pour nous, qui voyons dans la disproportion du travail et des dons naturels avec la valeur, si abondamment démontrée par l'auteur, la preuve de leur nonvaleur propre, pour nous, la question de l'onérosité ou de la gratuité de l'une et de l'autre de ces deux causes du service reste entière.

Pour s'assurer si une des causes donnant lieu à un service est de nature onéreuse ou gratuite, il faut examiner l'eflfet que produit sur la valeur du service son augmentation ou sa diminution. Le travail, c'est la peine, l'effort, l'obstacle surmonté; c'est l'onérosité même, et il n'y a pas de doute en ce que son augmentation fait accroître la valeur du service, sans lui être nécessairement proportionnel. Les dons ou les forces de la nature produisent-ils le même effet? Les prix augmentent-ils en raison de l'abondance des récoltes? Les produits de la terre sont-ils plus chers dans les pays où le sol est plus fertile? Lorsque la nature nous aide,

n'fest-ce pas notre peiiie ijui diminué 2^ La coopâràition des forces naturelles n'équivaut-elle pas à des obstacles écartés^ et n'est-elle pas la gratuité même comme le travail est Vonérosité? Quelle autre gratuité eiîste poilt» lés hommes j si ce n'est l'aidé de la nature? Les circonstances au milieu desquelles une fot*ce est placée pëntérit-elles en changer la nature? Si l'action des agents fislturéls est d'une nattire évidemment gratuite, est-îl fogique de nier cette gratuité pour s'épargner la peîue de chercher la véritable cause d'tln phénottiène qu'w désire expliquer?

Où est l'illusion des auteurs qui trouvent de ToriëlDsité dans là coopération de la nature? On voit un propriétaire qui vend son produit au-dessus du pril qui ne lui donnerait que le profit, et l'on sé dit : la coopéi*ation de la nature lui fait gagner le surplus; il jouit de cette coopération gratuitement; la société, prise eu masse, n'y ayant rien sacrifié, l'obtient de mértie gl'aiis, mais moi, je la paye; elle est onéreuse pour moi, cette coopération prétendue gratuite!

11 est impossible de comprendre un phénotûène social en n'examinant qu'un coin du vaste champ où fl se produit. Cependant, si je m'abstiens de me prononcer à la première vue d'une propriété donnant une renie, et que j'y séjourne ou y revienne quelquefois encore, je ne tarderai pas à voir que plus la coopération de la nature y est eflScace, moins le propriétaire est exigeant sur les prix, et qu'au contraire, il devient roide et tenace toutes les fois que la nature l'a moins hien secondé. Comment se fait-il que les forces de la

attire, ^\xi Sont dëvëiltles otiëreùsëâ à càlisé dé l^^^i^ propriation^ traraillent, en même iemps^ au jirofil Aëé constimtilatéiirs en llenir faisant passer glratuitëtfient tihë partie dii pHiduit tjii'îls payaient naguèt^e, lorsque là nature était moins gétiéreilsë? Pour m'explîquer la cdn^ thidiction^ il faudra que je ihe décide à parcourir le payô^ et je ine convaînquerai que mon explication était âti rèbOiirs de la yérité. Que ce n'est jamais la coopération de la nature qui a été payée au propriétaii*e que j'avais dërtot ttioi, iriâis que la métae loi, ëiitreVûe eii tiisitànt sa {)rd|>riété à plusieurs reprises, règiie sur toutes hé propriétés cotisîdérées ensemble, savoir : qu'on ne payé eëliii-Kîi qu'en raison d'une moindre efpcacité de la coopération de la nature, ce qui revient à un plus grand travail chez celui-là. La valeur dés services fonciers augmente donc toujours lorsque la coopératioii de la natute diniitiue; elle diminué, au contraire, lorsque celle-ci augmente. Il est évident, alors, que cette coopération est gratuite, et qu'il n'y a d'onéreux que le peu de coopération de la nature, c'est-à-dire que Veffort que l'on est alors obligé d'augmenter.

11 est onéreux de prendre plus de peine qu'auparavant potir obtenir la même quantité de produits, mais il faut bien y passer, puisqu'on ne sait pas faire autremelit. 11 est aussi onéreux, pour les consommateurs qui forment la inasse de la société, de payer certains propriétairéli à raison des difficultés rencontrées par d'autres. Mais màiiiténant, nous savons que la coopération de la nature est toujours gratuite, et nous ne nous soumettrons irfus si âîisément à ilne oriérosité illusoite. Nouô île dirons

plus au propriétaire : Voici un payement pour Taide que vous a prêté gmtuitement la nature, c'est un gain auquel vous avez droit comme propriétaire heureux ; mais nous dirons : Voici un payement à cause de lajpaine que quelqu'un se donne et que vous ne vous donnez pas; gain provenant d'une gêne sociale qu'il aggrave^ et dont, un jour, vous ne serez que le dépositaire temporaire, pour son versement définitif, comme impôt, à la caisse publique.

Un avantage personnel, un beau diamant trouvé par hasard, sont de môme d'autant plus payés qu'ils sont plus rares. L'effet des dons de la nature est donc aussi de diminuer la valeur du service; d'où il suit que ces dons ne sont pas onéreux. Seulement, dans ces cas, ce n'est pas le travail qui contribue le plus à l'onérosité du service, mais une autre des causes qui influent sur l'offre, — la rareté^ ou le manque d'abondance des dons de la nature. Ce manque n'oblige ici personne d'augmenter d'efforts pour obtenir le même produit. Le prix du service extraordinaire n'est pas élevé par une augmentation de la peine de quelqu'un. Ce prix est toujours l'expression exacte de la valeur d'une richesse nouvelle introduite dans la société. Il est au-dessus du profit ordinaire. Le surplus du prix n'a ni le caractère du profit^ parce qu'il est en dehors de la concurrence générale, ni celui de la rente^ parce que le fonds productif n'y existe pas, ou se trouve réuni inséparablement au produit, et que ce surplus n'est pas permanent , mais accidentel ou viager. C'est un bénéfice accidentel ou viager sui generis qui, comme le

profit, ne saurait être attaqué par l'impôt sans injustice et sans nuire aux intérêts sociaux.

Si l'on disait qu'un terrain donnant un produit exceptionnel, — tel que le Clos-Vougeot; par exemple, — s'approche des cas d'une heureuse trouvaille et d'un talent hors ligne, en ce qu'il y a une richesse nouvelle introduite et non un simple déplacement de la richesse à propos d'une nouvelle peine; nous répondrions que ce n'est pas le terrain, mais son produit, qui est une richesse nouvelle dont la valeur appartient à la catégorie de celle des objets rares. S'il n'y a pas de plus grande peine prise par quelqu'un pour produire une denrée pareille, ce n'est que parce que cette peine aurait dû être énorme ou infinie. 11 y a donc plus que jamais déplacement gratuit de la richesse, quoiqu'il ne soit qu'à propos d'une peine virtuelle. Le bénéfice procuré par ce terrain a donc le caractère de la rente^ en ce qu'il est un déplacement de la richesse, dévolu à un fonds productif détaché du produit et impérissable, dont l'existence et l'emploi n'exigent point de bénéfice ou d'amortissement en sus des profits, et en ce que ce bénéfice est ici permanent, et qu'il peut, sans inconvénient aucun et sans aucune influence sur le prix du produit j être prélevé en totalité par l'impôt. Ce dernier caractère est spécial et essentiel à la rente; il en est, pour ainsi dire, la pierre de touche. Toute partie du revenu qui le possède est une rente foncière^ et on ne peut donner le nom de rente foncière qu'à la partie du revenu douée de ce caractère.

Rien de pareil ne peut avoir lieu dans les cas de

fpi^cls ppriissahlegi demandant un amortissement} m dans ceux de forces productrices inséparables du produit et faisant, pour ainsi dire, corps avec lui : telles sont les capacités personnelles ; moins encore, s'il est possible, dans les cas d'absence de production, tel que la possession d'un objet rare : d'un diamant ou d'une terre d'agrépient, par exemple* L'équité dans la distribution des p^rpduits ou d'objets d'agrément ne peut avpir lieu que par la différence de leurs valeurs ; mais la distribution des fonds productifs impérissables peut être égalitaire, parce que ces fonds n'exigent rien audessus des profits courants et que ce n'est pas euxmêmes qui satisfont les besoins, mais leurs produits.

(jCs efforts que l'on fait pour se donner, à soi-même, le change sur le caractère de la rente foncière font beaucoup de tort à la science. Nous sommes de l'avis de M. Dunoyer, qui professe la sévérité, l'inflexibilité, la dureté même, tant qu'il s'agit de théorie. Aucune considération étrangère ne doit, suivant lui, avoir de prise sur la vérité scientifique. Autre chose est la pratique; là on doit être aussi facile qu'on a été inexorable en théorie. Nous avons applaudi de plein cœur à ces paroles qui nous ont encouragé à dire la vérité telle qu'elle est, sans avoir égard aux opinions susceptibles qui s'ei^ alarmers^îent, bien à tort sans doute, et sans nous demander si d'autres ne s'en serviraient pas pour en fausser les conséquences.

Que ne dit-on pas pour légitimer et justifier la rente! comme s'il pouvait y avoir quelque chose d'illégitime et d'injuste dans la jouissance d'un boni que l'on est

forcé de garder 5 quoiqu'il soit de nature à aggraver nue peine sociale? La rente n'est pas injuste, elle est éminemment imposable. Ce n'est donc, au fond, que pour en détourner l'impôt que l'on accumulerait tant de raisonnements et de parallèles à sa justification ! Je pe sais si, dans quelques pays, elle n'est déjà pas presque entièrement absorbée par les impôts. Dans ces pays, il n'y a même pas de prétexte à soumettre la science à la pression de circonstances politiques passagères.

On met en avant les inégalités personnelles, que l'on compare aux inégalités dues à la rente foncière. N'y a-t-il donc pas d'inégalités personnelles parmi les propriétaires fonciers ? Comparez ces inégalités-là aux inégalités personnelles dans d'autres industries, mais ne faites pas la comparaison d'inégalités hétérogènes. La rente n'est le résultat de la capacité ni de l'homme pi de 1^ terre. La capacité de l'homme, appliquée à la terre, lui donne un bénéfice qui exprime une nouvelle richesse créée, tandis que la rente n'est qu'un déplacement de la richesse à propos d'une diminution re-^ lative de la production. La capacité ou fertilité de la terre ne donne pas de rente si l'on ne se trouve dan? la nécessité de placer 1^ même culture dans des conditions nioins avantageuse^.

Quelque inégaux que soient naturellement les tra? Tailleurs, aucun d'eux ne gagnera jamais quelque chose qui puisse être prélevé sans le décourager et sans nuire àl'industrie qu'il professe, tandis que la rente n'est nnllement nécessaire aux progrès de l'indu^tf^ie foncier^.

On rappelle les avantages divers que possèdent les habitants du Groenland, de la Terre-de-Feu, de l'Andalousie et de la Touraine. Mais ce n'est pas l'égalisation générale de Thumanité que l'on peut raisonnablement avoir en vue, ce n'est que le perfectionnement possible de la distribution des richesses suivant les mérites et les besoins de chacun, d'une paft^ ce qui serait parfaitement atteint par la liberté universelle des échanges, et le perfectionnement de la distribution, aussi uniforme que possible, des pertes et des peines sociales, d'autre part. Or, la rente est généralement une aggravation des peines sociales; cette aggravation est nécessaire pour une distribution équitable de ces peines parmi tous les membres de la nation, mais une fois ce résultat obtenu, il est inutile que l'aggravation des peines subsiste et qu'elle devienne une prime à l'avantage de quelques membres.

Les inégalités qu'on met en ligne avec la rente, et qu'il devient fatigant d'énumérer, ne sont pas dues à une peine sociale, et leur nature n'est pour cela pas comparable avec la nature de la rente. Pourquoi ne penset-on pas à comparer ce genre de revenu au gain obtenu par un producteur à cause de la ruine d'un autre, par le naufrage, l'incendie, etc., comme nous l'avons fait ailleurs? 11 y aurait là quelque similitude, et il serait curieux de voir comment on s'y prendrait pour prouver que le manque d'établissements de sociétés d'assurances n'est pas un mal; qu'il ne fait pas gagner inutilement ceux qui n'ont pas souffert, mais quil fait payer pour les forces coopérantes de la nature^ qui ont

acquis^ par suite de V accident y une valeur! Ne serait-ce pas un raisonnement parfaitement analogue à celui que l'on fait en parlant de la rente?

La note de M. Clément se termine par un exemple et des conclusions qui ne peuvent s'appliquer qu'à un pays en dehors de toute possibilité naturelle de communication avec d'autres pays. 11 suppose qu'une augmentation de la quantité de denrées produites aux mêmes frais peut ne pas diminuer les prix des denrées, lorsque la demande s'élève en proportion de cette augmentation. Cela suppose l'impossibilité de la concurrence. Nous avons déjà examiné la même supposition dans l'article Observations sur une nouvelle explication de la rente f etc., auquel nous pourrions renvoyer le lecteur, mais le sujet est trop important pour ne pas s'y arrêter encore.

L'auteur suppose un pays où il n'y a plus de terres disponibles, et où la concurrence étrangère n'existe pas. Il suppose que la rente (il la nomme : valeur propre des services naturels) forme le dixième du revenu brut. Si les améliorations augmentent la quantité du produit d'un dixième sans nouveaux frais, en même temps que la demande en augmente dans la même proportion, le prix reste le même, vu le manque de concurrence, et la rente hausse proportionnellement à l'augmentation du produit, c'est-à-dire encore d'un dixième du revenu brut, et se trouve ainsi doublée * . Dans

^ Le produit total étant A, si le prix est p, la valeur du produit sera Xp, La rente étant une partie n du revenu brut Âp, sa valeur sera nXp;\e reste du revenu, Ap — nAp ou (l — n) Ap représentera les frais. Si le produit

ce cas, les frais (profit y compris) nécessaires à la production de la même quantité de produit qu'avant l'amélioration, seraient réduits de près du onzième de leur valeur précédente *.

Ainsi la hausse de la rente peut coïncider avec l'état stationnaire du prix (toujours dans l'impossibilité de la concurrei^ce), pt même avec upe réduction du prix, jusqu'à une certaine limite^.

Jusqu'ici l'auteur est dans le vrai. Mais il ajoute qu'il suffit pour cela que les perfectionnements viennent balancer ou dépasser l'effet de l'accroissement de la population. Pour être encore dans le vrai, il aurait fallu préciser qu'il s'agit ici d'améliorations augmentant la

s'çst accru d'une partie m de la quantité Â, raccro|8sement sera m A, et le produit total A-j- m A ou (1 -|-^) A. Le prix n'ayant pas varié, par suite de la constance supposée du rapport de ToûVe à la demande, le revenu brut sçra (1 4- flt) Ap. Les frais restant les mêmes, la rente sera la différence .entre le nouveau revenu (1-j-w) kp et les anciens frais (1 — n) Api elle sera [(1 -|-m) — (1 — n)] \p, ou (m-f-w) Ajp. Dans le cas de w égal à n, qui est celui de Vexemple de Tauteur, la repte devient 2 nkp, double de sa valeur précédente nXp.

^ Pour la production de la quantité (1-|-^) A de den|réQÇ| il faut (1 — n) Ap de frais, donc pour la quantité A, il en faut

cequi^pour m égal an et égal à 0,10 donne 0,81818... A^, de Q,08181...i ou d'un onzième au-dessous des frais primitifs (1 — >-n) Ap, égaux à o>9 Ap. * Voici cette limite : les lettre^ ayant les mêmes significations, si p' wjt la nouveau prix , la différence entre le revenu [i -{-m) A p' .et les frais (1 — n) Ap devra dépasser la rente primitive nAp pour que la hausse de là rente ait lien. Il faut donc que (l-{-m)p' — (1 — n) p soit plus grand

que np, ou que p' dépasse r-^ — . Dans l'exemple, m est égal à 0,10 , et le

nouveaa prix doit s^ t^nir aa-4e&8ii9 des 0>91 à» T^ncienf PW 9Q*U y ^\ j^Ui^ de la rente.

quantité des denrées produites aux mêmes frais * . Si les perfectionnements consistent dans la diminution des frais pour la même quantité de produits, la rentp haussera sans qu'il y ait eu accroissement de la deipande ^, de sorte que le perfectionnement agira dans le même sens avec cet accroissement, la concurrence étant exclue dans l'hypothèse de l'auteur.

Les propriétaires gagnent, comme on a vu, même en fitugmentant la production aux mêmes frais, parallèlement à la demande^ et il y a cela de reiparquable, quq la rente y croît davantage que si l'on diminuait les frais dans la même proportion pour obtenir la même quantité de produits, la demande restant dans ce cas stationnaire'. Cependant les rentes, dans le cas d'augmen^tion des produits^ ne font que diminuer relati-

^ Qxi ipeneoptre dans beaucoup d^écrits sur la rente le manque d^attention à la grande différence entre Taugmentation du produit aux mêmes frais et la diminution dés frais pour la même quantité produite. Ricardon'a pas manqué de la faire Toir.

' Si \^ demande n'augmentait pas et que les perfectionnements eussent

réduit les frais, de 0,9 Ap, à 0,818181 Aj7,la valeur du produit A étant

toujours Ap, la rente serait A p — 0,81818 Ap ou 0,1818.... Ap; de

0,08i81.,. au-dessus de sa première valeur.

' Si pour le même produit A, valant Ap, les frais étaient baissés d'une partie m de leur ancienne valeur, les nouveaux frais seraient (1 — m) (1 — n) Ap, et la rente deviendrait [1 — (1 — m)(l — n)] Ap. Pour n et wi égaux à 0,10 elle serait 0,19 Ap et aurait haussé de 0,09 au-dessus de 0,10 Ap^ si^ première valeur, et descendue de 0,01 au-dessous de 2 n Ap égal à 0,20 Ap, son autre valeur. Ce dernier résultat fait voir qu'il y a plus d'avantage à augmenUr la production aux mêmes frais, la demande augmentant dans ^e même rapport, et le prix restant, par conséquent, le même, qu'k diminuer tes frais dans la même proportion sans augmenter le produit, la demande ne variant pas, ni le prix, par conséquent. L'expression générale de cet avantage est m n kp.

vement à la demande, et si cette augmentation n'était pas faite, les rentes hausseraient bien plus par la hausse du prix. Les améliorations diminuant seulement les frais, augmentent, au contraire, les rentes (toujours dans l'absence de la concurrence) de toute la somme économisée sur les frais, et cette hausse des rentes s'ajoute à celle produite par la demande, au lieu de s'en retrancher.

L'auteur croit pouvoir logiquement déduire de ce qu'il venait de présenter comme exemple, que si la population d'un pays entièrement approprié et cultivé ne s'accroît pas, Véconomie de travail en agriculture profite entièrement aux consommateurs, sans que le propriétaire y perde. Nous venons de prouver que Yéconomie de travail^ sans augmentation du produit, profite entièrement au propriétaire et nullement au consommateur, à moins que la demande ne diminue. L'augmentation de la quantité des produits, aux mêmes frais, au contraire, profite, dans le cas indiqué par l'auteur, entièrement aux consommateurs, et le propriétaire ne pourra y gagner qu'à la condition que la quantité produite surpassant la demande précédente et faisant baisser le prix, celui-ci se tienne au-dessus d'une certaine limite * ; sera-t-elle satisfaite, cette condition, c'est ce qu'on ne saurait prévoir, et ce que l'expérience seule peut indiquer.

Suivant l'auteur, si l'économie du travail est 4, et que l'accroissement de la population ne soit que de 2,

• * Voyez la note 2 de la page 154.

Tayantage est également partagé entre le propriétaire et le consommateur. Nous avons prouvé que dans ce cas l'avantage du propriétaire, résultant de l'économie, s'ajoute à celui résultant de laugmentation de population, et que le propriétaire y gagne seul. Si c'est la quantité de produits qui, sans économie de frais, a augmenté deux fois plus que n'a augmenté la demande, alors le prix a dû descendre à l'avantage des consommateurs. Si cette baisse du prix ne se trouve pas audessous d'une certaine limite, le propriétaire y gagnera aussi, mais pas nécessairement autant que les consommateurs. Je ne crois pas qu'il y ait un moyen de calculer quel sera le prix d'une denrée, lorsque la quantité de celle-ci augmentera dans une proportion connue , audessus d'une demande donnée *, et qu'il soit possible de prévoir, dans notre cas, si le propriétaire y perdra ou y gagnera; il n'y a ici de parfaitement sûr que l'avantage des consommateurs ^.

L'auteur donne le nom de théorie à cette application de la théorie de la rente à un cas très-exceptionnel. C'est, par exemple, celui du Clos-Vougeot, que Ton pourrait considérer comme en dehors de la concurrence. Son propriétaire sait sans doute que s'il pouvait

* Car la demande ne dépend pas seulement du besoin, mais encore du caractère de la population plus ou moins disposée aux jouissances ou à l'épargne. L'observation de semblables phénomènes a fait voir que le prix descend beaucoup plus rapidement que Taccroissement de la quantité d'une denrée sur le marché.

' Il ne faut pas en conclure que les propriétaires ne feront pas augmenter leur production , il sufilt pour cela que le territoire soit divisé en un trèsgrand nombre de propriétés.

aiigmentei* indéfiniment son produit, même sànè nôiiteaiix frais, il ne devrait le faire qù'àved circdrispection, afin que la baissé du prix ne diminué paslà valeiii* totale du produit, mais qu'il peut hardiment îlitroduife toute amélioration ditoiniiàtit les frais sails âUgtnenter la production.

Aussitôt que la concurreiicé est admise, èoît cjti'elie ait lieu dans le même pays, s^il y a encore des terres inexploitées , soit qu'elle vienne de l'étrariget*, dri né peut plus supposer le maintien du prk â la suite d'économies de travail sans augmentation de la demande, ili son maintien à la suite d'une augmentation dés produits , aux mêmes frais, sans ùné augmentation de la demande en plus forte proportion. Si la demande n'àugtaentait que dans la même proportion, le prix baisserait, parce qu'il est donné par les frais plus le profit orâimirej, qui n'oiit pas vaHé, divisés par le produit brut du terrain le moins productifs qui a augmenté ^ Ce prix est toujours fixé par les terrains les moins productifs , qui ne peuvent donner plus du profit ordinaire, y étant réduits par la concurrence.

11 ne faut pas oublier que nous raisonnons darts là supposition d'une seule et môme denrée cultivée, autrement les questions sur le prix des denrées et sur les revenus fonciers seraient insolubles et môme indéchiffrables.

* Voyez : Observations sur une nouvelle explication de la îrénte, etc., 0t Des capitauœ employés aux exploitations agricoles.

LA

Page 1