PRÉTENDUE CAU§E DE U MISÈRE D'UN PAYS
Tii-Ji rt
Le crolraît-ôri? M. Carey, qui a dëcouvert, dit-U, une îoî spontanée de distribution des richesses, dottt là perfection ne laisse rien à désirer, porte la main stif la base môme dé sa loi , sur la liberté des échanges! L^ distribution qu'il prône est- elle donc une distribution artificielle inventée par lui ? 11 a repoussé le mot d^ invention qu'on avait attribué à sa pensée, il a soutenu qu'il* n'avait fait que découvrir Y effet harmonique des traiisactîons spontanées et libres, par conséquent, entre lés hommes. Comment s'est-il donc pu décider *à vouloir troubler l'harmonie naturelle des intérêts, en soumettant la source même de cette harmonie à Une réglementation légale? Dans son article contenant cette hérésie (Journal des Économistes ^ mars 1853), il ne nous fait pas voir commetit la restriction de la liberté des échanges pourrait ne pas porter atteinte au mécanîisme de la loi naturelle de distribution, il n'en dît pas
un mot, et laisse le lecteur, qui connaît ses opinions sur Tharmonie spontanée des intérêts, dans une difficulté insurmontable d'accorder la perfection du résultat des échanges libres, avec une plus grande perfection encore provenant du retrait de cette liberté.
S'il ne s'agissait que de mettre en doute la perfection finale de la distribution des richesses par l'eflFet seul de la liberté des échanges ; s'il ne s'agissait que de l'insufBsance de cette liberté pour l'établissement d'une harmonie parfaite entre les intérêts individuels; s'il ne s'agissait, enfin, que des correctifs à introduire dans le mécanisme social, sans toucher en quoi que ce soit à son organisation naturelle et spontanée^ nous applaudirions à la détermination de M. Carey. Mais il attaque, non pas quelques résultats de l'organisation naturelle des sociétés, résultats qui demandent un redressement partiel; il attaque la loi même de cette organisation, — la liberté du travail et des transactions. Nous devons en prendre la défense.
Voici la substance des arguments de M. Carey. La terre ne fait que prêter à l'homme sa nourriture, et si l'homme ne paye pas ses dettes à la terre, celle-ci est sûre de l'expulser. Pour rendre à la terre ce que l'on en a retiré, il faut consommer les produits sur place ou, au moins, à proximité; donc, un pays qui exporte constamment ses produits bruts, pour recevoir en retour des produits fabriqués, s'épuise et tombe finalement dans la misère. Pour prévenir ime pareille déchéance, il faut forcer la nation à la création des industries manufacturières, et on y parvient au moyen
cl*un système prohibitif ou protecteur introduit dans les tarifs de douane.
11 n*y a pas de doute en ce que la consommation sur place des produits bruts est une cause très-active de la fertilisation de la terre ; mais il s'agit de savoir si les restrictions commerciales ne remplaceront pas un désavantage par un autre plus grand encore.
Pour mieux saisir l'effet, supposons que le pays soit exclusivement agricole, c'est-à-dire ne préparant luimême que son alimentation seule. Supposons qu'une prohibition absolue vienne interdire toute importation libre jusqu'à ce moment. Le travail et le capital employés à la terre se borneraient alors à la production de ce qui est nécessaire pour la consommation intérieure, et toute la partie du capital et du travail qui fournissait à l'exportation serait consacrée à la fabrication. Dans son nouvel emploi, ce dernier capital produira moins de valeurs, car s'il n'en était ainsi, il n'y aurait pas de raison pour le pays d'avoir été exclusivement agricole. Si la moitié du travail national précédent suffisait à la consommation intérieure, et si l'autre moitié allait produire dans les fabriques les trois quarts de valeurs qu'elle produisait naguère, le pays serait annuellement en perte d'un huitième de son revenu antérieur. Que gagnerait-il en retour de cet appauvrissement? Il gagnerait que la consommation alimentaire des hommes, seulement, se serait circonscrite sur la moitié des terres qu'elle occupait jusqu'alors. Or, l'engrais provenant dé l'alimentation des hommes ne peut valoir le quart de leur travail ,
pas même le millième. 11 serait dope infiniment moins onéreux d'acheter cette quantité d'engrais dans un autre pays au lieu de lui sacrifier le quart du travail de la moitié de la nation.
M. Carey ne peut nier que le nombre d'anin^aux domestiques ne diminuât de moitié au moins, puis* que le capital agricole est réduit de la moitié et les revenus du pays d'un huitième. Il ne peut croire non plus à une augmentation d'engrais à cause de Fin* troduction des manufactures; car si nous avons, d'un côté, en plus, une quantité d'engrais provenant de la transformation des produits bruts en objets manu*^ facturés^ correspondants aux trois quarts des produits importés jusqu'ici de l'étranger; de l'autre côté, nous avons, en moins^ une quantité d'engrais qui provenait d'un quart de la consommation de produit^ précédemment importés. Pour qu'il eu résulte une augmentation d'engrais dans le pays, il faudrait que les résidus des fabrications continssent plw du quart de parties utiles que n'en contiennent les produit^ fabriqués !
Il en résulte que si le pays s'appauvrissait Ipfs de la liberté des échanges, il s'appauvrirait ^ncor^ plus sous la prohibition.
Si au lieu de donner une impulsion artificielle ai| pays, on y laissait l'industrie se développer librement, les manufactures ne s'établiraient pas ^^vant que l'emploi des capitaux n'y soit tout aussi fructueux que ^ans le travail de la terre. Alors il n'y aurait aucune diminution de richesses causée par l'établissement des ma-
nufaçtures, et la terre gagnerait d'un côté sans que la nation perde de Tautre. La combinaison la plus avantageuse, et qui s'établirait en ce cas spontanément, serait celle dans laquelle une grande partie des produits alimentairesdes hommes et des animaux seraient consommés dans le pays. Plusieurs des produits non alimentaires ne sont pas à dédaigner aussi , sous le rapport des engrais, quant à leur fabrication et leur consommation sur place, mais leur effet est incomparablement moins important.
11 ne faut pas que nous laissions le lecteur dans ridée que nous admettons ^ avec M. Carey, l'épuisen^ent inévitable des terres si leurs produits ne se consomment pas sur place ou dans la proximité. C'est là une théorie de la misère progressive et fatale, épitbète que l'on donne avec si peu de fondement aux théories de Ricardo et de Malthus. Je me suis déjà permis, ailleurs, d'offrir pour exemple une propriété que je possède dans un pays peu peuplé ; je ne puis faire mieux que de la donner encore ici pour type d'une terre éloignée des points de consommation.
Ces points sont trois villes de districts de moins de dix mille habitants*. Elles sont éloignées de 70 à 90 kilomètres de ma terre, et il n'y a aucune possibilité d'en retirer des engrais. Les produits de la terre se réduisent au seigle, à l'avoine, au lin et au bétail. La consommation des hommes sur place est tout à fait
^ Porhhofféi Kholm, du gouTemement de Vèkoft, et Staraya-Rcussa, da soqvennement der<^TgOTOd, en Biusie.
msignifiante , et toute la récolte est exportée à l'état brut. 11 n'y a et il n'y a jamais eu aucune manufacture, et il n'y arrive jamais d'agglomération, même accidentelle , de population. On n'y a même jamais vu un cantonnement militaire, chose extraordinaire dans mon pays. Il n'est pas possible de trouver une propriété mieux placée pour vérifier la théorie désolante de M. Carey. Comment se fait-il donc que depuis un temps immémorial que cette terre se trouve dans notre famille, elle ne nous a non-seulement pas expulsés, mais qu'au contraire , ses produits n'ont fait que s'accroître, et que depuis que j'en ai hérité, il y a vingt ans, je vois qu'elle ne donne pas le moindre signe d'épuisement. Il est indubitable que si au lieu d'exporter les grains, mes acheteurs les faisaient manger chez moi, mes récoltes auraient progressé rapidement; mais enfin, telles qu'elles sont, elles ne baissent pas, il s'en faut. La raison en est toute simple : une partie des terres est consacrée à la récolte du foin et aux pâturages naturels. La proportion en est calculée de manière à ce que l'engrais obtenu de cette partie de la terre , qui n'en exige pas, soit au moins suffisant pour rendre à la terre des champs ce qu'on en enlève.
Du reste, sans connaître le mode de retour à la terre de ce qu'elle prête^ comme dit fort bien M. Carrey, on doit prévoir qu'il doit y en avoir un, puisque les centres de population, les manufactures, les capitaux accumulés, tout cela ne date pas du jour de la première culture, et pourtant les populations se sont soutenues et ont progressé tout en ne travaillant qu'à
la terre et en exportant leurs produits. Il n'y a pas de pays où Ton ne puisse voir des terres qui n'ont jamais reçu d'engrais du dehors, dont on a toujours exporté les récoltes et qui ne continuent pas moins à nourrir. et enrichir une population de plus en plus nombreuse. 11 est certainement avantageux de consommer sur place, mais il n'y a pas ruine en ne le faisant pas.
Ce qui est de la misère en Irlande, à propos de laquelle M. Carey a écrit la lettre que nous examinons, c'est l'expression visible de la décroissance, relative à la population, des capitaux. Pour causes de cette décroissance, on donne l'absence des propriétaires riches, l'oppression séculaire du gouvernement anglais, l'indolence naturelle de la population et son imprévoyance dans la multiplication. J'avoue qu'il est difficile de s'attendre à une contrainte morale et aux progrès de l'activité intellectuelle, chez un peuple dont les richesses matérielles diminuent. Les hommes en détresse sont sourds aux plus sages conseils, et ne sont même pas capables de les comprendre.
Il faut reconnaître que ce qu'on nomme Va jsentéisme et l'oppression sont deux des causes immé liâtes de la misère en Irlande; mais il faut y ajouter encore une troisième, non pas la liberté de commerc avec l'Angleterre, comme le fait M. Carrey, mais labsence de la liberté du commerce avec toutes les autres nations du monde. L'on verra bientôt, j'en suis convaincu, que l'effet bienfaisant de la réforme douanière de la Grande- Bretagne, jointe à l'équité du gouvernement envers l'Irlande, dépassera, dans très-peu de temps, la seule
câuèé contraire au progrès qui y reste actuelleitieiit — l'absence des familles fortunées. Elles exportent les richesses dû pays sàris en apporter d'autres en retour, comme Fa justement observé M. Clément dans son compte rendu de l'ouvrage de M. Mac CuUoch (Journal des Économistes^ juillet et août 1852, page 368). Les progrès de l'activité et de la prévoyance du peuple seront les conséquences du développement des richesses matérielles, et agiront, à leur tour, comme causes de l'augmentation de la prospérité, mais elles ne peuvent en être les causes premières et immédiates, car elles ne peuvent prendre naissance avaiït la satisfaction des besoins matériels les plus urgents.
M. Carey termine sa lettre en persistant dans son opinion sur l'ordre des défrichements des terres de plus en plus productives. Suivant lui, cet ot^dre ne comporte pas même d'exception. L'exemple (Ju'On lui ofiFre de la Campine ne l'ébranlé pas ; il répond à cela que les termes actuellement fertiles dans le Limbourg devaient êti 3 au moins tout aussi impropres à la culture que celles qui restent incultes. On sait que l'exploitation dei a Campine exige un système d'irrigation très-coûteux, r que l'on n'a pu l'entreprendre avant que les capil:) . a ne soient devenus assez abondants relativement à une population plus nombreuse, pour que la baisse de l'intérêt, jointe à la hausse du prix des produits, ait rendu l'entreprise avantageuse. Sous ce point de vue, le terrain de la Campine est tout aussi aride que difficile à mettre en valeur. Aussi est-il le dernier auquel les agriculteurs s'adressent.
N'èst^ilt)â8 as8e£ clair qtlè partout et tdtijoiirs, lepto* priétaire désirant employer un capital en travaux agricoles, préfère le terrain dont il retirera le plus de revenu aux moindres frais, et ne dira-t-il pas que, sous ce t*ap* port, le terrain choisi est le meilleur, lors même qu'il en posséderait d autres qui seraient plus fertiles, maii^ dont l'exploitation le ruinerait, vti la grande dépensé qu'ils èfxigêraient pour leur mise en culture? Il n'est pas besoin d'exploiter de nouvelles terres moins productives pour que la rente apparaisse, il suffit de l'emplloi successif de capitaux sur la même terre avec des résultats différents. Pour se convaincre de l'existence de la rente, on n'a besoin que de savoir si detix capitaux égaux employés en frais de culture du même produit sur des terrains différents ou sur le même terrain donnent des résultats inégaux.
L'ordre des exploitations n'importe nullement, quoiqu'il n'y ait aucune raison pour les propriétaires de préférer les terrains moins fertiles aux autres, si les frais du défrichement ne les y obligent; et il n'y a aucune raison de supposer qu'ils n'aient pu laisser en friche des terrains tout aussi ingrats que diffficiles à mettre en valeur ou des terres tris-faciles à défricher ^ mais dont V aridité ne leur promet pas de revenu suffisant.
Je puis assurer M. Carey que les terrains que j'exploite n'ont jamais été aussi peu fertiles ni aussi faciles à défricher que quelques-uns de ceux que l'on a toujours laissés et que je laisse encore en friche et qui auront leur tour avec d'autres qui sont aussi inexploités, non
à cause de leur infertilité, mais à cause des frais qu'on ne peut encore leur sacrifier avec avantage. Les terrains arides et difiBciles à la fois viendront eu dernier lieu. C'est l'accumulation des capitaux et l'accroissement de la demande des produits qui baisseront le taux de l'intérêt et élèveront les prix des produits au point que les terrains arides, comme ceux difficiles à attaquer, seront défrichés. Les uns et les autres ne donneront d'abord que les profits ordinaires, mais plus tard, les premiers ne donneront peut-être pas de rente, et les seconds en donneront. Ce dernier résultat doit, il me semble, contenter M. Carey, car tout ce qui est vrai dans son objection à Ricardo est admis, mais il n'y a rien qui y contredise le maître de tiotre science.