‹ Opuscules sur la rente foncièreChapitre 6 sur 23 · DANS LES EXPLOITATIONS AGRICOLES · texte numérisé non relu

DANS LES EXPLOITATIONS AGRICOLES

On ne peut assez approuver Tayis de M* le rédacteur en chef du Journal des Économistes (mars 1853, p. 420), que la plus grande réserve doit présider à la publication des discussions sur la question de la rente, après un si grand nombre d'idées divergentes déjà émises à ce sujet dans le journal. Quelle que soit la méfiance que Ton doive avoir de soi-même, on ne peut cependant se refuser à l'espoir d'être quelque peu utile en présentant aux lecteurs les résultats de consciencieuses études faites pour concevoir des vérités scientifiques assez difficiles à saisir, et à la place desquelles on n'a mis, trop souvent, que des opinions.

Je me propose, cette fois, de prendre pour texte l'emploi des capitaux dans les travaux agricoles.

Dans son chapitre « de la rente foncière, » Ricardo ne fait pas mention des capitaux que l'on incorpore à la terre de manière à pouvoir les y ex)nsidérer comme

impérissables, tant que durera l'exploitation . Ces capitaux ne demandent pas à être renouvelés, et n'ont aucun caractère propre qui permette de les distinguer des facultés naturelles et primitives du sol. Il y a là une bonne raison pour ne pas s'en occuper; cependant si Ricardo l'avait fait, Bastiat n'aurait pas pris pour une objection à la théorie de la rente, le fait supposé vrai, qu'il n'y a pas de propriété en France qui n'ait absorbé beaucoup plus de capitaux qu'elle ne pourra jamais valoir. Qu'importe, si l'efiFet de ces capitaux ne diffère en rien de celui des facultés naturelles primitives! Et que cet effet soit réellement le même, en voici la démonstration :

Rappelons d'abord quels sont les emplois de capitaux à la terre , qui les rendent impérissables. Ce sont les travaux de la mise à nu du sol, tels que l'arrachage des racines, l'enlèvement des pierres, etc., à moins que les matériaux recueillis ne trouvent un placement avantageux; les travaux de nivellement du sol, de routes et chemins, de dessèchement, d'irrigation, etc. ; ceux de défonçage de terrains compactes ; les travaux changeant l'action mécanique du sol, tels que l'introduction de l'argile dans du sable, etc. Parmi ces travaux, quelques-uns, comme les routes et les canaux de dessèchement ou d'irrigation, laisseraient à peine des traces de leur passage, si l'on ne mettait aucun soin à leur entretien; cependant on doit les considérer aussi comme impérissables, parce que tant que dure l'exploitation, ils n'exigent ni les renouvellements ni même les restaurations que demandent les outils, les véhicule^, les

machines, les engrais, les bâtisses, les salaires des ouvriers, etc.

Dans le chapitre de Ricardo sur la rente, il faut entendre sous le (îapital employé à la terre, outre les salaires et autres dépenses se renouvelant annuellement et intégralement, les mises de fonds périssables représentées par la somme de divers intérêts annuels qui sont destinés à recomposer ces fonds, à diverses époques, suivant le plus ou moins de durée des travaux qu'ils ont servi à exécuter. La somme totale des frais^ ou le capital employé, dont parle Ricardo dans les exemples, se compose ainsi d'une partie déboursée réellement tous les ans en réparations, salaires, etc., et d'une autre partie qui n'est pas déboursée de la même manière, mais qui équivaut à des capitaux dépensés périodiquement en outils, machines, bâtisses, clôtures, etc., et est égale aux taux d'amortissement de ces capitaux. Le revenu brut de la terre contient toute cette somme représentant le capital périssable, plus les profits et la rente, s'il y en a une.

En rangeant les capitaux agricoles en deux classes d'impérissables et périssables *, il faut comprendre dans la dernière les frais courants d'entretien annuel de quelques-uns de la première classe. Un propriétaire peut, sans doute, donner un caractère impérissable à quelques travaux que nous plaçons dans la classe des périssables, et dont l'entretien annuel seul reste-

^ Les capitaux périssables sont divisés , par plusieurs auteurs, en fixes et circulants, suivant leur plus ou moins de durée. (Œuvres de Ricardo ^ page 23.)

rait dans cette classe ; de même, un travail éphémère peut être exécuté dans le genre de ceux que nous portons parmi les impérissables. Ce que l'on a à perdre ou à gagner dans Tun ou l'autre cas appartient à un ordre d'idées différent et indépendant du sujet qui nous occupe S et nous devons supposer, comme il convient toujours dans la recherche de l'effet d'une cause, qu'elle agît seule, toutes choses étant égales d'ailleurs. Nous n'examinerons donc qu'une seule espèce de produit dans l'état stationnaire de sa demande, les mêmes moyens de production étant également pratiqués partout.

Pour plus de simplicité, supposons que toutes les terres inférieures à la meilleure terre du pays appartieiment à un seul propriétaire. Mettons-nous à l'époque à laquelle toutes les meilleures terres sont cultivées et que, la demande croissant encore, le propriétaire des moins bonnes trouve un profit ordinaire dans la culture d'une partie des terres de seconde qualité.

Si ce propriétaire incorpore au terrain qu'il exploite un capital dans des travaux impérissables, et qu'il élève par ce moyen son produit aux mêmes frais courants annuels, qu'arrivera-t-il? La production surpassant la demande, le prix descendra tout à coup au-dessous du taux auquel il aurait donné le profit ordinaire pour le capital en frais courants^ car, s'il n'en était pas ainsi, on pourrait continuer à produire indéfiniment au delà des besoins de la consommation, et trouver un payement pour

* Voyez Des Limites du capital destiné à une entreprise industrielle.

quelque chose qui ne se consomme pas^ et, par cousequeuty ne peut être vendu, ce qui est absurde.

Cette baisse du prix forcera à Tabandon immédiat d'une partie des teri-ains améliorés. Le prix remontera alors de nouveau, mais jusqu'au taux seulement auquel il donnera un profit ordinaire. Et ce taux sera audessous du prix qui était avant la fécondation du terrain faîte par notre propriétaire unique, car le prix nouveau doit donner le même profit ordinaire pour une plus graiide quantité du produit obtenu aux mêmes frais \

Si rincorporation du capital à la terre diminuait les frais courants sans augmenter la quantité de la denrée produite^ le prix de la denrée baisserait également ^ au taux qui ne donnerait que le proBt ordinaire pour le capital en frais courants.

De sorte que le capital, incorporé à la terre, ne rap-

* Pour un capital périssable connu converti en frais annuels, et un taux des profits ordinaires donnés pour le même capital, le prix est nécessairement égal à la somme de ce capital et de son profit (c'est-à-dire, au revenu brut de la terre qui en donne le mmns) divisé par le produit brut obtenu iur cette terre pour ce même capital connu. Par exemple : si un capital de 1 ,000 fr. donne 50 fr. de profit ordinaire, dans l'industrie agricole considérée, et 105 hectolitres de produit brut lorsqu'il est employé à là terre la moins productive, le prix de Thectolitre doit être à 10 fr. Si le produit brut a atteint 150 hectolitres, le prix a dû baisser à 7 fr. Pour le prix de 10 fr., le produit brut se compose : l<> de 100 hectolitres, lesquels à 10 fr. couvrent l6è 1 ,000 fr. de frais, et 2° du produit net de 5 hectolitres donnant 50 fr. de revenu net , égal au profit ordinaire. Au prix de 7 fr. les deux parts du produit brut seront : l« 1,000 divisé par 7, ou 142,857 hectolitres pour les frctis, et 2* le reste du produit brut : 7,143 hectolitres pour le produit net, donnant, à 7 fr. l'hectolitre, 50 fr. de profit ordinaire.

* Nous ne considérons pas le pouvoir de monopole, sur le prix, du propriée taire unique, car nous ne faisons qu'une hypothèse pour mieux comprendrla réalité à laquelle nous allons passer immédiatement.

portera rien du tout pour le moment; la rente des meilleures terres descendra en proportion du prix , et les consommateurs seuls profiteront de l'amélioration de la terre par suite de la baisse du prix du produit.

Ce n'est que lorsqu'à mesure de l'accroissement de la demande y toute l'étendue du terrain amélioré sera exploitée, et que l'on procédera à la culture des terrains qui ne l'ont pas été, ce n'est qu'alors que le capital incorporé commencera à donner lieu à une rente. L'effet de ce capital est donc en tout identique à l'effet d'une fertilité naturelle et primitive égale à celle produite artificiellement, ce que noui^ nous proposions de démontrer.

Si le propriétaire fait le sacrifice d'un capital en frais périssables pour élever son produit, il n'a pas même la chance d'un dédommagement éventuel dans l'avenir, car ce capital n'existera plus ati moment où il aurait pu rapporter un profit quelconque.

Ces considérations font voir, entre autres, que l'incorporation des capitaux à la terre, pour en élever la fertilité, n'aurait point lieu tant que le territoire d'un pays se trouverait entre les mains d'un seul ou d'un très*petit nombre de propriétaires : on ne sacrifie pas en vue de h possibilité seule d'une chance à venir dont tous les termes sont inconnus.

Divisez le territoire entre une multitude de propriétaires, rien ne changera, sans doute, à la tendance et au résultat final des placements de capitaux en fonds impérissables, mais comme ces propriétaires travailleront consécutivement et sur une petite échelle, chacun

d'eux aura le temps de rentrep dans son capital, avec intérêt, avant que ses travaux, imités par d'autres propriétaires, ne produisent une baisse considérable du prix. Il est vrai qu'en toute rigueur, dans le cas de Faugmentation de la quantité de la denrée, pour vendre au même prix un excès de produits, — quelque petit qu'il soit relativement à la production totale du pays, — avant que la demande en ait augmenté, il faut que quelque part une quantité égale n'ait pas été vendue. Mais les fluctuations dans l'offre et la demande sur un marché étendu, livré à une multitude de compétiteurs, sont autrement variables que lorsque le marché n'est alimenté que par un nombre très-borné de vendeurs, et bien plus importantes que la présence d'un excès dans l'offre, relativement insignifiant, qui passe tout à fait inaperçu dans le mouvement général des transactions. Le bénéfice du producteur améliorant sa terre, sera temporaire, décroissant et disparaissant d'autant plus rapidement qu'il y a plus d'esprit d'entreprise et de capitaux disponibles dans le pays. Gela ne sera pas une rente, mais un amortissement avec intérêts du capital incorporé à la terre. Cet amortissement sera d'autant plus rapide que l'amélioration a été mieux entendue ; de sorte que si la rentrée du capital sacrifié a lieu avant que la concurrence n'ait fait disparaître la partie du revenu due à l'amélioration, la totalité de cette partie sera une prime de capacité ou d'initiative du propriétaire. Elle ne sera encore pas une rente, qui n'est jamais que Veffet d'une difficulté naturelle de la concurrence.

Le bénéfice dont nous parlons ne se distingue en rien des bénéfices semblables que les producteurs trouvent dans leur capacité, initiative ou bonheur, quelle que soit la branche d'industrie qu'ils cultivent, pourvu que la concurrence n'y trouve pas un obstacle naturel.

Dans un pays très-actif et riche, on risque bien souvent de voir ce bénéfice temporaire décroître si rapidement qu'une partie du capital sacrifié reste sans recouvrement à l'avantage des consommateurs.

Si la demande n'augmente pas à mesure de l'extension de l'emploi de capitaux en fonds impérissables, les propriétaires retardataires ne pourront, non-seulement faire les mêmes sacrifices, mais perdront une partie de leur profit et seront forcés d'arrêter leurs cultures. Telle n'est pas cependant la marche ordinaire des choses : le plus généralement l'accumulation des capitaux et l'extension d'un progrès en agriculture sont assez lents, comparativement à l'accroissenient de la demande, pour que le prix se maintienne au même niveau et permette à toutes les exploitations du môme produit de faire des sacrifices semblables. Le bénéfice temporaire et décroissant des propriétaires qui ont, les premiers, incorporé leurs capitaux au sol, est plus ou moins remplacé, à mesure de sa décroissance, par la rente qui surgit et monte en même temps que le bénéfice décroît.

L'insuffisance de capitaux, l'oppression gouvernementale, ou l'indolence et l'imprévoyance de la population, peuvent même maintenir indéfiniment ce bénéfice, dont la nature est d'être temporaire, jusqu'à ce

que rindustrie agricole sortant de son apathie et étendant ses efforts vienne à le faire fléchir et disparaître. Dans le cours de son exposé^ Ricardo suppose toujours la possibilité du retrait du capital engagé aux travaux de la terre, ce qui prouve encore qu'il ne considère que celui dépensé eu travaux périssables. Quelques-uns ont douté de la possibilité de ce retrait; cependant, il est bien connu et pratiqué, souvent même au détriment de la propriété, dans les dernières années d'un bail qui ne sera pas renouvelé. Le retrait de la totalité du capital périssable ne peut se faire subitement; on y procède avec lenteur. Ce capital, représenté, comme nous Favons expliqué, par des frais censés annuellement déboursés, se compose : 1° d'une somme égale aux intérêts d'amortissement dont l'accumulation composée doit faire face au renouvellement ou à la restauration périodique des outils, véhicules, fumiers, bâtisses, etc., aux époques où ces objets en demandent. Cette somme n'est pas réellement déboursée tous les ans, mais elle fait partie du revenu brut annuel; 2® des dépenses annuelles effectives pour l'entretien courant des routes, canaux, bâtisses, véhicules, outils, etc.; 3° des salaires, des redevances communales, etc. La dernière partie du débours rentre tous les ans, jusqu'au dernier moment de la culture, et ne peut cesser qu'avec elle. Les dépenses de la deuxième catégorie rentrent de même tous les ans en totalité, et doivent continuer jusqu'à la dernière année. Mais elles peuvent cesser avant, et c'est en les retirant des frais annuels, dans les der-

Hières années de sou bail, que le fermier fait un acte illicite. La partie du revenu brut annuel, équivalente à Tamortissement des capitaux de longue durée, est celle que l'on doit commencer à détourner de bonne heure de la terre, en ne l'employant plus à la restauration ou au renouvellement des outils, bâtisses, fumiers, etc., si l'on a l'intention de recouvrer le capital employé à la terre. Il est vrai que le terme de la durée de ces capitaux n'arrivera pas dans la même année, mais aussi le nombre d'années de durée supposé pour chacun de ces capitaux, dans le calcul de leur amortissement, ne peut être prévu exactement, et, dé plus, il est presque toujours possible de prolonger plus ou moins l'usage d'un objet demandant déjà une restauration considérable.

Il est peut-être superflu d'observer que, plus le terme de la cessation de l'exploitation est rapproché du dernier renouvellement d'un capital, moins grande sera la partie de celui-ci que l'on pourra retirer; ce qui fait voir qu'il ne faut exécuter des travaux de longue durée que lorsqu'on est parfaitement sûr de pouvoir continuer l'exploitation, pendant toute la période, entre deux renouvellements du capital employé. Aussi de tels travaux ne sont pas exécutés par les fermiers, qui ne se chargent que des capitaux de courte durée et de l'entretien courant, en payant au propriétaire l'intérêt et la prime d'amortissement du capital employé périodiquement par celui-ci.

Il n'y a donc pas de doute à former sur la possibilité du retrait du capital périssable livré à l'agriculture. Quant aux capitaux impérissables, nous avons vu qu'on

ne peut songer à les retirer dans l'avenir ; mais qu'il faut calculer sur une rentrée immédiate du fonds, par le moyen du bénéfice qui précède l'extension de la concurrence; autrement, le capital serait perdu pour le propriétaire, car il ne pourrait occasionner dans l'avenir qu'une rente, récompense toujours incertaine et tardive.

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