EST MALVEILLANTE ET IMPITOYABLE
C'est encore le cœur de la vraie et de la fausse dévotes que nous allons peindre.
L'une est bienveillante et miséricordieuse , l'autre est malveillante et impitoyable.
La bienveillance, dans le sens propre du mot, est une disposition du cœur qui nous porte à vouloir le bien d'autrui; et, alors, elle peut être considérée comme le principe de la générosité, dont nous parlions précédemment.
9^ Bienveillance, miséricorde
Mais ce n est pas ainsi que nous l'entendons. Nous nous servons de ce mot bienveillance à défaut d'un autre, vainement cherché dans notre vocabulaire , et gui serait bienvoyance, ou disposition qui nous porte à voir le bi^n partout. La vraie dévotion est bienvoyante ; c'est-à-dire qu'elle est plus facilement portée à croire au bien qu'au mal; que la première chose qui la frappe, c'est le bien ; que ce qu'elle recherche, dans tous ceux avec qui elle est en rapport, c'est le bien; que ce qu'elle s'applique à faire ressortir, dans sa propre estime et dans l'estime d'autrui, c'est le bien; que ce dont elle parle plus volontiers, c'est le bien. Elle aime à le louer; mais sincère autant que désintéressée dans la louange, elle sait donner aux bonnes qualités et aux bonnes actions toute leur splendeur, et éviter, avec un art délicat, recueil de la flatterie.
Elle aime mieux être trompée et demeurer victime de sa trop grande confiance, que de s'exposer à blesser, par des soupçons ou des juge-
Malveillance, dureté 91
ments précipités, la charité qu'elle nourrit dans son cœur pour tout le monde, même pour ceux qu'elle ne connaît pas. Aussi, comme elle est prudente et sage, dès qu'il s'agit de se faire une opinion sur quelqu'un ! elle ne s'y résout que lorsqu'elle y est poussée par une impérieuse nécessité. Elle préfère s'arrêter à des apparences favorables, plutôt que de prolonger au delà des investigations qui la désabuseraient. — L'âme humaine est un monde où se cachent tant de petitesses et de vilainiesl Pourquoi, si rien ne nous ycontraint,irions-nousy chercher des tristesseset des déceptions, par des explorations maladroites ? Restons aux portes de ce mystère vivant, et, tant que nous le pourrons, n'en voyons que les aspects consolants. — Ainsi raisonne l'âme vraiment dévote, et difficilement elle est troublée dans la bonne opinion qu'ell e se forme du prochain.
Ce n'est pas qu'elle soit plus simple qu'une autre et qu'elle s'aveugle sur les misères de no tre pauvre nature. Elle les connaît, parce qu'ell
g2 Bienveillance, miséricorde
se connaît elle-même. Le regard investigateur qu'elle plonge en ses propres profondeurs, lui révèle des abîmes d'imperfections et d'impuissance, dont elle profite pour gémir devant Dieu et compatir aux imperfections et aux impuissances d'autrui. Elle est miséricordieuse, et elle s'applique à chaque instant ces graves conseils du livre de Vlmitation : a Supporte avec patience les défauts du prochain et ses nombreuses infirmités, puisqu'il y a en toi tant de choses que les autres doivent supporter. Si tu ne peux pas ce que tu veux, comment pourras-tu faire que les autres se changent à ton bon plaisir * ? i — N'est-il pas vrai que, malgré nos efforts multipliés , nous restons longtemps dans le même état? Nous n'avons donc pas le droit d'exiger que les autres nous préviennent , par des transformations plus promptes et plus complètes. — N'est-ce pas avec peine que nous supportons le joug de la
\ . Imitation. Liv. I chao. xvi.
Malveillance, dureté g3
loi de Dieu? Nous n'avons donc pas le droit de le faire peser durement sur les épaules du prochain. — N 'aimons-nous pas que notre vie soit au large dans ses mouvements? Nous n'avons donc pas le droit d'emprisonner celle des autres dans nos étroites exigences. — Ne souffrons-nous pas difficilement la correction ? Nous n'avons donc pas le droit de souhaiter qu'on reprenne les autres avec rigueur. — La miséricorde ! voilà la vertu d'un cœur rempli d'une vraie dévotion.
La vraie dévotion compatit à la misère et à l'infirmité spirituelle du prochain; mais quand cette misère et cette infirmité se traduisent par des fautes, ne doit-elle pas être sévère ? Sans doute, elle est sévère pour le mal, elle le réprouve, parce qu'il déplaît à Dieu ; mais elle entoure celui qui fait le mal d'une religieuse compassion. Elle s'afflige comme si, elle-même, elle avait eu le malheur de tomber. Elle pleure sur l'âme du pécheur, comme elle pleurerait bar les plus grandes infortunes ; elle crie misé-
94 Bienveillance, miséricorde
TÎcorde , elle demande pardon , elle devient tendre comme une mère pour son fils malade On dirait que le péché a l'étrange pouvoir de lui faire aimer davantage ceux pour qui elle avait déjà des entrailles de charité.
Mais cette affliction de l'âme dévote est toute en elle-même ; c'est son secret. En la montrant au dehors, elle révélerait les fautes de ses frères, et son plus grand soin est de les tenir cachées. Elle n'en parle qu'à Dieu, dans les prières ferventes qu'elle lui adresse. Pour tout le monde, elle les couvre du voile impénétrable de sa discrétion. Jamais vous ne lui entendrez dire une parole, jamais vous ne lui verrez faire un signe, d'où l'on puisse supposer qu'elle possède le douloureux secret d'un cœur. La bonne opinion du monde, le bien de la vie publique lui paraissent préférables au soulagement qu'elle éprouverait, si elle pouvait faire des confidences, même à des cœurs fermés comme le sien.
Est-il impossible de cacher le mal ? parvient-
Malveillance, dureté gb
il à la connaissance du monde par des révélalions imprudentes et coupables, ou par des accidents qu'on ne peut prévenir? la miséricorde de la vraie dévote n'est pas épuisée. Elle tient en réserve des excuses et de bénignes in terprétations. — Telle personne a commis une faute ; mais est-elle aussi grave qu'on la représente ? — Doit-on s'en rapporter au bruit public, si facilement exagéré par la légèreté et la malignité des hommes ? Ce qui nous paraît monstrueux n'est peut-être rien ; ce qui semble un .crime peut bien n'être qu'une imprudence. — Telle personne est coupable, mais aussi dans quelles circonstances était-elle placée? Que d'embûches et de périls autour de sa vie! Quelle force il lui fallait pour résister aux tentations qui l'ont fait succomber 1 Avaitelle les grâces surabondantes qui nous préservent? Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas tous fragiles et misérables? Ce qu'est devenu un de nos frères, qui nous dit que nous ne le deviendrons pas demain, et peut-être
g 6 Bienveillance, miséricorde
tout à l'heure? Est-ce bien la peine d'agp-aver le malheur de celui qui est tombé, par des mépris qui nous révolteraient si nous en étions l'objet ?
Tel est le langage miséricordieux de la vraie dévotion, lorsque, par des entraînements auxquels il est impossible de résister, elle se trouve mêlée aux conversations intempérantes qui
livrent à la curiosité publique la réputation du
prochain.
Mais, où la miséricorde de la vraie dévote est
plus merveilleuse encore, c'est lorsque le mal
commis par les autres devient, par l'injure et
l'injustice, son propre mal.
On l'a blessée, quelquefois, dans son bien le plus cher, et à l'endroit le plus délicat de son cœur. Son premier mouvement est de repousser les coups dont elle est victime ; ainsi le veut la nature. Mais, aussitôt, la grâce triomphe et nous fait voir un prodige auquel on reconnaît, sans obscurité, une âme toute à Dieu : c'est le prodige du pardon. Ce n'est pas
Malveillance, dureté qj
en vain que la vraie dévote s'est donnée fi Dieu. Elle a pris de lui cette sublime passion qui fait compatir même à ceux de qui on reçoit l'injure. Elle a cueilli aux lèvres sanglantes du Sauveur les paroles adorables qui appelaient des bénédictions sur la tête des bourreaux. Elle pardonne sincèrement, entièrement et pour toujours. Touchez son cœur : l'émotion qui le fait battre n'est pas celle de la haine et de la vengeance, mais celle de l'amour vainqueur de toutes les impétuosités de la nature. Goûtez ses larmes : elles n'ont pas l'amertume du fiel, mais la douceur d'une bénigne compassion Celui qui l'a blessée peut s'approcher d'elle ; à la sérénité de son visage, à la suave tranquillité de ses paroles, il reconnaîtra bien vite que tout est oublié. Peut-être n'aura-t-il pas la peine de se déplacer ; la vraie dévote trouvera dans son cœur assez de force pour aller au-devant de lui et lui dire : Mon frère, je te pardonne. S'affliger du mal, le cacher, l'excuser, le pardonner : telle est la miséricorde de la vraie
gS Bienveillance, miséricorde
dévotion. Bienveillance et miséricorde^ voilà le beau côté de la médaille. Il est temps d'en étudier le revers.
Et d'abord, la fausse dévotion est malveillante : non pas au sens propre de ce mot qui supposerait qu'elle veut, de propos délibéré, le mal d'autrui ; mais en prenant le contre-pied de ce que nous avons dit plus haut, elle est malveillante, comme qui dirait malvoyante^ en ce sens qu'elle est disposée à voir le mal partout.
D'où cela vient-il ? — On le devine aisément. Portée à l'estime d'elle-même, jalouse des dons de Dieu, concentrée dans sa petite personne, la fausse dévote croit difficilement qu'on puisse mieux valoir qu'elle. Quand le bien est tellement évident que tout le monde en parle, elle se tait, et son silence pincé ressemble à un démenti ; ou bien, comme dit un vieil auteur, elle ne laisse échapper que des louanges maigres et chétives» au bout des-
Malveillance, dureté 99
quelles il y a toujours quelque réticence cruelle ou quelque perfide insinuation.
Elle a peur d'être diminuée par les bonnes qualités et les saintes dispositions qu'elle verrait dans les autres; c'est pourquoi elle n'a d'yeux que pour les défauts, les travers, les imperfections et les fautes du prochain. C'est ce qui la frappe au premier regard, c'est ce qu'elle s'applique à faire ressortir. Une action est-elle douteuse, elle en voit tout de suite le mauvais côté. 11 suffit d'avoir une tache pour être souillé à ses yeux des pieds jusqu'à la tête. Si les actes sont irréprochables, elle accuse les intentions. Elle ne redoute ni les jugements téméraires, ni les suppositions hasardées ; c'est le pain quotidien de son esprit hargneux et tracassier. « Elle est agitée de soupçons, dit le pieut auteur de l'Imitation, et, jamais en repos, elle ne laisse pas se reposer les autres i. » Bien loin de. se retenir dans ses explorations sur le caractère, les penchants €t les habitudes d'au-