I. Imitation. Liv. II, chao. m
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trui, elle pousse en avant, avec l'intrépidité d'un homme qui a juré de découvrir un nouveau monde.
Au service de sa malveillance, elle apporte une insatiable curiosité. Elle sait tout, elle est avertie de tout ; à la maison comme à l'église, rien ne se passe qu'elle n'en ait connaissance. A l'église surtout, qu'elle considère comme son che:^ soi^ elle ne laisse échapper aucune inconvenance de mise, de démarche ou de tenue. C'est vrai pourtant qu'elle se tient à sa place, qu'elle a les yeux sur son livre ; et cependant c'est vrai aussi que, du haut en bas de la nef, rien ne lui échappe. Avez-vous vu. suspendues aux branches d'un arbre, ces toiles aériennes dans lesquelles se jouent les rayons du soleil ? Au milieu se tapit un animal velu qu'à son immobilité on croirait mort; mais qu'un insecte imprudent vienne heurter les fils qu'il a tendus, aussitôt l'araignée se dresse sur ses pattes, et, de ses deux gros yeux, regarde s'il n'y a pas une proie à manger. Voilà
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la fausse dévote. Araignée de la maison de Dieu, elle y tend ses fils imperceptibles. Si par mégarde ou de propos délibéré, vous avez offensé dans vos vêtements la simplicité chrétienne, s'il vous échappe une parole ou un regard mdiscret, si vous n'avez pas la modestie et la pieuse réserve qui conviennent au saint lieu, et que sais-je encore? elle en est avertie, fiissiez-vous à la porte et elle au sanctuaire. Malveillante à ce point, comment la fausse dévote serait-elle miséricordieuse? — Elle ne se voit pas, elle ne connaît pas ce fonds de misère que recèle toute humaine nature, habituée qu'elle est à se laisser séduire par ses extériorités religieuses. C'est pourquoi, en bonne pharisienne qu'elle est, elle se montre impitoyable, quand il s'agit d'appliquer aux autres la loi de Dieu. Cependant le livre de l'Imitation, qu'elle porte constamment dans sa poche et dont il faut croire qu'elle lit tous les jours quelques lignes, dit, au chapitre troisième du livre
deuxième : » L'âme passionnée considère ce
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que les autres sont tenus de faire et elle néglige ce à quoi elle est obligée; ayez donc d'abord du zèle pour vous-même, et après cela ^'ous pourrez en avoir pour le prochain. » Mais ou l'Imitation a mal dit, ou la fausse dévote ne l'a pas comprise, ou mieux encore, le Targum^ c'est-à-dire le livre des interprétations qu'elle a écrit dans son cœur austère, lui impose une autre conduite. Donc, pour les faiblesses et les misères de la nature, la fausse dévote est sans pitié. Elle ne voit que la loi, le devoir dans leurs strictes rigueurs. Est-elle maîtresse de maison ? vite la loi et le devoir sur les épaules des domestiques. Ces gens-là n'ont jamais assez de respect, assez de prévenances pour leurs maîtres ; jamais assez de probité, jamais assez de fidélité, jamais assez de courage. La fausse dévote est-elle au service des autres ? vite la foi et le devoir sur les épaules des maîtres. Cette race superbe n'est jamais satisfaite des peines qu'on se donne pour elle, jamais assez généreuse dans les récompenses qu'elle daigne
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accorder, jamais assez aimable pour les pauvres gens qui s'humilient devant elle. Enfin la fausse dévote voit partout des manquements, des dérèglements, des abus. Et, sans tenir compte de la fragilité naturelle à l'homme, elle arrive, avec sa mesure étroite et inflexible, décidée à y étouffer, s'il le faut» la vie du prochain. O pharisienne 1
Voit-elle se commettre une faute sous ses yeux, — une de ces grosses fautes qui arrachent des pleurs à la vraie dévote, l'attendrissent et la font pencher, pleine de mansuétude et de compassion, vers le pécheur? la fausse dévote se croit tenue à l'indignation, à la colère, au mépris et à l'invective. Elle est si familière avec Dieu, qu'elle s'imagine pouvoir le remplacer et prendre les attitudes de sa majesté offensée. Un pécheur est un monstre près duquel elle se signe, une sorte de pestiféré dont son âme délicate doit éviter le contact funeste. Elle prie pour les pécheurs, en général; mais n'est-ce pas par une routine? car au fond du
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cœur elle est sans pitié pour les fautes qu'elle voit commettre.
En voulez-vous la preuve ? suivez-la dans le petit voyage qu'elle entreprend, quand elle a eu la bonne fortune d'être témoin d'une faute qui peut devenir matière à scandale. C'est à son confesseur d'abord, qu'elle raconte ses saintes émotions. Il le faut; car il peut être en rapport avec le misérable ou la misérable qu'il s'agit de démasquer. Éclairer sa trop grande confiance dont on abuse, c'est charité. Et puis du confesseur on passe aux amies, puis aux amies des amies. Il n'y a pas de raison pour qu'on ne fasse le tour du monde. Sans doute, on n'oublie pas d'assaisonner ses confidences de doléances hypocrites, de t Est-il possible 1 — Mon Dieu, quel malheur ! — Qui l'aurait cru? » Encore moins oublie- t-on de recommander le plus profond secret. Mais la fausse dévote sait bien que toutes ces précautions n'empêcheront pas le mal de devenir public. Elle comptf sur cette publicité, pour propager
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les sentiments venimeux dont son cœur est rempli jusqu'au bord. « Le venin des aspics est sous leurs lèvres, » disait le psalmiste des impies 1. Ne pourrait-on pas appliquer ces paroles à un certain nombre de fausses dévotes \
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la fausse dévote ne sait pas excuser les fautes devenues publiques, ni protéger par de bonnes paroles les réputations compromises. Cela va de soi. Dans son cœur sans pitié, elle élabore des réquisitoires qui exagèrent le mal ; les 5/, les car^ les mais n'introduisent que des aggravations. Au fond de ses dures entrailles, il n'y a pas de jury pour proclamer les circonstances atténuantes.
Mais voici l'occasion suprême où la fausse dévote se montre impitoyable : c'est lorsqu'elle est blessée par l'injure ou l'injustice. Il y a dans son cœur uneâcreté qui rend la blessure incurable; la fausse dévote ne pardonne pas. Malgré ses protestations et ses douces paroles, elle nourrit
ï. « Venenum aspic'um sub labiis eorum. » Psaume /3.
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un ferment de rancune qu'on voit se soulever à chaque instant. « J'ai tout oublié, dit-elle, j * fais grâce au fond de mon cœur. » — Ne serait-ce pas un mensonge? car elle refuse obstinément de prier pour ceux qui l'ont offensée, elle les fuit avec un dégoût opiniâtre, elle les abreuve de ses superbes dédains, elle les écrase de sa plus belle indignation, elle les maltraite dans toutes ses conversations, elle repousse leurs humbles avances, elle creuse des abîmes entre sa vie et la leur. Disons-le cependant pour ne point effrayer les âmes délicates : il y a des intimités brisées par Pinjure, l'abus de confiance, la trahison, qui ne se peuvent rétablir sans péril; dans ce cas, on doit à Dieu, au prochain, à soi-même, de remplacer par une sage réserve un trop candide abandon; mais encore faut-il en revenir aux saintes lois de la charité et de la miséricorde. Baiser tendrement son Crucifix et fermer l'oreille aux paroles miséri- (iordieuses qui s'échappent des plaies entr'ouvertes du Sauveur, n'en être ni touché, ni
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effrayé, ne point abjurer ses indomptables rancunes, c'est une odieuse comédie.
A ceux qui nous accuseraient de forcer la peinture, nous rappellerons ce que nous avons dit dans notre avertissement. Il s'agit ici d'une classe de fausses dévotes, heureusement peu nombreuses, et au sujet desquelles nous avons fait nos réserves. Qu'on relise ces paroles dont l'austère concision en dit plus long et stigmatise mieux que nos descriptions, c Plus éloignées de Dieu que les pécheurs publics et les femmes perdues , leur langue est un glaive lacéré, leurs lèvres distillent le venin de l'aspic et leur bouche est remplie d'amertume et de fiel; la charité, qui est la plénitude de la loi, ne leur est pas même connue. On dirait qu'elles se sont imposé la triste mission de re produire, sous la loi de grâce, le type pharisaïque, rendu plus repoussant encore par son contraste avec l'esprit et la morale de l'Évangile. » Une fausse dévote de cette sorte aura beau se cacher sous îe masque de ses pratique?
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pieuses, s'envelopper de chapelets, de scapulaires, de reliques et à'Agnus Dei^ elle ne fuira pas le regard terrible de Dieu qui la poursuit et qui sait toutes ses duretés. De la mesure dont elle s'est servie pour juger les autres, il se servira pour la mesurer i. Et parce qu'elle fut malveillante e*- impitoyable, lui aussi sera malveillant et impitoyable. Il verra tous les péchés de cette âme misérable ; il les écrasera de sa colère, il les publiera à la face du monde, il les aggravera du poids de toutes les prières et de tous les sacrements dont elle a abusé, et il lui fermera les portes sacrées de sa compassion, ne laissant ouvertes, devant ses yeux épouvantés, que les portes effroyables de sa justice. Livrée par ses duretés aux dures étreintes de ia justice divine, la fausse dévote lui payera jusqu'au dernier denier des dettes qu'elle s contractées, si elle n'étouffe pas dans l'étroite mesure qu'elle s'est préparée.
î. « Qua enim mensura mensi fueritis 'emetietur vobis. Saint Matthieu, chap. vn, v. i.
LA VRAIE DEVOTION