Lettre
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pliquc à les mettre en pratique, lors même qu'il faut faire violence à quelque peine intérieure, ou surmonter des répugnances et des antipathies. Habituée à voir Dieu de son côté aimable, elle lui emprunte ce qu'elle voit en lui. Elle sourit à tous de la bouche, des yeux, de toute la physionomie; elle a pour toutes les occasions des mots gracieux qui touchent; elle se mêle volontiers aux joies naïves; elle supporte bravement les plaisanteries innocentes ; elle anime les plaisirs permis. Sans être dissolue, elle s' égayé et égayé tout le monde autour d'elle; elle veut, comme le bon roi saint Louis, que tout soit en lustre. Elle entre partout comme les rayons du soleil qui portent avec eux lumière, chaleur et vie. Elle séduit, elle attire, elle se fait aimer.
Simplicité et amabilité sont couronnées en elle par une admirable discrétion. Discrétion de paroles qui consiste à ne jamais dire que ce qu'il faut, quand il le faut et comme il le faut. Eiie évite les longs discours et les conversa-
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tions inutiles qui alimentent l'amour-propre et la curiosité ; elle respecte en ses paroles le caractère, les habitudes, la vie et jusqu'aux défauts du prochain; elle garde les secrets ; elle a horreur de ces profanations, malheureusement si communes, qui livrent (confidentiellement toujours) les conseils de la direction, les mœurs et coutumes du directeur à des commérages de quartier.
Mais surtout elle est discrète en ses actions; elle les met à leur place. On ne la voit que quand il est temps; elle se retire quand il le faut. Elle demande avec mesure, elle donne avec délicatesse.
Son zèle, immense en ses désirs, est admirablement réglé dans la manière dont il s'exprime. Elle sait faire le siège d'une âme aimée sans la fatiguer par des importunités maladroites. Elle saisit à point l'heure de la prière et des larmes, de la parole et de l'action. Elle entoure, elle presse, elle triomphe par des habiletés où l'on découvre non le génie
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de l'homme, mais l'inspiration de cette sagesse divine qui dispose tout t avec nombre, poids et mesure. 1
Elle ne pense pas que le service de Dieu puisse la dispenser des devoirs esssentiels de la vie domestique et de la vie sociale. Les exercices qu'elle aime et qui la consolent seront en souffrance plutôt qu'elle oublie un seul instant ce qu'elle doit aux autres. Epouse, elle est tout à son mari ; mère, tout à ses enfants ; fille, tout à ses parents ; maîtresse, tout à sa maison ; domestique, tout à ses maîtres. Les obligations d'état, les services de charité sont placés, en son estime, avant les œuvres de surerogation.'La continuelle application de l'esprit £t du cœur lui suffit, si elle ne peut faire que cela. C'est par là qu'elle domine les œuvres les plu- vulgaires, qu'elle les élève et les transforme.
Elle n'est pas de ceux qui, pour excuser leur indifférence à l'égard de Dieu, font valoir leurs travaux, car elle sait que le travail ie/ûus
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bas peut être sanctifié et tenir lieu de tout. Ce* paroles de Jésus-Christ à l'âme fidèle, que nous lisons au troisième livre de Vlmitation^ semblent avoir été dites pour elle : « Prenez bien garde, en quelque lieu que vous soyez, et à quelque action que vous soyez occupé, d'être toujours libre en dedans, toujours maître de vous-même, afin que toutes choses soient sous vous et que vous ne subissiez pas leur empire^ afin que vous soyez maître et directeur de vos actions, et non pas le serviteur et l'esclave des circonstances... Elevez-vous au-dessus des choses présentes, portant vos regards vers les éter nelles. Ne voyez que de l'œil gauche les choses passagères, et arrêtez l'œil droit sur les choses célestes*. »
Voilà la vraie dévotion : elle est libre dans le saint esclavage du devoir, maîtresse sous la domination des services qu'elle doit aux autres. Voyant Dieu partout, elle n'a pas besoin de le chercher 4ans des superiéta-
T. Chap. xxzviii.
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'.ions pieuses. Tout le temps qu'elle consacre ■mx exercices facultatifs, elle l'achète par sa diligence et son empressement aux exercices nécessaires ; encore n'est-ce pas son contentement u'elle y recherche, mais le renouvellement de son activité et de sa force. Abeille mystique, elle voltige un instant dans les rayons du soleil éternel pour se délasser du travail de la ruche, et puis, sans s'arrêter plus qu'il ne faut sur les fleurs spirituelles, elle y butine le miel parfumé qu'elle reporte en sa maison.
Qui n'estimerait, aimerait et admirerait la dévotion si toujours elle était ainsi : simple, aimable et discrète ? Mais le malheur veut que, dans le monde dévot, il y ait pas mal de gens dont les attitudes contournées, la figure maussade et la conduite indiscrète gâtent tout le bien qu'on pourrait tirer des qualités que nous venons de décrire.
I^ fausse dévotion, ainsi que nous l'avons remarqué dans un de nos premiers cadres, a
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des tendances prononcées vers les choses extraordinaires ; elle désire les biens les plus élevés de l'ordre spirituel, les faveurs exceptionnelles. Cette avidité téméraire, que nous avons condamnée, n'offenserait personne si elle n'avait comme un contre-coup dans la vie extérieure. Mais en même temps qu'elle désire n'être pas comme tout le monde, dans ses rapports intimes avec Dieu, la fausse dévotion s'applique aux singularités. Elle veut faire exception partout. Au lieu de laisser aller la nature, elle la compassé, la grime, la torture, et ne se croit parfaite qu'en se rendant étrange et bizarre. Est-ce l'effet d'un amour-propre qui désire attirer l'attention? Est-ce pure et simple manie ? — Opmons pour la manie, ce sera plus charitable. Quoi qu'il en soit, le défaut existe, et nous avons pu voir, nous voyons encore tous les jours des personnes, bonnes d'ailleurs, qui semblent prendre à tâche de rendre la dévotion ridicule, par les manières qu'elles affectent. Laissons de côté les bizarreries du vêtement,
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fort rares, Dieu merci, — bizarreries déforme, de négligence ou de malpropreté, — pour ne nous occuper que de ces bizarreries assez à la mode dans un certain monde pieux où la dévotion est faussée, de mille manières, par quantité de personnes. Elles ne prient point comme tout le monde, elles ne se tiennent point comme tout le monde, elles ne marchent point comme tout le monde, elles ne regardent point comme tout le monde, elles ne parlent point comme tout le monde. Leurs oraisons sont accompagnées de soupirs qui fatiguent ; leur tête penchée, leur figure allongée leur donnent un air de componction qui offense la nature. Elles multiplient lesgénufiexions et les prostrations, comme pour condamner la trop grande retenue de ceux qui les contemplent. Il y a dans leur démarche )e ne sais quoi de roide et de guindé, je ne sais quelles précautions minutieuses qui agacent les nerfs. Ilya je ne sais quel travers dans leur regard, qui déplaît et qui gêne. Elles parlent, entre le haut et le bas. sur je ne sais quel
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ton qui impatiente. Elles font revenir maladroitement et à tous propos, dans leurs discours, des expressions saintes qu'on aime à voir plus respectées. Enfin leur visage, leur torse, leur manière d'être semblent pétris par l'afifectation.
Les saints, dira-t-on, n'étaient-ils pas étranges ? — Quelques-uns, il faut en convenir : soit qu'ils aient obéi à une inspiration, soit qu'ils aient négligé de corriger un défaut naturel. Mais nous sommes de l'avis de saint François de Sales qui prétend qu'en cela il ne faut pas les imiter, et, avec lui, nous devons croire que, comme toute dévotion simple est une vraie dévotion, toute dévotion affectée est une fausse dévotion.
L'affectation est une mauvaise préparation à l'amabilité; aussi la fausse dévotion n'est-elle pas aimable. Soit crainte exagérée d'offenser Dieu, soit prédilection pour ce qu'elle appelle la sainte mélancolie , soit secret dépit de ne pouvoir se livrer à la joie sans s'y compro-
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mettre, elle n'apporte partout qu'un visage triste, qu'une humeur maussade et chagrine. Elle ne sait rien dire qui plaise. Elle ne rit jamais. La gaieté l'aigrit, l'irrite, l'offense ; elle n'y répond que par des airs alarmés qui seraient comiques s'ils ne ressemblaient à des reproches. Elle se scandalise d'un mot agréable, et foudroie du regard ceux qui s'en amusent. Sa présence importune est la censure vivante des joies innocentes et des plaisirs permis. C'est la pluie au milieu d'une fête, c'est la tête de Méduse qui glace d'effroi ceux qui la regardent On la supporte le moins mal qu'on peut, on l'évite le plus qu'il est possible, on la déteste aussi cordialement que le permet la charité.
Affectée et désagréable, c'est déjà bien suffisant. Mais voici le pire des défauts de la fausse dévote dans sa conduite extérieure : elle est indiscrète.
Parler sans fin, en tout temps, de toutes choses et sans mesure, c'est son habitude. Elle a un flair tout particulier pour découvrir les
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partenaires de sa conversation. Quand Q[\t en tient un bon couple, elle l'exploite, elle se rassasie de commérages. S'arrête-t-elle aux confins de la médisance? — Il ne faudrait pas le jurer; car il est difficile de passer en revue leca ractère et les mœurs du prochain sans assaisonner ses discours de bonnes petites révélations qui ne peuvent que nuire aux intéressés.
Mais les mets privilégiés delà fausse dévote, les mets qui donnent à sa langue des jouissances mfinies , c'est la direction et le directeur. C'est si bon les secrets de conscience! pourquoi n'en ferait-elle pas part à ses amis, dût-elle les profaner ? On lui a donc dit ceci et cela. On la conduit par tels et tels chemins, on lui impose telle et telle pénitence. Son directeur est un homme doux pour les autres, austère pour luimême. Il confesse à telle heure, il reçoit à telle autre. Il travaille à telle heure, il sort à telle autre. On connaît ses habitudes et toutes les nuances de son caractère. On sait les choses qu'il mange plus volontiers, on pourrait nom-
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mer toutes les personnes qu'il fréquente, on est au courant de toutes les péripéties de sa santé. On se querelle à son sujet, on se raccommode, on se dit au revoir. — Le reste, c'est-à-dire la même chose, à demain et toujours. Il y aurait tout un chapitre à faire des pieux bavardages où la vanité, la susceptibilité blessée, la jalousie, la rancune, la curiosité, toutes les petites passions des âmes indiscrètes prennent leurs ébats. N'en donnons pas /e scandale à nos lecteurs, et renvoyons les personnes qui pourraient nous en fournir la matière à leur examen de conscience.
De même qu'elle ne sait pas parler comme il faut et quand il faut, la fausse dévote ne sait pas agir comme il faut et quand il fau elle est indiscrète dans ses actions. Ses empressements, ses assiduités déplacées, se avidités, ses prodigalités même, la font remarquer de tout le monde et blessent la dignité de ceux à qui elle les adresse.
Elle Dossède à fond la science de l'importa-
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nité, et la met en œuvre dans des entreprises où il faut apporter le plus de délicatesse et de ménagements. Son zèle, quand elle en a, se traduit par des désirs pressants, des discours à contre-temps, des instances maladroites qui ressemblent à une vexation. Au lieu dépasser, comme la vraie dévote, une main tranquille et caressante sur les abcès de l'erreur et du vice, pour les préparer aux souveraines opérations de la grâce, elle pèse d'un doigt malhabile et multiplie les coups de lancette, juste aux endroits qui ne sont pas mûrs. Le pécheur irrité crie et se révolte contre ses tentatives qu'il attribue, non à l'amour des âmes, mais à je ne sais quel entêtement vaniteux, trop avide d'enregistrer une victoire.
Après ce qu'elle appelle le service de Dieu, c'est-à-dire aux pratiques de surérogation qu'elle s'est imposées sans prudence, elle leur sacrifie les devoirs d'état et les services de charité. On a besoin d'elle, elle récite sesP^?er.On la cherche pour un service pressant, elle est
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à l'église. Père, mère, frères, sœurs, mari, enfants, maîtres, serviteurs, sont comptés pour rien tant qu'elle n'a pas achevé ses offices, ses litanies, ses rosaires, ses visites, ses adorations, Elle y tient jusqu'au fanatisme, et c'est un sacrilège en son estime, que de lui reprocher ses coupables négligences. Vous ne ferez pas revenir là-dessus son esprit étroit et méticuleux. Le travail lui paraît un obstacle et un désordre, parce qu'elle ne sait pas le sanctifier. Ellle ne voit Dieu qu'à travers des formules ou dans l'inaction. Semblable au lézard paresseux qui quitte sa petite famille et va s'étendre sur une muraille, pour se baigner dans le soleil et s'abreuver par tous les pores de sa douce chaleur, à genoux dans un coin, elle attend les rayons du soleil éternel, pendant que tout pâtit en sa demeure. Et le beau résultat qu'elle obtient, tout le monde le connaît : c'est de rendre haïssable et méprisable la dévotion cu'elie devrait faire aimer et respecter.
LA VRAIE DEVOTION