CONCLUSION
DE QUEUE lÀNIEBE ON POVREAIT, SEEON NOUS, OBCANISEB
LE TRAVAIL
Le gouYeraement serait considéré comme le régulateur suprême de la production , et investi ; pour accomplir sa tâche, d’une grande force.
Cette tâche consisterait à se servir de l’arme même de la concurrence , pour faire disparaître la concurrence.
Le gouvernement lèverait un emprunt, dont le produit serait affecté à la création à^ateîiers sociaux dans les branches les plus importantes de l’industrie nationale.
Cette création exigeant une mise de fonds considérable , le nombre des ateliers originaires serait rigoureusement circonscrit ; mais en vertu de leur organisation même, comme on le verra plus bas, ils seraient doués d’une force d’expansion immense.
Le gouveraement étant considéré comme le
ORGANISATION DU TRAVAIL; T7 fondateur unique des ateliers sociaux , ce serait lui qui rédigerait les statuts. Cette rédaction, délibérée et votée par la représentation nationale, aurait forme et puissance de loi.
Seraient apjpelés à travailler dans les ateliers sociaux, jusqu’à concurrence du capital primitivement rassemblé pour l’achat des instruments de travail, tous les ouvriers qui offriraient des garanties de moralité.
Comme l’éducation fausse et anti-sociale donnée à la génération actuelle ne permet pas de chercher ailleurs que dans un surcroît de rétribution un motif d’émulation et d’encouragement , la di fféren ce des salaires serait graduée sur la hiérar- j chie des fonctions, une éducation toute nouvelle devant sur ce point changer les idées et les mœurs. > Il va sans dire que le salaire devrait, dans tous les cas, suffire largement à l’existence du travailleur.
Pour la première année devant suivre l’établissement des ateliers sociaux, le gouvernement réglerait la hiérarchie des fonctions. Après la première année, il n’en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s’apprécier l’un | l’autre, et tous étant également intéressés, ainsi i qu’on va le voir, au succès de l’association, la hié- j rarchie sortirait du principe électif.
On ferait tous les ans le compte du bénéfice net.
7$ 0RGANI6ATI0IÏ
dont il 3 @rait fait, trois pa)^ ; Fana serais r^arli^ par portions égales* entre les membres de l’association ; l’autre serait destinée : 1° à rentretiati des vieillards, des malades» des iobrmes ; 2* à l’aif légement des crises qui pèseraient sur d’autres in->' dustries , toutes les indfistries se devant aide et secours ; la troisième enfin serait consacrée è fournir des instruments d^ travail à ceux qui voudraient faire partie de l’association, de telle sorte qu’elle pût s’étendre indéfinimmit.
Dans chacune de ces associatmns, formées pour jes industries qui peuyent s’exercer eu grand, pour*^ raient être admis ceux qui appartiennent û des professions que leur nature même force à s’éparpiller et à se localiser. Si bien que chaque atelier social pourrait se composer de professions diverses, groupées autour d’une grande industrie, parties dilTérentes d’un même tout, obéissant aux •
mômes lois, et participant aux mêmes avantage.
Chaque membre de l’atelier social aurait droit de disposer de sou salaire à sa convenance ; mais l’évidente économie et l’incontestable excellence do la vie en commun ne tarderaient pas à faire naître de l’association des travaux la volontaire assodatien des besoins et des plaisirs.
' Les capitalistes seraient appelés dans l’associa- , tion et toucheraient l’intérêt du capital par eux
Dü TRAVAIL.
versé; lequel intérêt leur serait garanti sur le bud- ' get; mais ils ne participeraient aux bénéfices qu’en ' j qualité de travailleurs. y
L’atelier social une fois monté d'après ces principes, on comprend de reste ce qui en résulterait. Dans toute industrie capitale , celle des machines j par exemple, ou celle de la soie, ou celle du coton; ou celle de l’imprimerie, il y aurait un atelier social faisant concurrence à l’industrie privée. Lu lutte serait-elle bien longue? Non , parce que l’atelier social aurait sur tout atelier individuel i’a<» vantage qui résulte des économies de la vie en j commun , et d’un mode d’organisation où tous les travailleurs, sans exception, sont intéressés à pro* duire vite et bien; La lutte serait-elle subversive? Non, parce que le gouvernement serait toujours à inème d'en amortir les effets, en empêchant de descendre à un niveau trop bas les produits sortis de ses ateliers. Aujourd’hui, lorsqu’un individu extrêmement riche entre en lice avec d’autres qui le sont moins, cette lutte inégale est nécessairement désastreuse , attendu qu’un particulier ne cherche que son intérêt personnel; s’il peut vendre deux fois moins cher que ses concurrents pour les ruiner et rester maître du champ de bataille, il le fait. Mais lorsqu’à la place de ce particulier se trouve le pouvoir lui-même, la question change de face.
80 ORGANISATION
Le pouvoir, celui que nous voulons, anra-t-il quelque intérêt à bouleverser l’industrie, à ébranler toutes les existences ? Ne sera-t-il point, par sa nature et sa position, le protecteur né, même de ^ ceux à qui il fera , dans le but de transformer la société, une sainte concurrence? Donc, entre la guerre industrielle qu*un gros capitaliste déclare aujourd’hui à un petit capitaliste , et celle que le pouvoir déclarerait, dans notre système, à l’individu, il n’y a pas de comparaison possible. La première consacre nécessairement la fraude , la violence et tous les malheurs que l’iniquité porte dans ses flancs ; la seconde serait conduite sans brutalité , sans secousses , et de manière seulement à atteindre son but , l’absorption successive et pacifique des ateliers individuels par les ateliers sociaux. Ainsi, au lieu d’être, comme aujourd’hui tout gros capitaliste , le maître et le tyran du marché, le gouvernement en serait le régulateur. Il se servirait de l’arme de la concurrence, non pas pour renverser violemment l’industrie particulière,
< ce qu’il serait intéressé par-dessus tout à éviter, mais pour l’amener insensiblement à composition. Bientôt, en effet, dans toute sphère d’industrie où un atelier social aurait été établi, on verrait accourir vers cet atelier, à cause des avantages qu’il présenterait aux sociétaires, travailleurs et capitalistes.
An bout d’un certain temps, on verrait se produire, sans usurpation, sans injustice, sans désastres irréparables , et au profit du principe de l’association , le phénomène qui , aujourd’hui , se produit si déplorablement , et à force de tyrannie , au profit de l’égoïsme individuel. Un industriel très - riche aujourd’hui peut, en frappant un grand coup sur ses rivaux, les laisser morts sur la place, et monopoliser toute une branche d’industrie. Dans notre sys- , ; tème , l’État se rendrait maître de l’industrie peu à peu , et, au lieu du monopole , nous aurions , | comme résultat du succès , obtenu la défaite de la ’ concurrence : l’association.
Supposons le but atteint dans une branche particulière d’industrie; supposons les fabricants de machines, par exemple, amenés à se mettre au service de l’État, c’est-à-dire à se soumettre aux principes do réglement commun. Comme une même industrie ne s’exerce pas toujours au même lieu, et qu’elle a différents foyers, il y aurait lieu d’établir , entre tous les ateliers appartenant au même genre d’indostrie , le système d’association établi dans chaque atelier particulier. Car il serait absurde, après avoir tué la concurrence entre individus, de la laisser subsister entre corporations. 11 y aurait donc dans chaque sphère de travail que le gouvernement serait parvenu à dominer un atelier
se organisation
coatrul duquel relèveraient tous les autres, en qqa^ lité d’ateliers supplémentaires. De même quq M, Rothschild possède, non seulement en France, mais dans divers pays du monde, des maisons qui correspondent avec celle où est fué le siège principal de ses affaires, de même chaque industrie aurait un siège principal et des succursales. Dès lors, plus de concurrence. Entre les divers centres de production appartenant à la même industrie rin-> térèt serait commun , et l’hostilité ruineuse des efiForts serait remplacée par leur convergence.
' Je n’insisterai pas sur la simplicité de ce méca-» nisme : elle est évidente. Remarquez , en efiPet , que chaque atelier, après la première année, se suffisant à lui-même, le rôle du gouvernement se bornerait à surveiller le maintien des rapports de tous les centres de production du même genre, et à empêcher la violation des principes du réglement commun.' 11 n’est pas aujourd’hui de service public qui ne présente cent fois plus de complication. Transportez-vous pour un instant dans un état de choses où il aurait été loisible à chacun de se chercher du port des lettres, et figurez-vous le gouver^ nement venant dire tout-à-coup : «A moi, à moi seul le service des postes ! » Que d’objections I Comment Te gouvernement s’y prendra-t-il pour faire parvenir exactement, à l’heure dite, tout ce
que 34 mniionaid’horahies peuvent écrire, chaque jour, à chaque minute du jour, à 34 miiiions d’hommes? Et cepend&nt, à part quelques infidélités qui tiennent moins à la nature du mécanisme qu’à la mauvaise constitution des pouvoirs que nous avons eus jusqu’iei, on sait avec quelle merveilleuse précision se fait le service des postes. Je ne parle pas de notre ordre administratif et de l’engrenage de tous les ressorts qu’il exige. Yoyex pourtant quelle est la régularité du mouvement de cette immense machine ! C’est qu'en effet le mode des divisiona et. des subdivisions . fait , comme on dit, marcher tout seul le mécanisme en apparence le plus compliqué. Commeut ! faire agir avec ensemble les travailleurs' serait déclaré impossible dans un pays où on voyait, il y a quelques vingt années, un homme animer de sa volonté, faire vivre de sa vie , faire marcher à • son pas un million d’hommes ! 11 est vrai qu’il s’agissait de détruire. Mais est-il dans la nature des choses , dans la volonté de Dieu, dans le destin providentiel des sociétés, que produire avec ensemble soit impossible, lorsqu’il est si aisé de détruire avec ensemble ? Au reste , les objections tirées des difficultés de l’application ne seraient pas ici sérieuses , je le répète. On demande à l’Ëtat de faire, avec les ressources immenses et de tout genre qu’il possède, ce que
84 ORGANISATION
nons voyons faire aujourd’hui à de simples particuliers.
De la solidarité de tous les travailleurs dans un même atelier , nous avons conclu à la solidarité des ateliers dans une même industrie. Pour compléter f le système , il faudrait consacrer la solidarité des i industries diverses. C’est pour cela que nous avons ' déduit de la quotité des bénéfices réalisés par chaque industrie une somme au moyen de laquelle l’État pourrait venir en aide à toute industrie que des circonstances imprévues et extraordinaires mettraient en souffrance. Au surplus , dans le système que nous proposons , les crises seraient bien plus rares. D’où naissent -elles aujourd’hui en grande partie? Du combat vraiment atroce que se livrent tous les intérêts , combat qui ne peut faire des vainqueurs sans faire des vaincus , et qui > comme tous les combats , attèle des esclaves au char des triomphateurs. En tuant la concurrence , on étoufferait les maux qu’elle enfante. Plus de victoires ; donc , plus de défaites. Les crises , dès lors , ne pourraient plus venir que du dehors. C’est à celles-là seulement qu’il devien- ’s^drait nécessaire de parer. Les traités de paix et d’alliance ne suffiraient pas pour cela sans donte; cependant , que de désastres conjurés , si , à cette diplomatie honteuse, lutte d’hypocrisie, de mensonges, de bassesses, ayant pour but le partage
des peuples entre quelques brigands heureux, on substituait un système d’alliance fondé sur les nécessités de l’industrie et les convenances réciproques des travailleurs dans toutes les parties du monde 1 Mais notons que ce nouveau genre de diplomatie sera impraticable aussi long-temps que durera l’anarchie industrielle qui nous dévore. Il n’y a que trop paru dans les enquêtes ouvertes depuis quelques années. A quel désolant spectacle n’avonsiious pas assisté? Ces enquêtes ne nous ont-elles pas montré les colons s’armant contre les fabricants de sucre de betterave , les mécaniciens contre les maîtres de forges , les ports contre les fabriques intérieures, Bordeaux contre Paris, le Midi contre le Nord , tous ceux qui produisent contre tous ceux qui consomment? Au sein de ce monstrueux désordre, que peut faire un gouvernement? Ce que | les uns réclament avec instance , les autres le repoussent avec fureur : ce qui rendrait la vie à ceux-ci donne la mort à ceux-là. Il est clair que cette ab- .1 sence de solidarité entre les intérêts rend, de la / part de l’État, toute prévoyance impossible, et l’enchaîne dans tous ses rapports avec les puissances étrangères. Des soldats au dehors , des gendarmes au dedans, l’État aujourd’hui ne saurait avoir d’autre moyen d’action , et toute son utilité se réduit nécessairement à empêcher la destruction d’un côté
en détrnisant de rantre. Que l’État se mette résolument à la tète de l’industrie ; qu’il fasse converger tous les efforts ; qu’il rallie autour d’un même principe tous les intérêts aujourd’hui en lutte : combieil son action à l’extérieur ne serait-elle pas plus nette, plus féconde, plus heureusement décisive ! Ce ne seraient donc pas seulement les crises qui éclatent au milieu de nous que préviendrait la réorganisation du travail, mais en grande partie celles que nous apporte le vent qui enfle les voiles de nos vaisseaux.
Âi-je besoin de continuer l’énumération des avantages que produirait ce nouveau système? Dans le monde industriel où nous vivons , toute découverte de la science est une calamité , d’abord parce que les machines suppriment les ouvriers qui ont besoin de travailler pour vivre, ensuite parce quelles sont autant d’armes meurtrières fournies à l’industriel qui a le droit et la faculté de les employer, contre tous ceux qui n’ont pas cette faculté ou ce droit. Qui dit machine nouvelle , dans le système de concurrence, dit monopole ; nous l’avons démontré. Or, dans le système d’association et de solidarité, plus de brevets d'invention, plus d’exploitation exclusive. L’inventeur serait récompensé par l’État, et sa découverte mise à l’instant même au service de tous. Ainsi , ce qui est aujourd’hui un moyen d’ex-
DU TRAVAU,.
termioation 4aviendrait riDstrunaent du progrès unit versel ; ce qui réduit rouvrier à la faim , au désespoir» et le poqsse à la révolte, ne servirait plus qu’à rendre sa tâclie moins lourde , et à lui procurer assez de loisir pour eiercer son intelligence; en un naot, ce qui permet la tyrannie aiderait au triomphe de la fraternité.
Dans l’inconcevable confusion où nous sommes aujourd’hui plongés , le commerce ne dépend pas et ne peut pas dépendre de }a prodnction. Tout se ré-duisant pour la production à trouver des consommateurs que tous les producteurs sont occupés à s’arracher , comment se passer des courtiers et des sous-courtjers, des commerçants et des soua^eommerçants? Le commerce devient ainsi le ver rongeur de la production. Placé entre celui qui travaille et celui qui ’çonsnmme, le commerce les domine l’un et l’autre, l’un par l’autre. Fourier, qui n si vigoureusement ettaqué l'ordre social actuel , et, après lui, M. Victor Considérant, son disciple, ont mis à nu cette grande plaie de la société qu’on appelle le commerce, avec une logique irrésistible. Le commerçant doit être un agent de la production , admis à ses bénéfices et associé à toutes süschances. Voilà ce que dit lu raison et ce qu’exige impérieusement l’utilité de tous. Dans le système que nous proposons, rien de plus facile à réa-
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User. Tout antagonisme cessant entre les dirers centres de production dans une industrie donnée , elle aurait , comme en ont aujourd’hui les maisons de commerce considérables, partout où l’exigent les besoins de la consommation , des magasins et des dépôts.
Que doit être le crédit? Un moyen de fournir des instruments de travail au travailleur. Aujourd’hui, nous l’avons montré ailleurs (1), le crédit est toute autre chose. Les banques ne prêtent qu’au riche. Voulussent-elles prêter au pauvre , elles ne le pourraient pas sans courir aux abîmes. Les banques constituées au point de vue individuel ne sauraient donc jamais être, quoi qu’on fasse, qu’un procédé admirablement imaginé pour rendre les riches plus riches et les puissants plus puissants. Toujours le monopole sous les dehors de la liberté, toujours la tyrannie sous les apparences du progrès ! L’organisation proposée couperait court à tant d’iniquités. Cette portion de bénéfices, spécialement et invariablement consacrée à l’agrandissement de l’atelier social par le recrutement des travailleurs, voilà le crédit. Maintenant, qu’avez-vous besoin des banques? Supprimez-les.
L’excès de la population serait -il à craindre
(1) Voir l’article intitulé : Question des Banques, daps U numéro de la Revue du Progrès du 1*"^ âécembre 1839*
lorsque , assuré d’un revenu , tout travailleur aurait acquis nécessairement des idées d’ordre et des habitudes de prévoyance? Pourquoi la misère aujourd’hui est-elle plus prolifique que l’opulence? Nous l’avons dit.
Dans un système où chaque sphère de travail rassemblerait un certain nombre d’hommes animés du même esprit, agissant d’après la même impulsion , ayant de communes espérances et un intérêt commun , quelle place resterait , je le demande , pour ces falsifications de produits, ces lâches détours, ces mensonges quotidiens, ces fraudes obscures qu’impose aujourd’hui à chaque producteur, à chaque commerçant, la nécessité d’enlever, coûte que coûte , au voisin sa clientèle et sa fortune? La t réforme industrielle ici serait donc en réalité une j profonde révolution morale , et ferait plus de conversions en un jour que n’en ont fait dans un siècle toutes les homélies des prédicateurs et toutes les recommandations des moralistes. ^
Ce que nous venons de dire sur la réforme industrielle suffit pour faire pressentir d’après quels principes et sur quelles bases nous voudrions voir s’opérer la réforme agricole. L’abus des successions collatérales est universellement reconnu. Ces ! successions seraient abolies , et les valeurs dont elles j se trouveraient composées seraient déclarées pro- •
ORGANISATION
priété communale. Chaque commune arriverait de ! la sorte à se former un domaine qu on rendrait inaliénable y et qui , ne pouvant que s’étendre , amè- . neraiti sans déchirements ni usurpations, une ré- I volution agricole immense; l’exploitation du domaine communal devant d’ailleurs avoir lien sur une plus grande échelle et suivant des lois con- ! formes à celles qui régiraient l’industrie. Nous reviendrons sur ce sujet , qui exige quelques développements.
On a TU pourquoi; dans le système actuel, l’éj ducation des .enfants du peuple était impossible.
I Elle serait tellement possible dans notre système,
I qu’il faudrait la rendre obligatoire en même temps I que gratuite ! La vie de chaque travailleur étant I assurée et son salaire sufbsant , de quel droit refnserait'il ses enfants à l’école? Beaucoup d’esprits sérieux pensent qu’il serait dangereux aujourd’hui de répandre l’instruction dans les rangs du peuple, et I ils ont raison. Mais comment ne s’aperçoivent-ils • pas que ce danger de Véducation est une preuve I accablante de l’absurdité de notre ordre social) Dans cet ordre social, tout est faux : le travail n’y est pas en honneur ; les professions les plus utiles y sont dédaignées ; un laboureur y est tout au plus un objet de compassion , et on n’a pas assez de couronnes pour une danseuse. Voilà, voilà pourquoi
r^Iucfttfoii dtt peuple est iin danger I Voilà pour^ quoi nos collèges et nos écoles ne versent dans la société que des ambitieux, des mécontents et des brouillons. Mais qu'on apprenne à lire au peuple dans les bons livres : qu’on lui enseigne que ce qui est le plus utile à tous est le plus honorable; qu’il p’y a que des arts dans la société , qu’il n’y a pas de métiers ; que rien n’est digne de mépris que ce qui est de nature à corrompre les âmes , à leur veri> ser le poison de rorgueil , à les éloigner de la- pratique de la fraternité, à letir inoculer l’égoïsme. Puis, qu*on montre à ces enfants que la société est régie par les principes qu’on leur enseigne : l’éducation sera-t*elle dangereuse alors? On fait de l’in** struction un marche-pied apparent pour toutes les sottes vanités , pour toutes les prétentions stériles , et on crie anathème à l’ instruction I On écrit de mauvais livres , appuyés par 4e mauvais exemples » et l’on se croit sufGsamment autorisé à proscrire la lecture! Quelle pitié!
Résumons-nous. Une révolution sociale doit être tentée
1® Parce que l’ordre social actüel est trop rempli d’iniquités, de misères, de turpitudes, polir pouvoir subsister long-temps ;
2® Parce qu’il n’est personne qui n’ait intérêt , j
92 ORGANISATION P
C quels que soient sa position, son rang , sa fortnne^\
à l’inauguration d’un nouvel ordre social ; ■ ;
3® Enfin, parce que cette révolution, si nécessaire, il est possible, facile même, de l’accomplirai, pacifiquement.
Dans le monde nouveau où elle nous ferait entrer, il y aurait peut-être encore quelque chose à faire pour la réalisation complète du principe de fraternité. Mais tout, du moins, serait préparé* pour cette réalisation , qui serait l’œuvre de renseignement. L’humanité a été. trop éloignée de son but pour qu’il nous soit donné d’atteindre ce but en un jour. La civilisation corruptrice dont nous subissons encore le joug a troublé tous les intérêts; mais elle a en même temps troublé tous les esprits et empoisonné les sources de l’intelligence humaine. L’iniquité est devenue justice; le mensonge est devenu vérité ; et les hommes se sont entre-déchirés au sein des ténèbres.
Beaucoup d’idées fausses sont à détruire : elles disparaîtront, gardons-nous d’en douter. Ainsi, par exemple, le jour viendra où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a reçu de Dieu plus de force ou plus d’intelligence. Alors il appartiendra au génie , et cela est digne dé lui ; de constater son légitime empire non par l’impor-* tance du tribut qu’il lèvera sur la société, mais
par la grandeur des services qu*il lui rendra. Car ce n’est pas à l’inégalité des droits que l’inégalité des aptitudes doit aboutir, c’est à l’inégalité des devoirs^
Le système dont les bases viennent d’être posées a soulevé, depuis sa publication, des
Directions nombreuses. Cela devait être. Il y a aujourd’hui dans tous les esprits une disposition naturelle à se mettre en garde contre ce qui est nouveau.
Toutefois les critiques dont notre système a été l’objet présentent en général un remarquable caractère de convenance et de modération; elles témoignent même d’une vive
96 ORGANISATION DU TRAVAIL, sympathie pour la nature et le but de nos efforts (1).
Les problèmes que nous avons abordés sont d'une importance capitale ; la difficulté de les résoudre est immense. Aussi n’o£ffonsnous ce livre au public que comme le résultat d’études patientes et consciencieuses. Si nous avons commis des erreurs, qu’on nous les indique : nos convictions sont profondes, mais nous n’avons pas assez de présomption pour les déclarer invincibles.
(1) Nous ne devons pas oublier i ce sujet que, notre livre ayant été saisi, U Siècle, qui en avait combattu les doctrines, s’est élevé contre la poursuite avec la plus grande énergie. 11 n’en fallait pas tant sans doute pour que la chambre des mises en accusation fit bonne et prompte justice de l’erreur du parquet ; mais nous n’en devons pas moins des remerciements au ré* dacteur en chef du Siècle, M. Chaqtbolle, pour le noble et firatemel appui qu’il nous a prêté en cette circonstance.
RÉPOnSE A DITERSES OBJECTIOKS#
Nous allons examiner une à une les objections qui nous ont été adressées ; et, pour n’être point exposé à les affaiblir, nous les reproduirons textuellement (1). . , iiUii
« Gomment fonctionnerait le gouvernement de- » venu entrepreneur d’industrie ? Si nous en ju- » geons parles exemples que nous donne le ministrè » des travaux publics, nous pouvons présumer que » ses procédés ne brilleraient ni par l’économie, ni
(1) Les journaux qui jusqu’ici ont discuté notre projet sont : le Siècle, le Constitutionnel, le Charivari, la Phalange, la Revue de l'Aveyron et du Lot, le Globe, la Revue du 19“« siècle, le Commerce, le Journal du Peuple, la Revue des JDeua Vendes.
98 ORGANISATION
» par l’activité, ni par l’esprit d’entreprise et de » perfectionnement. Encore concevons-nous que le » gouvernement dirige des travaux en vue d’un » service public, lorsque l’État est à la fois produc- » teur et consommateur, ou en vue d’un produit j » perçu à titre d’impôt. Mais quand l’État sera de- » venu seul fabricant et chargé de pourvoir aux be- » soins de la consommation privée, quels moyens » aura-t-il d’écouler ses produits, de chercher des » débouchés soit au dedans, soit au dehors (1) ? »
Si ces objections ne portaient point à faux , elles seraient fort graves assurément. 11 est certain que l’État, devenu entrepreneur d'industrie et chargé de ^^mmoir aum besoins de la oonsomtMtion prisse t SQccomberait sous le poids de cette tAche im* mense. Je vais plus loin : en supposaut qu’il y pût suffire , ce qu’on risquerait de trouver au bout d’un pareil système, ce serait la tyrannie, la violcmce | exercée sur Titidivida sous le masque du bien public, la perte de toute liberté, une sorte d’étouffement universel enfin. Illais qu’avons -nous donc proposé de semblable? L’objection serait valable adressée au Saint-Simonisme. Mais qu’y a-t-il de commun entre notre système et les doctrines saiutsimbniennes? Nous avons dit que l’État devait être
(1) Voir la Commerce, numéro du 3 août 1841.
DU TRÀVAID. 9Q
lerégulateur de l’industrie : cela veut-il 4ir@<{u’jldoH en exercer le monopole? Nous avons dit que l’État de* vait fonder des ateliers sociaux, fournir aux travaijn leurs des instruments de travail, rédiger desstatufaf industriels ayant forma et puissance de loi : cela veutr il dire que TÉtat doit se faire spéculateur, entrepre* neur d’industrie? Qui ne sent qu’on nous combat ici sur un terrain qui n’est pas le nôtre? Qu’on re-* lise notre projet : on verra que nous n’accordons aucune part au gouvernement daps la répartition des bénéfices obtenus par }es ateliers sociaux; gouvernement n’est donc, dans notre système, ni monopoleur ni spéculateur. Il est vrai que nou$ le faisons intervenir administrativement dans l’atelier social durant la première année de la fonda* lion. Mais pourquoi confondre la base d’un système avec ce qui n’est qu’un moyen dq le mettre en mou- y vement? Qu’avons-nous dit? « Pour la première^ année, devant suivre l’établissement des ateliers sociaux, le gouvernement réglerait la biérarcbio des fonctions. Après J a première année, il ni en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s’apprécier l’un l’autre , et tous étant in* téressés au succès de l’association, la hiérarchie sortirait du principe électif. » Ce qui signifie qqe^ la machine une fois montée , elle marcherait d’ellemème. L’État n’ aurait plus qu’à surveiller l’obsÇf"
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vation des statuts comme il suryeille l’exécution de toutes les lois. Seulement, ces statuts étant la mise en œuvre d’une doctrine d’associatiôn et de fraternité , l’industrie se trouverait bientôt engagée dans des voies tontes nouvelles, sans que l’État eût antre chose à faire qu'à écarter les obstacles que l’égoïsme individuel tenterait d’opposer à ce mouvement. Qu’on le remarque bien : nous ne demandons pas, comme les Saint-Simoniens, que l’État fasse tout par lui-mème; nous demandons qu’il prenne l’initiative d’une révolution indastrielle ayant pour objet la substitution du principe d’association au principe de concurrence. Nous ne demandons pas que l’État devienne entrepreneur d’industrie et concentre en ses mains tous les monopoles ; nous demandons qu’il intervienne pour fournir des instruments de travail à quelques sociétés de travailleurs, j en imposant à ces sociétés une législation telle qu’il leur soit impossible de ne pas s’étendre insensiblement sur toute la surface du royaume.
« Il existe un pays qui , depuis trois siècles en- » viron , pratique sur une vaste échelle un système » à peu près semblable à celui que propose M. Louis » Blanc; c’est le Paraguay. Avant l’insurrection » des colonies de l’Amérique du Sud, ce pays était » soumis à un gouvernement théocratique qui réa- » lisait complètement l’utopie de la communauté
» des biens et de la fraternité sociale. Apparemment » ce gouvernement était conforme aux vœux des «citoyens, puisque, délivrés de l’autorité de la » métropole , ils voulurent le conserver sans autre » altération que la substitution de la forme uni- » taire à la forme fédérative. Le directeur de la » nouvelle organisation , le docteur Francia , per- « fectionna l’ancienne organisation, et il se main- « tint dans le rang où il a été placé, sans autre » forme que l’assentiment unanime et persévérant » du peuple. Raynal, après avoir décrit les institu- » tions du Paraguay, d’après des témoignages qui » n’ont pas été démentis , observe un phénomène » qu’il ne peut expliquer. Il semble, dit-il, que les » hommes devraient être extrêmement multipliés » sous un gouvernement où personne n’est oisif, où » personne n’est excédé de travail; où la nourriture » est saine, abondante, égale pourtous les citoyens, » qui sont commodément vêtus ; où les vieillards, » les veuves, les orphelins ont des secours immen- » ses sur le reste de la terre ; où tout le monde se « marie par choix , sans intérêt , et où la multitude » d’enfants est une consolation sans pouvoir être «une charge; où la débauche, inséparable de » l’oisiveté qui corrompt l’opulence et la misère , » ne hête jamais le terme de la dégradation ou de
« la décadence de la vie humaine ; où rien n’irrite
ORGANISATION
» les passions factices et ne contrarie les appétits » bien ordonnés ; où l’on jouit des avantages » du commerce sans être exposé à la contagion » des vices du luxe ; où des magasins abondants , » des secours gratuits entre des nations confédérées y> par la fraternité d’une même religion , sont une » ressource assurée contre la disette qu’amène » l’inconstance ou l’intempérie des saisons; où la » vengeance publique n’a jamais été dans la triste » nécessité de condamner un seul criminel à la » mort, à l’ignominie, à des peines de quelque » durée ; où l’on ignore jusqu’au nom d’impôt et » de procès , deux terribles fléaux qui travaillent » partout l’espèce humaine : un tel pays devrait » être, ce semble, le pays le plus peuplé. de la » terre. Cependant il ne l’est pas. » « Le fait est que » sur un territoire aussi étendu que celui de la )) France, le Paraguay ne compte peut-être pas » cinq cent mille habitants. Il faut qu’une organi- » sation fondée sur la communauté des biens con- » tienne des vices bien profonds pour neutraliser » tant de bienfaits (1). »
11 nous serait aisé de montrer les différences radicales qui existent entre le système établi an Paraguay et celui que nous avons proposé. Mais ad-
(1) Ibidem.
DU TRAVAIU. Ip3
roettops que le rapprochement- soit exact : quel magnifique plaidoyer en faveur de nos conclusions que la citation qu’on vient de lire! Comment! la vertu , ^e bonheur, voilà ce qu’une société gagne à l’applicati on des doctrines que vous combattez !
Et pour les combattre , vous ne trouvez rien ne mieux que de nous tracer le séduisant tableau des avantages qu’elles procurent! « Le Paraguay devrait être le pays le plus peuplé de la terre ; cependant il ne l’est pas. » Qu’importe si ceux qui l’habitent sont à la fois bons et heureux? Qu’importe si, selon l’expression de Raynal , rien ne hâte chez eux le terme de la dégradation ou de la décadence de la vie humaine ? L’accroissement de la population serait -il toujours d’aventure un symptôme de prospérité? Rappelons > nous que les naissances | à Paris , sont d’un trente-deuxième de la population dans les quartiers les plus aisés , tandis que dans les quartiers les plus misérables, elles s’élèvent à un vingt-sixième. Plût au ciel que dans notre pays cet accroissement de population, dont se ■ félicitent si bruyamment des économistes à courte ; vue n’eût pas été si considérable et si rapide 1 Ah ! vous croyez d’une manière absolue que l’accroissement de la population est un bien? Regarde? , donc autour de vous ; ce sont les affamés qui pul- | lulent. Notre patrie sera bientôt trop petite pour ,
nous contenir; ne le voyez-vous pas? Etd^à n’en sommes-nous point à nous mesurer des yeux les tins les autres , en attendant l’heure de nous entre- \ dévorer? Laissons les conquérants demanSer aux J mères d’être fécondes; il leur faut des hommes qui ’ naissent, puisqu’il leur faut des hommes qu’on tue.
« Si la concurrence était une cause nécessaire » de misère et de ruine, comment expliquer la » prospérité des États-Unis d’Amérique, le pays de » la concurrence (1) ? «
Rien de plus facile. Les Américains ne sont pas^ [ pressés comme nous dans un pays dont il leur soit l impossible de reculer à leur gré les limites. Ce qui \ les a sauvés jusqu’ici, en partie du moins, des ■ fléaux de la concurrence , c’est tout simplement l’espace. Mais quoi ! cette logique qui a précipité violemment les Anglais hors de leur île , et leur a fait considérer le globe comme un marché à conquérir, cette logique inexorable n’exerce-t-elle pas déjà son empire en Amérique? La question des débouchés n’y acquiert-elle pas de jour en jour cette fatale importance qu’elle a toujours eue et qu’elle a aujourd’hui encore en Angleterre? N’avons- nous pas entendu , il y a quelque temps , un président des États-Unis , le général Jackson ,
(1) Ibidem.
DU TRAVAIL. iOîi
gémir à la face du monde des dangers dont son pays était menacé par le développement extrême du crédit, par l’ardeur des spéculations privées, par l’extravagance des désirs qu’allume dans les âmes une compétition sans bornes? Nous ne parlons pas des vices qui naissent naturellement de l’impulsion “déréglée que la concurrence imprime en Amérique au génie individuel : la cupidité, l’égoïsme, la mauvaise foi, la grossièreté des idées et des mœurs.
La concurrence , c’est tôt ou tard l’oppression : l’Amérique le prouve déjà. Les vices de l’ordre social adopté par les Américains menacent d’une sérieuse atteinte le principe d’égalité qui sert de / fondement à leurs institutions politiques. Que le ré- ! gime des banques soit maintenu aux fitats-Unis, le régime démocratique y succombe. Jackson l’a , déclaré hautement , et son opinion sur ce point est ; celle de tous les partisans sincères de la démocratie / américaine. Ce résultat vaut la peine qu’on l’approfondisse !
« Le reproche capital à faire au projet de M . Louis » Blanc , c’est que , destiné à anéantir la concur- » rence par l’association , il n’est qu’un système de » concurrence et nullement d’association. Il porte » en lui-même ce germe impur, qui n’aurait pas » dû échapper à l’esprit pénétrant de son auteur.
» En effet, M. Louis Blanc admet les capita-
iOe ORGANISATION
w listes dans l’assdciation » à la oondition de toucher » Vintérét du capital par eux versé , sam partici- » per aux béné^ces, si ce n'esl en qualité de tra- » vailleurs*
» Ainsi les capitalistes auront droit à une rente \ ^ )i Axe , sans variation , suivant les bénéfices ou les » pertes do l’atelier social. Loin d’ètre associés U avec les travailleurs , ils ont intérêt à obtenir le j » revenu le plus élevé de leurs capitaux, et lestra-
^ » veilleurs ont un intérêt contraire. Voilà donc
» entre ces deux agent» de la production , les capii) talistes et les travaillenrsi une opposition fiagrante» » et par suite le mensonge, la fraude, la haine, » c’est-à-dire la concurrence même et tous ses
» fruits. Mais pour un économiste le capital n’est 1 » point le numéraire seul , ce qui pourrait réduire , ^ les intérêts hostiles à un cercle assez restreint ;
' » dans ce mot sont compris tons les instruments de » travail , toutes les' sources de produit , une face » entière de la production. Ainsi les propriétaires » de terrains, d’usines, de bestiaux, d’immeubles » et de meubles sont entièrement divisés d’avec les » travailleurs. La concurrence, qui devait être vain- )) eue dans ce projet , en reçoit une consécration )i solennelle (1). »
Celui qui nous adresse cette objection a-l-H bien
(1) Kevue de l'Aveyron et du Lot, numéro dul**^ man 1841.
réfléchi aux causes qui font naître aujourd’hui entre les capitalistes et les travailleurs cette opposition flagrante qu’il redoute, même dans l’application de notre système? Appelés à fournir dans l’œuvre de la production, ceux-ci, les instruments de travail, ceux-là le travail, les capitalistes et les travailleurs entrent en lutte aujourd’hui : pourquoi? Parce que rien ne régularise leurs rapports, parce que c’est l’arbitraire qui y préside, parce que le capitaliste spécule sur le besoin que le travailleur éprouve de se procurer des instruments, tandis que de son côté le travailleur cherche à tirer parti du besoin qu’éprouve le capitaliste de faire fructifier son capital. Notre système place les. membres de l’atelier social et les capitalistes dans des conditions toutes différentes les uns à l’égard des autres. L’atelier social, qu’on ne l’oublie point, possède un capital que l’État lui a fourni, qui est collectif, qui est destiné à s’accroître indéfiniment, qui appartient en propre à l’association. Les travailleurs ici peuvent par conséquent se suffire à eux-mêmes. Le taux de l’intérêt une fois fixé, — et rien n’empêcherait qu’on ne le fixât législativement à des époques déterminées, — les capitalistes qui offrent leurs services à l’atelier social, aux conditions fixées d’avance, sont admis^ ceux, au contraire, que ces conditions ne satisfont pas, gardent leur argent, dont l’atelier peut
ORGANISATION
se passer. Notre système crée à l’atelier social UDe situation telle, que le concours des capitalistes lui est toujours utile, sans lui être jamais nécessaire : donc, pas de débats possibles.
11 y a mieux. : à mesure que notre système se développe, le capital collectif s’accroît; la généralité des travailleurs devient de plus en plus indépendante; les occasions de placement individuel de jour en jour diminuent; la tyrannie du capital tôt frappée au cœur.
K Quand vous variez le salaire proportionnelle- » ment à la hiérarchie des fonctions, c’est sans doute N que vous reconnaissez. que tout travail, n’étant » pas d’égale qualité, n’a pas droit à la même ré- » tribution. Pourquoi donc, sur les bénéfices, réta* » blissez-vous l’égalité que vous condamnez comme » injuste dans le salaire (1)?»
'Nous avions prévu celte objection, et nous y avions répondu d’avance en ces termes : « Comme » l’éducation fausse et anti-sociale donnée à la gé- » nération actuelle ne permet pas de chercher ail- » leurs que dans un surcroît de rétribution un motif » d’émulation et d’encouragement, la différence des » salaires serait graduée sur la hiérarchie des fonc- » tions, une éducation toute nouvelle devant sur ce » point changer les idées et les mœurs. » Ce n’est
(1) Ibidem.
DU TRAVAIL.' donc pas comme injuste que nous condamnons, quant à présent, l’égalité dans le salaire, mais comme / portant une atteinte trop brusque à des habitudes j que l’éducation seule aura, selon nous, la puissance I de changer. L’égalité que nous admettons dans la ' répartition des bénéfices est une transition suffisamment ménagée entre ce qui est et ce qui doit être ; car, nous l’avons dit et’ nous le répétons, un jour . viendra où il sera reconnu que celui-là doit plus à ses semblables qui a reçu de Dieu plus de force et plus d’intelligence ; alors il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitime empire, non par l’importance du tribut qu’il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu’il lui rendra, l’inégalité des aptitudes devant aboutir à l’inégalité des devoirs et non pas à-'celle des droits.
« D’après le projet, les fonctions seraient ré- » glées par le gouvernement la première année;
» mais, dès la seconde, la hiérarchie sortirait du » principe électif.
» Si jamais le lecteur a assisté ou pris part aux M élections municipales, départementales ou parle- M mentaires, il sait combien d’intrigues, de men- » songes, de calomnies, de fallacieuses promesses,
» d’immorales menaces sont dépensés dans ces » luttes; il n’ignore pas que c’est une occasion de
^10 ORGANISATION
)i Jjfouillçrie poiir le§ familles et de démoralisatioe H pour yn pays ; et sauf quelques citoyens traînards » du vieux libéralisme, qui s’imaginent que la vie » même d’une nation consiste à se battre, tout citoyen sensé voit approcher avec douleur l’époque » de ces agitations périodiques qui font remonter » à la surface de la société toute l’écume des mau- U vaises passions < Il ne s’agit pourtant que d’intéï) rêts éloignés et mal compris, tout au plus de n quelque faveur locale ou personnelle à garantir » par certains choix, Que serait-ce donc si on U- « vrait au scptin le sort de chacun, le présent et j U l’avenir des familles ! si au lieu d'un candidat à M désigner, les citoyens devaient s’assigner eux- | » mêmes leur rang social, mesure de leur droit à la | considération et à la fortune ! Combien voudraient ; » être, je ne dis pas les derniers, mais seulement | » de la seconde, de la troisième catégorie! Où sei) rait le balancier régulateur de la cupidité individuelle(l)?»
Oui, dans les élections municipales, départemoutales QU parlementaires , il s’agit d’intérêts éloignés ou mal compris ; et c’est précisément à cause de cela qu’elles sont la source de tant d’agitations et de cabales. Comment, d’ailleurs, ne voyez-vous pas que l’anarchie électorale n’est elle- (1) Ibidem.
m TRAVAIL, 111
même qu’une conséquence de cet état de désordre et d’antagonisme produit dans la société actuelle , : par la distinction desjclasses, la diversité des in- | / ' térêts, la divergence des efforts?
Introduisez le principe électif daps une assoçia* tion dont tous les membres marchent vers un but commun et soient tous également intéressés à la prospérité de l’œuvre commune, les choses ne vontelles pas changer de face? !|Et que sera-ce donc si, au lieu de donner leur suffrage par instinct plutôt que par science, et souvent au gré des passions les plus aveugles, les électeurs peuvent choisir en parfaite connaissance de cause, dans une sphère où s’écoule leur vie tout entière, en un mot sous l’ipfluence de leur intérêt bien compris?
Pour faire un bon choix deux conditions sont nécessaires, l’intérêt et la capacité. Eh biep, les membres de l’atelier social réunissent évidemment ces deux conditions. Ils ont intérêt à bien choisir, puisque de leurs choix dépend le succès de l’association dont ils se partagent entre eux les bénéfices ; ils ont la capacité de bien choisir, puisque, se voyapt les uns les autres à toute heure du jour, et travaillant ensemble, rien ne leur manque de ce qui constitue les éléments d’une saine appréciation. Un ouvrier est-il en état d’apprécier son contre-rpaître ?
Un ouvrier qui doit repueillir pour sa part les fruits
ORGANISATION
de l’habileté de son chef se donnera-t-il de gaieté de cœur un chef inhabile? Voilà toute la question.
« M. Louis Blanc admet que l’Etat, fondant les » ateliers sociaux, réglera la première année les » fonctions et les bénéfices. Si une fois il le fait, » et le fait bien, pourquoi le dénantir de ce privi- ))lége(l)?j)
De peur qu’il ne finisse par abuser de l’énorme pouvoir que lui conférerait le système , parvenu à son dernier degré de développement; et aussi de peur que la tâche pour lui ne devienne trop lourde, lorsqu’il aurait à régler administrativement, non plus tel ou tel atelier, mais toutes les branches de l’industrie.
Evitons l’écueil contre lequel est venu échouer le Saint-Simonisme. Les fondateurs de cette doctrine avaient bien vu que seule la main de l’Etat était assez forte pour détourner la société du chemin des abîmes ; mais, trop préoccupés des avantages de l’initiative gouvernementale, ils dépassèrent le but. Au lieu de confier à l’Etat le soin de diriger, de régulariser le mouvement industriel, ils lui imposèrent l’obligation de réglementer l’industrie dans tous ses détails : de là tout à la fois impossibilité d’action et possibilité de tyrannie.
Certes, nous ne sommes pas de ceux qui crient (1) Revue de V Aveyron et du Lot, numéro du 8 mars 1841.
DU TRAVAIL; H 3
anathème au principe d’autorité. Ce principe, nous avons eu mille fois occasion de le défendre contre des attaques aussi dangereuses quineptes. Nous savons que lorsque dans une société la force organisée n’est nulle part, le despotisme est partout. Il n’est pas une ligne, dans ce petit livre, qui ne soit de notre part une douloureuse protestation contre le lâche abandon des pauvres, abandon qu’on ose appeler la liberté ! Mais si nous voulons un pouvoir vigoureux et actif, nous sentons, d’un autre côté, qu’il y aurait folie à le supposer infaillible; nous ne nous dissimulons pas qu’un gouvernement, quel que soit le mérite de l’organisation politique qui lui aura donné naissance, se compose d’hommes accessibles à des erreurs et à des passions dont l’existence de la société ne saurait dépendre. Le problème à résoudre pour nous a donc été celuici ; créer au pouvoir unf grande force d’initiative, en évitant toutefois d’absorber dans la vie du pouvoir celle de la société.
<c L’Ètat fournirait les premiers fonds. Cepen- )> dant il ne parait pas qu’il soit admis à participer » aux bénéfices ni à percevoir aucun intérêt. Cette » différence de l’État aux autres capitalistes n’est » pas juste (1).
Et pourquoi donc n’est-elle pas juste? Est-ce (1) Ibid, numéro du mars 1831.
114 ORGANISATION
que vdtiB. considérez T État comme ün spéculateur? lÈSt-ce qu’il a un intérêt distinct de celui de cette société qu’il représente et qu’il résume?
(( Uiie part dés bénéfices serait consacrée à l’al- » légement des crises qui pèseraient sur d’autres industries, toutes les industries se devant aide et f) secouirs. Très-bien ! si les autres industries faiï> Baient part de leurs bénéfices à l’atelier social ; î» mais Cela ne pouvant être jusqu’à leur propre organisation, il y aurait injustice. »
Aussi n’est-ce qu’entre les diverses industries éû&/aletnent orgtinisévs que doit avoir lieu , suivant notre projet. Cette mutueîlè assistance.
« Une autre part des bénéfices serait consacrée U à fournir des instruments de travail à ceux qui f) voudraient faire partie de l’association. — II fau- » drait ajouter que le prix en serait retenu sur le » salaire; que Ce serait une avance,- non un ca- )) deau, sous peine d’injustice; car le capital étant » fourni par l’Etat, donner gratuitement des in- » struments de travail à certains ouvriers, c’est dé- » pouiller le grand nombre au profit du petit nom- » bre (1). n
Vous auriez raison si le système proposé n’était pas destiné à se développer de façon à comprendre runiversalité des travailleurs. Mais c’est pour
(1) Ibidem.
Diflitized by Cmo
DU TRAVAIL. IIB
affivef à ce résultat que nous détachons du capital possédé par l’atelier social une part qui he doit être employée qu‘à son agrandissement, et qui par Conséquent appartient d’àyance à tous les travail-» leurs sans exception. Retenir Sur le salaire de l’oü-* vrier le prix des instruments qui lui sont nécessaires pour vivre et pour servir la société dont il fait partie, ce serait une injustice et une cruauté. Pitt lui- ^ même l’a dit, l’État noit aux hommes du peuple du travail ou du pain.
« L’organisation du travail commencerait par » l’industrie, tandis qu’elle devrait débuter par l’in- « dustrie combinée avec l’agricttlture (1). »
Et pourquoi donc compliquer inutilement les difficultés? Qu’importe que la révolution commence par la réforme industrielle? L’essentiel est qu’à cette réforme vienne se lier la réforme agricole. Ot nous n’avons eu garde d’oublier cette nécessaire alliance. (Voir page 89.)
« La conception de M. Louis Blanc est une con»^
» ception essentiellement saint-simonienne. Saiût- >j Simon, en effet, n’a cessé de solliciter le pou- » voir de prendre la direction de l’industrie, en » créant des ateliers soumis à des statuts de fabrir> que gouvernementale, et dans lesquels le pouvoir }) devait attribuer à chacun sa fonction, son rang (1) Ibidem.
H6 ORGANISATION
» dans la hiérarchie industrielle, et sa part dans » les produits ou bénéfices (!)• »
Nous avons déjà répondu à ce reproche ; et il est surprenant qu’il nous soit adressé par un journal phalanstérien, c’est-à-dire par un journal consacré à l’étude des diverses doctrines socialistes.
Entre le système de Saint-Simon et celui qui est exposé dans ce livre la différence est manifeste, elle est radicale, elle est en même temps théorique et pratique.
Dans la doctrine de Saint*Simon, le pouvoir est tout, il fait tout : après avoir tiré en quelque sorte de son propre sein le droit de s’imposer à la société, il la façonne à son gré ; c’est lui qui classe les capacités, c’est lui qui distribue les fonctions, c’est lui qui préside au travail de tous, c’est lui qui pourvoit à la distribution des richesses. Dans la doctrine ; de Saint-Simon, l’Etat, c’est le pape de l’industrie. Dans notre projet, au contraire, l’Etat ne fait que donner au travail une législation, en vertu de laquelle le mouvement industriel peut et doit s’accomplir en toute liberté ; il ne fait que placer la société sur une pente qu’elle descend, une fois qu’elle y est placée, par la seule force des choses et par une suite naturelle des lois du mécanisme établi.
(1) Phalange, numéro du 23 aeptembre 1840.
Dans la doctrine saint-simonienne, la hiérarchie s’établit essentiellenaent par Télection (Ven haut. Dans notre projet, au contraire, la hiérarchie s’établit essentiellement par l’élection d’en bas,
Dans la doctrine saint-simonienne, l’interven- / tion de l’Etat dans l’industrie est permanente ; dans / notre projet, elle n’est en quelque sorte que pri- / mor diale.
Dans la doctrine saint-simonienne, l’action de la société s’efface entièrement derrière l’action du pouvoir. Dans notre projet, la société reçoit l’impulsion du pouvoir ; mais, son impulsion reçue, elle / ne reste plus soumise qu’à sa surveillance.
Dans la doctrine saint-simonienne, le problème de la répartition des bénéfices est résolu par cette fameuse formule : à chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres. Dans notre projet, l’inégalité d’aptitude n’est assignée pour base à la différence de rétribution que transitoirement et avec des restrictions importantes. De telle sorte { que ce qui forme le principe de la morale saintsimonienne n’est, dans notre projet, qu’une concession nécessaire à des idées que nous regardons comme fausses et sur lesquelles nous voulons que i l’éducation fasse prévaloir les notions d’une morale ‘ supérieure.
H8 ORGAWSAtlON
Ainsi donc, ëntfe le système de Saint-Simon et lè nètre il n'y a rien de commun, ni le but final, ' ni les moyens, ni la morale.
« Quant aiix capitalistes, M. Louis Blanc, qui » veut bien que l’intérêt de leur argent soit garanti M sur le budget, les exclut de toute participation - » aux bénéfices réalisés par l’atelier. Nous nous » bornerons sur cette étrange exclusion aux deux » remarques suivantes : la première, que c’est fort ' » mal entendre la cause des classes ouvrières que de » ne pas intéresser directement les capitalistes à I » l’amélioration de leur sort. Et en effet, si les » établissements dont il est question doivent amé- » liorer la position de ces classes, il importe de les » multiplier ; et le meilleur moyen d’arriver à ce ré- » sultat, c’est de faire qu’ils soient un bon placement a pour les capitaux : il faut donc que les capitaux M aient part aux bénéfices- Notre seconde remaria que sera celle*ci : le capital, en tant que fa- » culté concourant à la production, a-t-il ou n’a-t-il M pas la légitimité des autres facultés productives?
I » Voilà la question. S’il est illégitime, il prétend » illégitimement à une part dans la production , il faut » l’exclure, il n’a pas d’intérêt à recevoir ; si au » contraire il est légitime, il ne saurait être légiti- » mement exclu de participer à des bénéfices à » l’accroissement desquels il a concouru (1). »
(1) Phalange, numéro du 23 septembre, 1840.
t)Ü TRAVAIL; m
La question est posée d’une manière très-confnse dans les lignes qui précèdent. L’écrivain a sans doute voulu nous demander si, d’après notre opinion, il était équitable d'accorder au capitaliste, dans les bénéfices de la production, une part égale à celle du travailleur.
£h bien ! nous répondons sans hésiter que ce serait là, dans une société normale, le comMe de l’absurdité et de l’injustice. Comment l voici un individu qui a trouvé dans la succession paterneüe un million, bien ou mal acquis par son trisaïeul. Riche, parce qu’ti s*est donné la peine de naître, comme le noble de Beaumarchais, il daigne permettre à l’industrie de faire fructifier ce million. Du reste, il passe ses jours à la chasse, il court les spectacles et les promenades, il emploie ses veilles au jen, il use sa vie tout entière dans des plaisirs ou des occupations qui n’ont pour but que la satisfaction de son égoïsme. Et parce qu’il n’aura pas stupidement enfoui dans la terre cette valeur d’un million qui existerait sans lui, qui existait avant lui, qu’il ignore l’art de féconder, dont il ne sait enfin que toucher et consommer le revenu, vous lui accorderez dans les fruits de la production une part égale à celle de l’homme intelligent et laborieux par qui cette richesse est accrue, mise au service de tous, et dont la vie n’est qu’un sacrifice
120 ORGANISATION
perpétuel à la société 1 Quelle justice distributive, bon Dieul Et que penser de ceux qui, voulant réformer le monde, ne voient pas dans une semblable répartition des bénéfices une brutale violation de toutes les lois de la justice et un outrage à la raison humaine?
Direz-vous que le capital n’est pas, dans l’œuvre de la production, un élément moins indispensable > que le travail lui-môme? Entendons-nous. De ce que le capital et le travail sont deux éléments également nécessaires à la création des richesses, devons-nous conclure qu’au point de vue de l’équité, le capitaliste et le travailleur sont deux agents également méritoires? Une telle conclusion serait extravagante.
Direz-vous que tous les capitalistes ne sont pas des oisifs? D’accord. Mais pourquoi faire si grande la part de ceux qui le sont? et dans ceux qui ne le sont pas, pourquoi rétribuer l’homme riche plus ou autant que l’homme actif?
Direz-vous que si cela est peu équitable, cela est I du moins utile? Mais, d’abord, c’est une pauvre j philosophie, et bien usée, que celle qui sépare ce
I qui est utile de ce qui est juste. Et puis, qu’osezvous prétendre? Comment la société pourrait-elle trouver son profit à mettre sur la même ligne les services impersonnels que lui rend le capitaliste et
DU TRAVAIL* AU
les services personnels que lui rend le travailleur?
Le travail meurt avec le travailleur : le capital meurt-il avec le capitaliste? Il n’y a rien d’impossible dans l’eiistence d’une association vivant sur un ■ capital collectif, et l’histoire nous offre plus d’un \ . eiemple de ces sortes d'associations. Ainsi l’on peut | concevoir une société sans capitalistes : une société I sans travailleurs se peut-elle concevoir ? Donc, bien } que le capital et le travail soient également nécessaires, les capitalistes et les travailleurs ne le sont pas également. L’existence des sociétés ne dépend ' pas des premiers d’une manière absolue, tandis qu’elle dépend d’une manière absolue des seconds.
Dès lors n’est-il pas manifeste que si les seconds sont moins bien traités que les premiers, cela vient de ce que toutes les notions du juste et du vrai ont été renversées, et de ce que la civilisation a fait fausse route?
Direz-vous qu’il n’en saurait être différemment ? Prenez garde ! Si vous partez de là , vous perdez le droit de parler d’équité, de morale, de progrès ; vous perdez le droit de parler de Dieu.
La Providence disparaît pour faire place au plus aveugle, au plus grossier fatalisme.
Revenons au dilemme dont nous avons reproduit les termes : « S*il est illégitime (le capital), il prétend illégitimement à une part dans la production, il faut l’exclure, il n'a pas d'intérêt à recevoir. »
m OR ànisation
Ceci n est qu’un sophisme. Les disciples de Fou- ' rier savent aussi bien que nous combien est grande la puissance des faits existants. Bien ou mal con- , stituée, la société est ce que l’ont faite des idées fausses, de tristes préjugés^une ignorance géné- I raie, et des iniquités traditionnelles qui ont plusieurs siècles de durée. 11 faut bien tenir compte de tout cela si on veut arriver à une solution pratique. Nous demandons que l’atelier social paye aux capitalistes l’intérêt de leur argent, et un intérêt élevé : 1° parce qu’il importe que les établissements proposés ne repoussent aucun des moyens qui sont de nature à favoriser leur développement ; 2” parce que notre projet ayant pour but une rénovation qui \ doit finir par embrasser la société tout entière, il >; importe que les capitalistes soient sollicités aussi i vivement que possible à entrer dans l’association générale, de manière à ce que la concentration de toutes les forces éparses s’opère avec rapidité.
« Le meilleur moyen d’atteindre ce résultat, » c^est de faire que les capitaux aient part aux 6é- » néfices, »
Nous ne nions pas que, dans ce cas, l’attrait ne fût pins grand pour les capitalistes. Mais la question est de savoir si, pour les attirer, il ne suffirait pas de leur offrir de leur argent un intérêt aussi et plus considérable que celui que l’Etat aujourd’hui
DU travail. i§3
paye aux rentiers. Car si cela devait suffire , i aller au delà serait une folie, puisque ce serait / sacrifier sans utilité la rigueur des principes. Or, ( nous disons que, les ateliers sociaux une fois en \ mouvement, les capitalistes seraient d’autant plus ; portés à y entrer, que par suite du progrès de ces établissements, les occasions de placement individuel diminueraient de jour en jour.
Nous demanderez-vous quelle raison nous porte, l’absorption des capitaux individuels étant rendue tôt ou tard inévitable par notre projet, à ménager si fort les capitalistes, et à leur adoucir à ce point une pente qu’il ne leur serait pas possible de ne pas descendre? La raison qui nous porte à ces ménagements, ce n’est pas seulement le désir de transiger avec des répugnances trop nombreuses et des préjugés trop profondément enracinés; c’est plus et mieux que cela. Réformer la société, sans la boule- || , verser ; donner aux intérêts une direction plus fé- i conde et plus tutélaire, sans ébranler avec une impatience sauvage les existences fondées môme sur î y les abus qu’on cherche à détruire ; préparer l’ave- fl nir, en un mot, sans rompre violemment avec tout | le passé... est-ce un calcul seulement? Non; c’est un devoir.
a II manque à la critique de M. Louis Blanc une » chose essentielle, et sans laquelle elle est en
iU
ORGANISATION
» quelque sorte privée d’appui ; nous voulons parler » de la détermination des faits auxquels on doit rap- » porter la concurrence ; car cette concurrence » anarchique, si justement condamnée par M. Louis J) Blanc pour les déplorables conséquences qu’elle » engendre, est d’abord un effet avant. d’ètre une » cause. Or, n’est-il pas de toute nécessité , si l’on }> veut arriver à des conclusions rigoureuses, de » déterminer l’ordre de faits auquel la concurrence » doit être rapportée ? Eh bien ! c’est ce que » M. Louis Blanc a complètement oublié de faire.
» Nous lisons bien cette phrase au milieu de son » article ; JDe l'individualisme , ai-je dit , sort la 39 concurrence. Mais nous avons vainement cherché » dans tout le cours de l’article un passage seu- » lement où M. Louis Blanc eût pris la peine de » faire la théorie de la génération de la concurrence n par l’individualisme. Nous sommes encore à le )) trouver. — D’ailleurs qu’entend-il ici par ïndi- » vidualisme ? On ne saurait entendre par ce mot » le morcellement des industries , l’isolement des 39 familles constituant autant de groupes industriels » séparés, insolidaires et forcés de se faire la guerre, » c’est-à-dire d’exercer la concurrence en mode » anarchique. De ce morcellement industriel , de M cet isolement des familles, M. Louis Blanc ne » dit pas un mot. Voilà pourtant la grande cause
» de la concurrence qu’il déplore, la grande source » de toutes les misères industrielles et morales sur )) lesquelles il appelle l’attention des publicistes et » du pouvoir. N’est-ce pas une chose vraiment bien » étrange qu’un pareil oubli? Quoi! vous venez n nous proposer un remède pour certaines plaies » sociales , vous prétendez que ce remède est lo- » gique , rationnel ; vous voulez que notre raison » en juge, et vous oubliez de nous parler des causes » qui engendrent ces plaies ! (1) »
Le rédacteur de la Jîevue de V Aveyron et du Lot a répondu d’avance , et pour nous , à cette objection des rédacteurs de la Phalange, Nous reproduisons cette réponse , qui est victorieuse :
« Pour guérir les maux de la concurrence , a- » t-on dit à M. Louis Blanc ( la Phalange , n“ du
» 23 septembre 184-0), il aurait dù remonter jus- » qu’à la cause même de cette concurrence , qui » est le morcellement industriel, l’isolement des fa- » milles, et attaquer le mal dans sa source, ce qu’il
» n’a point fait Ce reproche me semble injuste.
» La concurrence, dans son sens vrai {cum-cur-, » rere , courir ensemble ) , est la prétention simul- » tanée de divers individus au même produit , » prétention qui entraîne la lutte. Cette prétention » est un fait primitif, découlant de la nature hu- (1) Ibidem.
Ht ORGANISATION
)) maine ; elle h* est pas le produit de ^isolement » familial , ni du morcellement industriel. La con- » currence est entre hommes ce qu’est le morcel- » lement entre instruments de travail. Ce sont des >) faits coexistants , solidaires , s’engendrant mutuellemefit. Il est bien vrai que l’association sub- » stituée à l’isolement familial accroîtrait la pron duction , mais la concurrence ni la lutte ne n seraient point abolies par cela même , sans le » concours de beaucoup d’autres conditions. C’est y> tellement vrai, que, dans l’industrie comme dans M l’agriculture , comme dans le commerce , le tra- » vail , loin de s’effectuer par ménages et familles » isolés , s’exécute en réalité très-souvent par de » nombreuses réunions d’hommes , appartenant à « diverses familles , rapprochés sous certaines con- « ditions. On peut même soutenir en toute vérité » que la production par familles isolées (modemor- M celé ) n’existe réellement nulle part et se conn çoit à peine. Puisque le capital , le travail et le n talent sont les trois éléments de la production , il » faudrait supposer une famille qui se suffît à elle- » même et n’empruntât jamais les bras d’autrui , » ni l’intelligence d’autrui, ni les' instruments ou » les denrées ou les avances d’autrui , en un mot » une famille complètement isolée de toute rela- » tion humaine, ce qui est tout au plus l6 cas de
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» quelques sauvages. Dans toutes nos sociétés, les » familles sont depuis lông-iemps sorties de cet » isolement, et dans l’œuvre de la production elles se sont constamment associées entre elles, n d’une manière impal-faite , il est Vfai , et non in- » tégrale, par l’échange mutuel, le prêt ou le » louage des instruments , des talents , des bras. » Le morcellement absolu qui correspondrait à cet » isolement absolu n’est pas moins chimérique. » Ainsi ^ ni l’un ni l’autre ne peuvent être les » causes génératrices de la concurrence. La con- » currence , je le répète , et le morcellement , sont )) des faits primitifs de deux ordres parallèles , et » se fortihent mutuellement. Attaquez la concur- » rence , du même coup vous frappez le morcelle- >j ment ; détruisez le morcellement , vous atteignez » la concurrence. L’isolement familial , qui tient à }} la fois du morcellement par les instruments de » travail et de la concurrence par les agents, sui- )) vra nécessairement le sort de l’un et de l’autre.
)) Ainsi , M. Louis Blanc aborde le problème de » l’organisation du travail à sa hauteur convenable, » en visant droit à la concurrence (1). »
Le Constilulionnel a consacré à l’exposition de notre projet un article plein de bienveillance pour nous. Malheureusement nos idées y sont exposées , (1) Revw do V Aveyron et du Lot, numéro du 15 février 1841.
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non discutées. L’auteur se borne à nous reprocher en termes vagues l’exagération de nos prémisses et le tour absolu de nos conclusions. Qu’est-ce à dire ? Les faits sur lesquels nous nous sommes appuyé, ce sont pour la plupart des chiffres extraits de rapports officiels. Quant aux conclusions que nous en avons tirées, le lecteur est en état déjuger combien d’efforts nous avons faits pour en plier la logique à la nécessité de ménager les transitions.
<c L’atmosphère des intérêts, dit l’auteur de » l’article dont il s’agit, a peut-être besoin , comme » le nôtre , d’orages qui l’épurent , et il est certain » que , quelle qu’en soit la violence, l’équilibre se » rétablit à la longue (1). »
Mais le mal que nous avons décrit est-il donc un mal accidentel? Ces milliers d’ouvriers que la misère prend au berceau pour les conduire jusqu’à la tombe ne souffrent-ils pas d’une manière permanente et continue? N’est-elle pas de tous les jours , de tous les instants , cette affreuse lutte qui engendre les vices les plus hideux , châtiés par les plus cruels désastres ? Les crises industrielles , si c’est là ce que vous entendez par ce mot orages, les crises industrielles sont une aggrava tiôn momentanée du mal ; mais sont-elles tout le mal? Et
(1) CoMtitutionnel, numéro du 19 décembre 1840.
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en quoi les jugez-vous propres à épurer l’atmosphère des intérêts ?
La société se trouve-t-elle en meilleure voie le lendemain de ces sauve qui peut de l’industrie où nous voyons des ateliers qui se ferment, des capitaux qui se cachent ou sont anéantis , des faillites qui enfantent des faillites, des fortunes qui se renversent les unes sur les autres , et la pâle multitude des prolétaires sans travail qui cherche son pain entre l’insurrection et l’aumône? L’équilibre se rétablit à la longue? Hélas! ne comprenez-vous pas que vous transportez dans l’histoire de l’industrie ce mot fameux qu’il faudrait laisser aux sanglantes annales de la politique : L’ordre règne à Varsovie !
C’est une chose vraiment étrange” que l’obstination que nous mettons, dans ce prétendu siècle des lumières , à nous entourer de ténèbres pour ne point apercevoir les plaies qui nous rongent ! Nier les blessures est-ce les fermer? Que nous ressemblons bien à ce philosophe de l’antiquité qui, en proie aux plus vives souffrances , s’écriait : « O >) douleur ! tu ne me forceras pas à avouer que tu » sois un mal! » Orgueil puéril! Occupons-nous
de chasser la maladie : nous n’aurons pas besoin
de nous mentir à nous-mêmes pour la braver.
Mais il y a des gens qui font à Dieu cet outrage d’affirmer que le mal est immortel ! Voici ce que
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le Glohe opposait dernièrement à notre système ;
« Qui niera les plaies de l’ordre social actuel î » Ce ne sera certes pas nous. Nous ayons vu 1 Afri- M cain que Tgu nomme esclave , et l’Européen que » l’on nomme citoyen ; nous les avons suivis tous » deux dans les diverses phases de leur existence >; de prolétaire; et, certes, nous savons de qqel cdté » est la plus forte somme de misères. Mais ces inr » fortunes matérielles sur lesquelles on revient sou* » vent , et qui servent de pâture quotidienne mx )) publications du parti radical , révèlent-elles un » état aussi anormal qu’on veut bien le dire , un » état dont il faille SQrtir à tout prix? Ne sont-elles X) pas^ au contraire, à quelques modifications près » (bienfaits d’une législation plus ou moins par- )) faite), fatalement inhérentes à l’existence de toutes » les sociétés humaines? Je ne veux pas appeler » d’autre argument à la démonstration de cette vé- » rité que celui que vous me fournirez vou^nièmes ; » Le riche , dites-vous , succombe lentement à de )) mystérieuses blessures , et fléchit peu à peu au » sein d’un bonheur apparent sous le poids de la » commune souffrance . Avez-vous songé, en écri- » vant ces lignes , à la déduction philosophique qui » en découlait si naturellement ? vous ne savez en » tirer que celle-ci ; C’est la misère du pauvre qui » fait la douleur du riche. Ëtrwge al)errati09
» d’une philosophie matérialiste qui se heurte aux » vérités et les change en erreurs ! Non ! ce n’est » pas la misère du pauvre qui fait la douleur du » riche ; l’une est, si l’on peut dire, le commen- » taire providentiel de l’autre. Ces mystérieuses M blessures, comme vous les'appelez si bien, sous » lesquelles succombe lentement l’opulence , ne » vous revèlent-elles pas qu’il ne saurait être donné )) à aucune organisation humaine de réaliser le » bonheur matériel , de le réaliser par des meyeu^ » purement humains (1)? M
Y pensez-vous? Mais avec de pareilles doctrines vous allez droit à la négation de tout progrès. Car de quel droit affirmeriez- vous que c’est seulement le tiers , le quart , le cinquième du mal qu’il est donné à l’homme de détruire? Où fixer , sur la route du progrès , la limite qu’ij est permis d’atteindre et qu’il n’est point permis de dépasser?
Croyez-vous au progrès , oui ou non ? Pans le premier cas, je vous défie d’en assigner les bornes. Dans le second, je n’ai plus à disputer avec vous.
On accuse de presque tous nos maux la corruption de la nature humaine : il faudrait en accuser le vice des institutions sociales. Regardez autour de vous : que d’aptitudes déplaçéeg et par consé- (1) Le Globe, IK mars 1841,
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quent dépravées ! Que d’activités devenues turbulentes, faute d’avoir trouvé leur but légitime et naturel ! On force nos passions à traverser un milieu impur ; elles s’y altèrent : qu’y a-t-il de surprenant à cela ? Qu’on place un homme sain dans une atmosphère empestée, il y respirera la mort.
« Notre nature, a dit M. Guizot, porte en elle- » même un mal qui échappe à tout effort humain. » Le désordre est en nous. La souffrance, inégale- » ment répartie , est dans les lois providentielles de - )) notre destinée (1). »
Voilà donc leur philosophie ! philosophie désespérante s’il en fut , mais du reste bien appropriée à un régime qui consacre les angoisses de la foule.
Eh bien ! voici le problème à résoudre dans un pareil régime : comment persuader à cette fouie immense qu’on dit destinée à souffrir, à souffrir sans consolation , à souffrir sans espoir, à souffrir en vertu des lois de la Providence ; comment lui persuader qu’elle doit croire , en effet , et se résigner à la fatalité'de son destin ? Comment conjurer son désespoir? Quelle barrière opposer à l’ardeur des désirs inassouvis qui s’élèvent de son sein?
Dans les sociétés antiques , ceux qui souffraient sans espoir, c’étaient des esclaves.
L’esclavage détruit, que fit le catholicisme ? Pour (1) Revue Française, numéro de mars 1838.
forcer le peuple, qu’il ne voulait pas émanciper, à se contenter de son sort , il remplaça le fatalisme antique par le dogme fameux de la souffrance méritoire; il cria aux malheureux : Souffrez sans vous plaindre , car la souffrance est sainte ; souffrez avec joie , car Dieu garde à vos douleurs de célestes et ineffables dédommagements.
Mais ce dogme n’a plus de puissance sur les esprits. On a compris que ce n’était qu’un sophisme propre à empêcher la légitime insurrection des opprimés contre les oppresseurs ; et ce sophisme impie est tombé avec toutes les tyrannies auxquelles il avait si long-temps servi de base.
Comment donc l’allez-vous résoudre, ce formidable problème de la résignation , philosophes et logiciens du régime actuel î Par quel frein moral retiendrez-vous dans leur misère tous ces hommes qué votre philosophie condamne à des souffrances sans lendemain? Ne voyez-vous pas que les révolutions qui ont passé sur nos têtes ont donné à ce peuple la conscience de sa force? Ne savez-vous pas que, d’un bout à l’autre de la société, ce cri magique à' égalité a retenti, qu’il a pénétré dans toutes les âmes, et qu’il a éveillé des désirs jusqu’ici inconnus? Voilà un fait dont il vous est commandé de tenir compte. Heureux ou funeste , approuvé ou
maudit , il existe ; il vous domine, il vous entraîne.
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M. Guizot sentait bien toute l’impoctance de cette question , lorsqu’il s’écriait k la tribune : le