VICOMTE DE TURENNE
maréchal général des camps et armées du roi , colonel général de la cavalerie légère, gouverneur du haut et bas Limosin ;
prononcée à Paris , dans l’église de Saint- Eustache, le 10 janvier 1676.
K lever u nt cum oiuuis populus Israël planctu 111aguo, et lugebaut dies multos, et dixcrunt : Quomodù cecidit potcns, qui salvum facicbat populum Israël !
Tout le peuple le pleura amèrement ; et , après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s’écrièrent: Comment est mort cet homme puissant qui sauvoit le peuple d’Israël ! I Macs. q.
Te no jruis , messieurs, vous donner d’abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu’en recueillant ces ternies nobles et expressifs dont l’écriture sainte se sert pour louer la vie, et pour déplorer la mort, du sage et vaillant Machabée (1) : cet homme, qui portoit la gloire de
(1 ) 1 Mach. c. 3 , 4 > 5 , etc.
OR. I-'UN. DE M. DE TURENNE. 69 sa nutiou jusqu’aux extrémités de la terre; qui couvroit son camp du bouclier, et forçoit celui des ennemis avec l’épée ; qui donooit à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjonissoit .Tacob par ses vertus et par ses exploits , dont la mémoire doit être éternelle.
Cet homme qui défendeit les villes de .Tuda, qui domtoit l’orgueil des enfants d’Ammon et d’Esau , qui revenoit chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avoit mis autour d’Israël, comme un mur d’airain où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l’Asie, et qui , après avoir défait de nombreuses armées , déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venoit tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne vouloit d’autre récompense des services qu’il rendoit à sa patrie, que l’honneur de l’avoir servie: ce vaillant homme poussant enfin, avec un courage invincible, les euncmis qu’il avoitrédnitsà une fuite honteuse, reçut le coup mortel , et demeura comme enseveli dans son triomphe. Vu premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de.Iudée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelquo temps saisis, muets, immobiles. Un effort JUe douleur rompant enfin ce long et morne silence, d une voix entrecoupée de sanglots que forinoient dans leurs coeurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s écrièrent : « Comment est mort cet homme puis- « saut qui sauvoit le peuple d Israël ! » A ces cris
7 o O II A ISO N PUNUKKE
Jérusalem redoubla ses pleurs ; les voûtes du temple s’ébranlèrent ; le Jourdain se troubla, et tousses rivages retentirent dn son do ces lugubres paroles : « Comment est mort cet homme puissant qui sau- « voit le peuple d’Israël ! "
Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ee lieu, 11e rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vons avez vu, co que vous avez senti , il y a cinq mois? Ne vous reconnoissez-vous pas dans l'aflliction que j’ai décrite? et ne mettez -vous pas dans votre esprit , à la place du héros dont parle l’écriture, celui dont je viens vous parler? La vertu et le malheur de l'un et de l’autre sont semblables; et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu’un éloge digne de lui. O si l’esprit divin, l'esprit de force et de vérité , avoit enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble , de combien de nobles idées reinplirois-jc vos esprits, et quelle impression feroit sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et glorieuses !
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tons les ornements d’une grave et solide éloquence, que la vie et 'a mort de très haut et très puissant prince Henri de la Tour-d’Anvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire, conduites d’armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques harcV's- retraites honorables, campements bien ordonnés , «tombais soutenus , batailles ga-
DK M. DE TUKENNE 7
gnées, ennemis vaincus par la force, dissipés pas l’adresse, lasses et consumés par une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples, que dans les actions d'un homme sage, modeste , libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de la patrie; grand dans l’adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les diflicultés pav sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété?
Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants , qu’une mort soudaine et surprenante qui a suspondu le cours de nos victoires , et rompu les plus douces espérances de la paix? Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l’esprit de la charité chrétienne m’interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissiez-vous seulement reconnoitre la justice de nos armes, recevoir la paix que, malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée, et, dans l’abondance de vos larmes, éteindre les feux d’une guerre que vous avez malheureusement allumée! ADieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin! les jugements de Dieu sont impénétrables. Mais vous vivez , et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions etoient pures, et dont la vertu scinhlolt mériter une vie plus longue et plus étendue.
Retenons nos plaintes, messieurs ; il est temps de commencer son éloge, et de vous faire voir comment cet homme puissant triomphe des ennemis de l’état par sa valeur, des passions de l'arae par sa sagesse, des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j interromps cet ordre de mon discours, pardonnez
1i ORAISON FUNEBRE
nu peu <le confusion dans un sujet qui nous a causé tant de trouble. .le confondrai quelquefois peut-être le général d’armée, le sage, le chrétien, .le louerai tantôt les victoires , tantôt les vertus qni les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d’actions, je les découvrirai dans leurs principes; j'adorerai le Dieu des armées, j’invoquerai le Dieu de la paix, je bénirai le Dieu des miséricordes, et j’attirerai partout votre attention, non parla force de l’éloqnence, mais par la vérité et par la grandeur des vertus dont je suis engagé de vous parler.