PREMIERE PARTIE
N’attendez pas, messieurs, que je suive la coutume des orateurs , et que je loue M. de Turenne comme on loue les hommes ordinaires. Si sa vieavoit moins d’éclat, je m'arrèterois sur la grandeur et la noblesse de sa maison ; et si son portrait étoit moins beau, je produirois ici ceux de ses ancêtres. Mais la gloire de ses actions efface celle de sa naissance, et la moindre louange qn’on peut lui donner, c’est d’être sorti de l’ancienne et illustre maison de la Tour-d’Auvergne , qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs, qui a donné des maîtres à l’Aquitaine , des princesses à tontes les cours de l’Europe, et des reines même à la France.
Mais que dis-je? il ne faut pas l'en louer ici, il faut l'en plaindre. Quelque glorieuse que fêit la source dont il sortoit , l’hérésie des derniers temps l’avoil infectée. Il recevoit avec ce beau sang des principes d’erreur et de mensonge; et parmi ses exemples do-
cnestiques , il trouvoit celui d'ignorer et de combattre la vérité. Ne faisons donc pas la matière de son éloge de ce qui fut pour lui un sujet de pénitence ; et voyons les voies d’honneur et de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde, avant que sa miséricorde le retirât des voice de la perdition et de l’égarement de ses peres.
Avant sa quatorzième année, il commença à porter les armes. Des sieges et des combats servirent d’exercice à son enfance, et ses premiers divertissements furent des victoires. Sous la discipline du prince d’Orange , son oncle maternel, il apprit l’art de la guerre en qualité de simple soldat , et ni l’orgueil ni la paresse ne l’éloignerent d’aucun des emplois où la peine et l’obéissance sont attachées. On le vit en ce dernier rang de la milice ne refuser aucune fatigue, et ne craindre aucun péril; faire par honneur ce que les antres faisoienl par nécessité, et ne se distinguer d’enx que par un plus grand attachement au travail, et par une plus noble application à tous ses devoirs.
Ainsi commençoit une vie dont les suites dévoient être si glorieuses, semblable à ces fleuves qui s’étendent à mesure qu’ils s éloignent de leur source, et qui portent euliu par-tout ou ils coulent la commodité et l’abondance. Depuis ce temps , il a vécu pour la gloire et pour le salut de l’état. 11 a rendu tous les services qu’on peut attendre d'un esprit ferme et agissant quand il se trouve dans un corps robuste et bien constitué. Il a eu dans la jeunesse toute la prudence d’un âge avancé, et dans un âge avancé tonte
la vigueur de la jeunesse. Ses jours ont été pleins (i) , selon les ternies de l’écriture; et comme il ne perdit pas ses jeunes années dans la mollesse et dans la volupté, il n’a pas été contraint de passer les dernieres dans l’oisiveté et dans la foiblesse.
Quel peuple ennemi de la France n’a pas ressenti les effets de sa valeur, et quel endroit de nos frontières n’a pas servi de théâtre à sa gloire? Il passe les Alpes; et dans les fameuses actions de Casai, de Turin , de la route de Quiers, il se signale par son courage et par sa prudence ; et l'Italie le regarde comme un d<« principaux instruments de ces grands et prodigieux succès qu’on aura peine à croire un jour dans l’histoire, (a) Il passe des Alpes aux Pyrénées, pour assister à la conquête de deux importantes places, qui mettent une de nos plus belles provinces à couvert de tons les efforts de l’Espagne. II va recueillir au-delà du Rhin (3) les débris d’une armée défaite; il prend des villes, et contribue au gain des batailles. Il s’élève ainsi par degrés, et par son seul mérite, au suprême commandement, et fait voir dans tout le cours de sa vie ce que peut pour la défense d'un royaume un général d'année qui s’est rendu digne de commander en obéissant, et qui a joint à la valeur et au génie l'application et l’expérience.
Ce fut alors que son esprit et son cocnr agirent dans tonte leur étendue. Soit qu’il fallût préparer
(i) Ps. 73. — (t.) Perpignan etCollioure. — (3) Trêves, Aschaffembourg , etc. Combat de Fribourg, bataille tic Norlingue.
les affaires, on les décider; chercher la victoire avec ardeur, on l'attendre avec patience: soit qu’il fallut prévenir les desseins des ennemis par la hardiesse, ou dissiper les craintes et les jalousies des alliés par la prudence; soit qu’il fallût se modérer dans les prospérités, ou se soutenir dans les malheurs de la guerre; son aine fut toujours égale. Il ne fit que changer de vertus quacd la fortune changeoit de face : lieurenx sans orgueil , malheureux avec dignité, et presque aussi admirable lorsqu’avec jugement et avec fierté il sauvoit les restes des troupes battues à Mariandal, que lorsqu’il battoit luimême les Impériaux et les Bavarois, et qu’avec des troupes triomphantes (1). il forçoit toute l’Allemagne à demander la paix à la l’rance.
On eût dit qu’un heureux traité alloit terminer tontes les guerres de l’Europe, lorsque Dieu, dont les jugements (2), selon le prophète, sont des abîmes, voulutaflligcret punirla l-rance parelle-même, et l’abandonna à tous les déréglements que causent dans un état les dissentions civiles et domestiques. Souvenez-vous, messieurs, decetcmpsdedésordrcct detrouble.où l'esprit ténébreux, l’esprit dediscorde confondoit le devoir avec la passion, le droit avec l’intérêt, la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraiïjés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de l’orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu’il»
(1) La paix de Munster. — (2) I*s. 35.
veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu ; telle est l’infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisément à soi , et il y a dans la politique, comme dans la religion, une espece de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires, et par une ferveur continuelle.
Mais où m’arrêté-jc , messieurs ! Votre espritvous représente déjà sans doute M. de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avoit séduits , rassurer ceux que la crainte avoit ébranlés, et crier, comme un autre Moïse, à toutes les portes d’Israël : « Que ceux qui sont au Seigneur « se joignent à moi (i). » Quelles furent alors sa fermeté et sa sagesse! Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d’un petit nombre d’officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont (2), et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l’entreprise, soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du ciel, qui rendoit les ennemis immobiles , il étonna par sa résolution cenx qu'il ne pouvoit arrêter par la force, et releva par cette prudente et heureuse témérité l’état penchant vers sa ruine. (3) Tantôt se servant de tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes une armée qui venoit de vaincre , et mérite les louanges mêmes d’un ennemi qui , dans les sie-
(1) l'.xon. 32. — (•>'' l’ont de Gcrgcau. — (3) A Clancau,
clés idolâtres, auroit passé pour le dieu des batailles. (1) Tantôt vers les bords de la Seine, il oblige par un traité nn prince étranger, dont il avoit pénétré les plus seeretes intentions, de sortir de France, et d’abandonner les espérances qu’il avoit conçues de profiter de nos désordres.
Je pourrois ajouter ici des places prises, des combats gagnés sur les rebelles. Mais dérobons quelque cbose à la gloire de notre héros , plutôt que devoir plus long-temps l’image funeste de nos misères passées. Parlons d’antres exploits qui aient été aussi avantageux pour la France que pour lui -même, et dont nos ennemis n’aient pas eu sujet de se réj ouir.
Je me contente de vous dire qu’il appaisa par sa conduite l’orage dont le royaume étoit agité. Si la licence fut réprimée, si les haines publiques et parculicres furent assoupies, si les lois reprirent leur ancienue vigueur, si l’ordre et le repos furent rétablis dans les villes et dans les provinces , si les membres furent heureusement réunis avec leur chef ; c’est à lui, France, que tu le dois. Je me trompe; c’est à Dieu, quitite, quand il veut , des trésors de sa providence, ces grandes aines qu’il a choisies comme des instruments visibles de sa puissance, pour faire naître du sein des tempêtes le calme et la tranquillité publique, pour relever les états de leur ruine, et réconcilier, quand sa justice est satisfaite, les peuples avec leurs souverains.
Son courage , qui n’agissoit qu’avec peine dans
(1) A Villcneuvc-Saint-George.
les malheurs de sa pallie, sembla s'échauffer daus les guerres étrangères , et l’on vit redoubler sa valeur. N'enteudez pas par ce mot, messieurs, une hardiesse vaiue, indiscrète, emportée, qui cherche le danger pour le danger meme, qui s expose sans fruit, et qui n’a pour but cpie la réputation et les vains applaudissements des hommes. .le parle d’une hardiesse sage et réglée , qui s'anime à la vue des ennemis; qui, dans le péril même, pourvoit à tout et prend tous ses avantages, mais qui se mesure avec scs forces; qui entreprend les choses difficiles, et ne tente pas les impossibles; qui n'abandonne rien au hasard de ce qui peut être conduit par la vertu ; capable culin de tout oser quand le conseil est inutile, et prêt à mourir dans la victoire, ou à survivre à sou malheur, en accomplissant ses devoirs.
.l’avoue, messieurs, que je succombe ici sous le poids de mon sujet. Ce grand nombre d'actions dont je dois parler m'embarrasse: je ne puis les décrire toutes, et je voudrois n’en omettre aucune. Que n’ai-je le secret de graver dans vos esprits un plan invisible et raccourci de la Flandre et de l'Allemagne ! .le marque roi s sans confusion dans vos pensées tout ce que lit ce graud capitaine, et vous dirois en abrégé, selon les lit ux : Ici (i) il lorçoit des retranchements , et secouroit une place assiégée; là , il surpreuoit les ennemis, ou les battoit eu pleine campagne : ces villes (2) , où vous voyez les lis arborés, ont été, ou défendues par sa vigilance, ou
(1) Le secours d’Arras. — ("2) Condé , Landrecies , Yprcs, Oudenarde , etc.
conquises par sa fermeté et par son courage : ce lieu couvert d’un bois et d’une riviere (i) , c’est le poste où il rassuroit ses troupes effrayées après une honorable retraite : ici (2) il sortoit de ses lignes pour combattre, et d’un seul coup il prenoit une ville et gagnoit une bataille : là , distribuant ce qui lui restoit de son propre argent, il acbevoit un siégé, et il alloit en faire lever un en même temps.
Je recneillerois ensuite tant de succès, et vous fcrois souvenir de ces mauvaises nuits que le roi d’Espagne avoua qu'il avoit passées, et de cette paix (3) recherchée par des traités et des alliances, sans laquelle, Flandre, théâtre sanglant où se passent tant de scenes tragiques, triste et fatale contrée, trop étroite pour contenir taut d’armées qui le dévorent, tu aurois accru le nombre de nos provinces; et au lieu d’être la source malheureuse de nos guerres, tu serois aujourd’hui le fruit paisible de nos victoires.
Je pourrais, messieurs, vous montrer vers les bords du Rhin (4) autant de trophées que sur les bords de l’Escaut et de la Sambrc. Je pourrois vous décrire des combats gagnés, des rivières et des défilés passés à la vue des ennemis, des plaines teintes de leur sang, des montagnes presque inaccessibles traversées pour les aller repousser loin de nos frontières. Mais l’éloquence de la chaire n’est pas propre au récit des combats et des batailles : la langue d’un
(l) Retraite de Valenciennes. — (2) Bataille des Dunes, et pi isc de Dunkerque. Saint-Venant pris. Ardrcs secourue. — (3) Paix des Pyrénées. — (4) AEntsiieim, Siushcim, Mulhausen, etc.
Jfo
ORAISON FUNEBRE prêtre destinée à louer Jésus-Christ, le sauveur des hommes, ne doit pas être employée à parler d’ur.art qui tend à leur destruction; et je ne viens pas pour vous donner des idées de meurtre et de carnage devant ces autels , où l’on n’offre plus le sang des taureaux en sacrifice au Dieu îles armées, mais an Dieu de miséricorde et de paix une victime non sanglante.
Quoi donc ! N’y a-t-il point de valeur et de générosité chrétienne? (1) L’écriture, qci commande de sauctilier les guerres, ne nous apprend-elle pas que la piété n’est pas incompatible avec les armes? Viensje condamner une profession que la religion ne condamne pas, quand ou en sait modérer la violence (2)? Non, messieurs : je sais que ce n’est pas en vain que les princes portent l’épée; que la force peut agir quand elle se trouve jointe avec l’équité ; que le Dieu des armées préside à cette redoutable justice que les souverains se font à eux-incmes ; que le droit des armes est nécessaire pour la conservation de la société, et que les guerres sont permises pour assurer la paix, pour protéger l’innocence, pour arrêter la malice qui se déborde, et pour retenir la cupidité dans les bornes de la justice.
Je sais aussi que la modération et la charité doivent régler les guerres parmi les chrétiens; que les capitaines qui les conduisent sont les ministres dt la providence de Dieu, qui est toujours sage, et de la puissance des rois, qui ne doit jamais être injuste ; qu’ils doivent avoir le cœur doux et charitable, lors même que leurs mains sont sanglantes, et adorer in-
(1) Joël, c. 3. — (o.) Krisv. ad Rom. c. 1 3.
DE M. DE TURENNE. Si
térieureraent le créateur, lorsqu’ils se trouvent dans la triste nécessité de détruire ses créatures.
C’est ici que j’atteste la foi publique, messieurs, et que, parlant de la douceur et de la modération de M. de Turenne, je puis avoir pour témoins de ce que je dis tous ceux qui l'ont suivi dans les armées. S’estil fait un plaisir de se servir du pouvoir qu’il a eu de nuire à ceux mêmes qu’on regarde et qu’on traite comme ennemis? Où a-t-il laissé aes marques terribles de sa colere , on de ses vengeances particulières ? Laquelle de ses victoires a-t-il estimée par le nombre des misérables qu’il accabloit, ou des morts qu’il laissoit sur le champ de bataille? Quelle vie a-t-il exposée pour son intérêt, ou pour sa propre réputation? Quel soldat n’a-t-il pas ménagé comme un sujet du prince et une portion de la république? Quelle goutte de saug a-t-il répandue qui n’ait servi a la cause commune?
On l’a vn, dans la fameuse bataille des Dunes, arracher les armes des mains des soldats étrangers qu’une férocité naturelle acharnoit sur les vaincus. On l’a vu gémir de ces maux nécessaires que la guerre traîne après soi, que le temps force de dissimuler, de souffrir et de faire. Il savoit qu’il y a uu droit plus haut et plus sacré que celui qne la fortune et l’orgueil imposent aux foibles et aux malheureux, et que ceux qui vivent sous la loi de Jésus-Christ doivent épargner, autant qu’ils peuveut, un sang consacré par le sien, et ménager des vies qu’il a rachetées par sa mort.
Il cherchoit à soumettre les ennemis, non pas à les perdre. Il eût voulu pouvoir attaquer sans nuire,
ai ORAISON F LT N ERRE
se défendre saus offenser, et réduire au droit et à la justice ceux à qui il éloft obligé par devoir de faire violence.
Enfin, il s’étoit fait une espece de morale militaire qui lui étoit propre. Il n’avoit pour toute passion que l’affection pour la gloire du roi, le dcsir de la paix, et le zele du bien public. 11 u avoit pour ennemis que l’orgueil- l’injustice, et l’usurpation. 11 s’étoit accoutumé à combattre sans colere, a vaincre sans ambition, à triompher sans vanité, et à ne suivre pour réglé de ses actions que la vertu et la sagesse. C'est ce que je dois vous montrer dans cette seconde partie.
SECONDE PARTIE
I, a. valeur n’est qu’une force aveugle et impétueuse, qui se trouble et se précipite, si elle n’est éclairée et conduite par la probité et par la prudence ; et le capitaine n’est pas accompli , s’il ne renferme en soi l'homme de bien et l’homme sage. Quelle discipline peut établir dans un camp celui qui ne sait régler ni son esprit ni sa conduite? Et comment saura calmer ou émouvoir, selou ses desseins, dans une armée, tant de passions différentes, celui qui ne sera * pas maître des siennes? (i) Aussi l’esprit de Dieu nous apprend, dans l’écriture, que l’homme prudent l’emporte sur le courageux, (2) que la sagesse vaut mieux que les armes des gens de guerre , et que celui qui est patient et modéré est quelquefois plus esti
(1) Sxr.c. f>. F.cci.i. c.g. — ('0 l’aov. c. tfi.
niable que celui qui prend des villes et qui gagne des batailles.
Ici vous formez sans doute , messieurs , dans votre esprit, des idées plus nobles que celles que je puis vous donner. En parlant de M. deTurenne, je reconnois que je ne puis vous élever au-dessus de vousmêmes, et le seul avantage que j’ai, c’est que je ne dirai rien que vous ne croyiez ; et que , sans être flatteur, je puis dire de grandes choses. Y eut-il jamais homme plus sage et plus prévoyant; qui conduisît une guerre avec plus d’ordre et de jugement ; qui eût plus de précautions et plus de ressources ; qui fût plus agissant et plus retenu; qui disposât mieux toutes choses à leur lin, et qui laissât mûrir ses entreprises avec tant de patience? 11 prenoit des mesures presque infaillibles ; et pénétrant son seulement ce que les ennemis avoient fait, mais encore ce qu'ils avoient dessein de faire, il pouvoit être malheureux , mais il n’étoit jamais surpris. Il distinguoit le temps d’attaquer et le temps de défendre. Il ne hasardoit jamais rien que lorsqu’il avoit beaucoup a gagner, et qu’il n’avoit presque rien à perdre. Lors même qu’il sembloit céder, il ne laissoit pas de se faire craindre. Telle enfin étoit son habileté, que lorsqu'il vaiuquoit, on ne ponvoit en attribuer l’honneur qu’à sa prudence; et lorsqu’il étoit vaincu, ou ne pouvoit en imputer la faute qu’à la fortune.
Souvenez-vous, messieurs, du commencement et des suites de la guerre, qui, n’étant d’abord qu’une étincelle, embrase aujourd’hui toute l’Europe. Tout se déclare contre la Erance. On soulève les étranger», on débauche les alliés, on intimide les ami»,
*4 ORAISON I-’ÜNEBRE
on encourage les vaincus, on arme les euvieux. Sar des craintes imaginaires et des défiances artificieusement inspirées, les intérêts sont confondus, la foi violée, et les traités méprisés. Il falloil, je l'avoue, pour résister à tant d'armées jointes ensemble contre nous, des troupes aussi vaillantes et des capitaines aussi expérimentés que les nôtres. Mais rien n’étoit si formidable, que de voir toute l’Allemagne, ce grand et vaste corps, composé de tant de peuples et de nations différentes, déployer tous ses étendards, et marcher vers nos frontières, pour nous accabler par la force, après nous avoir effrayés par la multitude.
Il falloit opposera tant d’ennemis un homme d'un courage ferme et assuré , d’une capacité étendue , d’une expérience consommée, qui soutint la réputation , et qui ménageât les forces du royaume; qui n'oubliât rieu d’utile et de nécessaire, et ne fit rien de superflu ; qui sût , selon les occasions , profiter de ses avantages, ou se relever de ses pertes; qui fût tantôt le bouclier, et tantôt l’épée de son pays; capable d’exécuter les ordres qu'il auroit reçus, et de prendre conseil de lni-mènie dans les rencontres.
Vous savez de qui je parle, messieurs ; vous savez le détail de ce qu’il fit , sans que je le dise. Avec des troupes considérables, seulement par leur courage et par la confiance qu’elles avoient en leur général , il arrête et consume deux grandes armées, et force à conclure la paix par des traités ceux qui croyoient venir terminer la guerre par notre entière et prompte défaite. Tantôt il s’oppose à la jonction de tant de sccour» ramasses, et rompt le cours de tous ces tor-
DE M. DE TÜRENNE. 85
rents qui auroient inondé la Erance. Tantôt il les défait ou les dissipe par des combats réitérés. Tantôt il les repousse au-delà de leurs rivières, et les arrête toujours par des coups hardis, quand il faut rétablir la réputation; par la modération, quand il ne faut que la conserver.
Villes, que nos ennemis s’étoient déjà partagées, vous êtes encore dans l’enceinte de notre empire. Provinces, qu’ils avoient déjà ravagées dans le désir et dans la pensée, vous avez encore recueilli vos moissons. Vous durez encore, places que l’art et la nature ont fortifiées, et qu'ils avoient dessein de démolir, et vous n’avez tremblé que sous des projets frivoles d’un vainqueur en idée, qui comptoit le nombre de nos soldats, et qui ne songeoit pas à la sagesse de leur capitaine.
Cette sagesse étoit la source de tant de prospérités éclatantes. Elle cntretenoit cette union des soldats avec leur chef, qui rend une armée invincible ; elle répandoit dans les troupes un esprit de force, de courage et de confiance, qui leur faisoit tout souffrir, tout entreprendre dans l’exécution de ses desseins ; elle rendoit enfin des hommes grossiers, capables de gloire; car, messieurs, qu’est-ce qu’une armée? c’est un corps animé d une infinité de passions différentes, qu’un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie: c’est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d’un chef, dont ils ne savent pas les intentions : c’est une multitude d’ames, pour la plupart viles et mercenaires, qui, sans songer à leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérants : c’est un as-
ORAISON FU NE RR E semblage coufus de libertins qu'il faut assujettir à l’obéissance; de lâches qu'il faut mener au combat ; de téméraires qu’il faut retenir; d’impatients qu’il faut accoutumer à la constance. Quelle prudence ne faut-il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues et de volontés différentes? Comment se faire craindre sans se .mettre en danger d’être haï, et bien souvent abandonné? Comment se faire aimer, sans perdre un peu de l'autorité, et relâcher de la discipline nécessaire?
Qui trouva jamais mieux tous ces justes tempéraments, que ce prince que nous pleurons? Il attacha par des nœuds de respect et d’amitié ceux qu’on ne retient ordinairement que par la crainte des supplices ; et se lit rendre par sa modération une obéissance aisée et volontaire. 11 parle, chacun écoute ses oracles , il commande, chacun avec joie suit ses ordres ; il marche, chacun croit courir à la gloire. On diroit qu’il va combattre des rois confédérés avec sa seule maison (i), comme un autre Abraham ; que ceux qui le suivent sont ses soldats et ses domestiques ; et qu'il est et général et pere de famille tout ensemble. Aussi rien ne peut soutenir leurs efforts : ils ne trouvent point d’obstacles qu’ils ne surmontent ; point de difficultés qu'ils ne vainquent; point de péril qui les épouvante; point de travail qui les rebute; point d’entreprise qui les étonne; point de conquête qui leur paroisse difficile. Que pouvoient-ils refuser à un capitaine qui renonçoit à ses commodités pour les faire vivre dans l’abondance, qui , pour leurpro-
(t) Gek. if.
curer du repos, perdoit le sien propre, qui soulageoit leurs fatigues, et ne s’en épargnoic aucune, qui prodiguoit son sang, et ne ménageoit que le leur?
Par quelle invisible chaîne entrainoit-il ainsi les volontés? Par cette bonté avec laquelle il encourageoit les ans, il excusoit les antres, et donnoit à tous les moyens de s’avancer, de vaincre leur malheur, ou de réparer leurs fautes; par ce désintéressement qui le portoit à préférer ce qui etoit plus utile à l'état à ce qui pouvoit être plus glorieux pour luimême; par cette justice qui, dans la distribution des emplois, ne lui permettoit pas de suivre son inclination au préjudice du mérite ; par cette noblesse de cœur et de sentiments qui l’elevoit au-dessus de sa propre grandeur, et par tant d'autres qualités qui lui alliroient l’estime et le respect de tont le monde. Que j’entrerois volontiers dans les motifs et dans les circonstances de ses actions ! Que j’aimerois à vous montrer une conduite si régulière et si uniforme, un mérite si éclatant et si exempt de faste et d'ostentation ; de grandes vertus produites par des principes encore pins grands; une droiture universelle qui le portoit à s'appliqner à tons ses devoirs, et à les réduire tous à leurs lins justes et naturelles, et uue heureuse habitude d’être vertueux, non pas pour 1 honneur, mais pour la justice qu'il v a de l’être! Mais il ne m'appartient pas de pénétrer jusqu'au fond de ce coeur magnanime ; et il étoit réservé à une bouche plus éloquente que la mienne ( 1 ) d’en expri-
(1) Mascaron , alors chèque de Tulle.
mer tous les mouvements et toutes les inclinations
intérieures.
Pour récompenser tant de vertus par quelque honneur extraordinaire, il falloit trouver un grand roi qui crût ignorer quelque chose, et qui fût capable de l avouer. Loin d'ici ces ilatteuses maximes, que les rois naissent habiles , et que les autres le deviennent ; que leurs âmes privilégiées sortent des mains de Dieu qui les crée , toutes sages et intelligentes ; qu'il n'v a point pour eux d'essai ni d’apprentissage; qu'ils sont vertueux sans travail , et prudents sans expérience. Nous vivons sous un prince qui, tout grand et tout éclaire qu'il est, a bien voulu s’instruire pour commander; qui, dans la route de la gloire, a su choisir un guide fidele, et a cru qu'il étoitde sa sagesse de se servir de celle d’autrui. Quel honneur pour un sujet d’accompagner son roi, de lui servir de cfinseil, et , si je l’ose dire, d’exemple, dans une importante conquête ! Honneur d'autant plus graud , que la faveur n’y put avoir part; qu’il ne fut fondé que sur un mérite universellement connu, et qu'il fut suivi de la prise des villes les plus considérables de la Flandre (i).
Après cette glorieuse marque d'estime et de canliance , quels projets d’établissement et de fortune n'auroit pas fait un homme avare et ambitieux 1 Qu'il eut amassé de biens et d'honneurs, et qu’il eût vendu chèrement tant de travaux et de services ! Mais cet homme sage et désintéressé, content des témoignages de sa conscience, et riche de sa modé-
(i) Cliarlcroi, Douai, Tournai, Alli, Lille, etc.
ration , trouve dans le plaisir qu’il a de bien faire la récompense d’avoir bien fait. Quoiqu’il puisse tout obtenir, il ne demande et ne prétend rien ; il ne desire, à l’exemple de Salomon (1), qu’un état frugal et honnête entre la pauvreté et les richesses; et, quelques offres qu’on lui fasse, il n’étend ses désirs qu’à proportion de ses besoins, et se resserre dans les bornes étroites du seul nécessaire. Il n’y eut qu'une ambition qui fut capable de le toucher, ce fut de mériter l’estime et la bienveillance de son maître. Cette ambition fut satisfaite, et notre siecle a vu un sujet aimer son roi pour ses grandes qualités , non pour sa dignité ni pour sa fortune ; et un roi aimer son snjet pins pour le mérite qu’il connoissoit en lui, que pour les services qu’il en recevoit.
Cet honneur, messieurs, ne diminua point su modestie. A ce mot, je ne sais quel remords m’arrête. .le crains de publier ici des louanges qu’il a si souvent rejetées , et d’offenser après sa mort une vertu qu’il a tant aimée pendant sa vie. Mais accomplissons la justice, et louons-le sans crainte, en nn temps où nous ne pouvons être suspects de Hatterie, ni lni susceptible de vanité. Qui lit jamais de si grandes choses? qui les dit avec plus de retenue? Remportoit-il quelque avantage? à l’entendre, ce n’étoit pas qn’il fût habile, mais l’ennemi s’étoit trompé. Rendoit-il compte d’une bataille? il n’oublioit rien, sinon que c’étoit lui qui l'avoit gagnée. Racontoit-il quelques unes de ces actions qui l’avoient rendu si célébré? on eût dit qu'il n’enavoit
(1) Paov. c. 3o.
y o O K A I S C) N I-UNEBRE
été que le spectateur, et l’on doutoit si c’étoit lui qui se trorapoit ou la renommée. Revenoit-il de ees glorieuses campagnes qui rendront son nom immortel? il fuyoit les acclamations populaires, il rougissoit de ses victoires, il venoit recevoir des éloges comme on vient faire des apologies, et n’osoit presque aborder le roi, parcequ’il étoit obligé par respect de souffrir patiemment les louanges dont sa majesté ne manquoit jamais de l'konorer.
C’est alors que, dans le doux repos d’une condition privée, ce prince se dépouillant de toute la gloire qu’il avait acquise pendant la guerre, et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, il s’excrcoit sans bruit aux vertus civiles : sincere dans ses discours, simple dans ses actions, lidele dans ses amitiés , exact dans ses devoirs, réglé dans ses désirs , grand meme dans les moindres choses. Il se cache, mais sa réputation le découvre; il marche sans suite et sans équipage, mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe. On compte, en le voyant , les ennemis qu’il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent; tout seul qu’il est , on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l’accompagnent : il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité ; et moins il est superbe , plus il devient vénérable.
Il auroit manqué quelque chose à sa gloire, si, trouvant par-tout tant d’admirateurs, il n’eùt fait quelques envieux. Telle est l’injustice des hommes ; la gloire la plus pure et la mieux acquise les blesse ; tout ce qui s’élève au-dessus d’eux leur devient odieux et insupportable; et la fortune la plus np-
DE M. ÜE TU RE N NE. yi
{Trouvée et la plus modeste u’a pu se sauver de cette lâche et maligne passion. C’est la destinée des grands hommes d’en être attaqués, et c’est le privilège de M. de Turenne d’avoir pu la vaincre. L’envie fut étouffée, ou par le mépris qu’il en lit, ou par des accroissements perpétuels d'honneur et de gloire : le mérite l’avoit fait naitre, le mérite la lit mourir. Ceux, qui lni étoient moins favorables ont reconnu combien il étoit nécessaire à l’état ; ceux qui Ue pouvoient souffrir son élévation se crurent eulin obligés d’y consentir; et n’osant s’affliger de la prospérité d’un homme qui ne leur auroit jamais donné la misérable consolation de se téjouir de quelqu’une de ses fautes , ils joignirent leurs voix à la voix publique, et crurent qu’être son ennemi , c’étoit l’être de toute la l’rauce.
Mais à quoi auroient abouti tant de qualités héroïques , si Dieu u’eut fait éclater sur lui la puissance de sa grâce, et si celui dont sa providence s’étoit si noblement servie, eût été l'objet éternel de sa justice? Dieu seul pouvoit dissiper ses ténèbres , et il tenoit en sa puissance l'heureux moment qu’il avoit marqué pour l’éclairer de ses vérités.
Il arriva ce moment heureux, ce point où se rapportoit toute sa véritable gloire. Il entrevit despieges et des précipices que sa prévention lui avoit jusques alors entièrement cachés. 11 commença à marcher avec précaution et avec crainte dans ces routes égarées où il se trouvoit engagé. Certains rayons de grâces et de lumières lui firent appercevoir qu'en vain rempliroit-il les plus beaux endroits de l'histoire , si sou nom u’étoit écrit dans le livre de vie; qu'en vain
9a ORAISON FUNEBRE
gagneroit-il le monde eutier, s'il perdoit son ame ; qu’il n’y avoit qu’une foi et un Jésus-Christ , et uno vérité simple et indivisible , qui ne se montre qu’à ceux qui la cherchent avec un cœur humble et une volonté désintéressée. Il n’étoit pas encore éclairé ; mais il commençoit d’ètre docile. Combien de fois consulta-t-il des amis savans et fidèles? Combien de fois, soupirant après ces lumières vives et efficaces , qui serties triomphent des erreurs de l’esprit humain, dit-il à Jésus-Christ, comme cct aveugle de l’évangile : « (i) Seigneur, faites que je voie? » Combien de fois essaya-t-il d’une main impuissante d’arracher le bandeau fatal qui fermoit ses yeux à la vérité ? Combien de fois remonta-t-il jusqu’à ces sources anciennes et pures , que Jésus-Christ a laissées à son Église, pour y puiser avec joie les eaux d’une doctrine salutaire ?
Habitude, prétextes , engagement , honte de changer, plaisir d’ètre regardé comme le chef et le protecteur d’Israël, vaines et spécieuses raisons de la chair et du sang, vous ne pûtes le tetenir. Dieu rompit tous ses liens, et, le mettant dans la liberté de ses enfants, le fit passer de la région des ténèbres au royaume de son fils bien-aimé , à qui il apparienoit par son élection éternelle. Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi. Je vois de plus grandes actions, de plus nobles motifs, une protection de Dieu plus visible. Je parle désormais d’une sagesse que la véritable piété accompagne, et d’un courage que l’esprit de Dieu fortifie. Renouvelez donc votre
(i ) Marc , c. t o.
attention en cette derniere partie de mon discours, et suppléez dans vos pensées à ce qui manquera à mes expressions et à mes paroles.