‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 15 sur 58 · DE M. DE LAMOIGNON · texte numérisé non relu

DE M. DE LAMOIGNON

Jà eonnoitre tout, et à tirer toujours quelque fruit 'de ses connoissances. Cette sagesse avancée le lit dispeuser des réglés ordinaires de l’âge. On connut la maturité de son jugement, et l’on ne compta pas le nombre de ses années; il s’assit à dix-huit ans avec les anciens d’Israël, et sc mit à juger comme eux les différents qui naissent parmi le peuple.

Ne croyez pas, messieurs, qu’il fût entré sans vocation dans le sanctuaire de la justice; il savoit que les premières lois qu’il faut étudier sont celles de la Providence; que la judicature est une espece de sacerdoce où il u'est pas permis de s’engager sans l’ordre du ciel ; et que Jésus-Christ n’a pas moins été fait juge que pontife par son pere. Aussi, avant que d’entrer dans les charges, il voulut en eonnoitre les devoirs. Le premier tribunal où il monta fut celui de sa conscience, pour y sonder le fond de ses inteutious. Il n’écouta ni l’orgueil , ni l’ambition, ni l’avarice. Il consulta Dieu, à qui appartient le conseil et l’équité; et Dieu lui marqua la route qu’il vonloit lai faire suivre.

Ce fut alors que se considérant dans nue profession où les questions sont si différentes, et les droits si difficiles à démêler, où l’on décide des biens, de l'honncnr et de la vie des hommes , et où les fautes ne sont jamais petites, et sont presque toujours irréparables, il ne craignit rien tant que l’erreur dans ses jugements. Il passa les jours et les nuits à l'étude : et quels progrès n’y fait-on pas quand on soutient de longues veilles par la santé et par la constance; quand, outre ses propres lumières, on a le conseil et la communication des grands hom-

mes, et quand on joint à 1’assidaité du travail la facilité du génie? Il auroit cru manquer à la partie la plus essentielle de son état , si , comme il sentoit ses intentious droites, il ne les reudoit éclairées. Aussi disoit -il ordinairement qu'il v avoit peu de différence entre un juge méchant et un juge ignorant. I/un au moins a devant ses veux les regli s de son devoir et l’image de son injustice; l’autre ne voit ni le Lien ni le mal qu’il fait: l'un prelie avec connoissance, et il est plus inexcusable; mais l’autre pcclie sans remords, et il est plus incorrigible. Mais ils sont également criminels à l’égard de ceux qu’ils condamnent ou par erreur ou par malice. Qu’on soit blessé par un furieux ou par un aveugle, on ne sent pas moins sa blessure , et , pour ceux qui sont ruinés, il importe peu que ce soit ou par un homme qui les trompe, ou par un homme qui s’est trompé.

Ces réllexions, messieurs, redoublèrent son ardeur. Il acquit une parfaite connoissance du droit humain et du droit divin , une intelligence profonde des lois et de bi coutume, un usage familier des formalités et des procédures. Savants et immenses recueils ou il renferma la jurisprudence ancienne et nouvelle, vous pourriez être des témoins publics de ce que je dis ; du moins serez-vous entre les mains de ses descendants comme uu dépôt sacré, et un monument précieux de son esprit et de son travail.

Ce seroit ici le lieu de vous le faire voir dans la justice du conseil, où son mérite l’avoit appelé, favorisant la bonue cause, décidant la douteuse, développant la difficile, renonçant à tous les plai-

DE M. DE LAMOIGNON. iiî sirs, hormis à celui qu’il recevoit en accomplissant ses devoirs. Je le donnerois pour exemple à ceux qui , renversant l’ordre des choses , se font une occupation de leurs amusements, et qui ne donnent à leurs charges que les restes d’une oisiveté languissante , comme s’ils n’étoient juges que pour être de temps en temps assis sur les fleurs de lis, où ils vont rêver à leurs divertissements passes , dont ils ont l'imagination encore remplie , ou réparer par un mortel assoupissement les veilles qu’ils ont données à leurs plaisirs.

Je ne veux que vous taire souvenir de la cause célébré de ces étrangers que l’espérance du gain avoit attirés des bords du Levant pour porter en Europe les richesses de l’Asie. Contre la liberté des mers et la fidélité du commerce, des armateurs français leur avoient enlevé et leurs richesses et le vaisseau qui les portoit. Ceux qui dévoient les secourir aidoient eux-mêmes à les opprimer. On avoit oublié pour eux, non seulement cette pitié commune qu’on a pour tous les malheureux, mais encore cette politesse singulière que notre nation a coutume d’avoir pour les étrangers. Eloignés de leurs amis par tant de terres et par tant de mers , dans un pays où l’on ne pouvoit les entendre, où l’on ne voulait pas même les écouter, ils eurent recours à M. de Lamoignon, comme à un homme incorruptible , qui prendroxt le parti des foibles contre les puissants, et qui débrouilleroit ce chaos d incidents et de procédures dont on avoit enveloppé leur cause.

Il le fit, messieurs : il alluma tout son zclc con-

ii 4 ORAISON FUNEBRE

tre l'avarice; il leva les voiles qui couvraient ce mystère d’iniquité, et rapporta durant trois jours, au conseil du roi, cette affaire avec tant d’ordre et de netteté, qu’il fit restituer à ces malheureux ce qu’ils croyoieut avoir perdu, et les obligea d’avouer, ce qu’ils avoient eu peine à croire, qu’on pouvoit trouver parmi nous de la fidélité et de la justice.

Mais je passe à des choses plus importantes. Voyons-le dans la première charge du parlement , et montrons par la dignité, comme disoit un ancien , quel a été l’homme qui l’a possédée. Les rois , eu des siècles plus innocents, furent autrefois euxmêmes les juges du peuple. Rappelez eu votre mémoire ces premiers âges de la monarchie, l.a fraude, l’ambition , l’intérêt , vjees encore naissants et peu connus, avoient à peine commencé d’altérer la bonne foi et l’heureuse simplicité de nos peres. Us vivoient la plupart contents de ce qu’ils avoient reçu delà fortune, ou de ce qu ils avoient acquis par leur travail. Comme ils possédoient leur propre bien sans inquiétude , ils regardoient celui des autres sans envie. Leurs espérances ne s’étendoient pasau-delà de leur condition ; et les bornes de leurs héritages étoient les bornes de leurs désirs.

Comme les procès étoient rares, et qu’il ne fa 1 loit pour les juger que les principes communs d’une équité naturelle, les sonverains tenoient eux-mêmes leur parlement. Ils descendoient du trêine pour monter sur le tribunal ; cl se partageant entre le bien publie et le repos des particuliers , après avoir calmé ces grandes tempêtes qui troublent les régions supérieures de l’état, ils venoient dissiper

DE M. DE LAMOIGNON. u* tes petits orages qui s’élèvent quelquefois dan» le» inférieures.

Mais depuis que la justice gémit sous un amas de lois et de formalités embarrassées , et qu'on s’est fait un art de se ruiner les uns les autres par la chicane, les rois n’ont pu suffire à cette fonction. Occupés à soutenir de longues et sanglantes guerres , à rompre des ligues que forme coutre eux la jalousie qu’on a de leur puissance , à réunir une iuiinité d’intérêts pour donner au monde une paix durable , ils sont contraints de remettre, comme Moïse, cette justice tumultueuse à des hommes sages, qui craiguent Dieu, en qui se trouve la vérité , et qui baissent l’avarice.

L'importance, messieurs, c’est de leur choisir un chef; et jamais choix ne fut plus louable que celui qu’on fit de M. de Lamoignon. Quelles pensez-vous que furent les voies qui le conduisirent à cette fin? La faveur? Il n'avoil eu d’autres relations à la cour que cell s que lui donnèrent ou ses affaires ou ses devoirs. Le hasard? On fut long-temps à délibérer ; et dans une affaire aussi délicate on crut qu’il falloit tout donner au conseil , et ne rien laisser à la fortune. La cabale? Il étoit du nombre de ceux qui n’avoient suivi que lenr devoir; et ce parti , quoique le plus juste, u’avoit pas été le plus grand. L’habileté à se servir des conjonctures? Ces temps difficiles étoient passés où l’on donuoit les charges par nécessité plutôt qnc par choix , et où chacun, voulant profiter des troubles de l’état , vendoit chèrement, ou les services qu'il pouvoit rendre, ou les moyens qu'il nvoit de nuire. La répnta-

tion qu’il s’étoit acquise dans Je parlement et dans le conseil fut la seule sollicitation auprès des puissances. Elles lui déclarèrent qu’il ne devoit son élévation qu’à son mérite , et qu’il n’auroit pas été préféré si l’on eût connu dans le royaume un sujet plus lidele et plus capable de cet emploi.

Quelle fut alors son application! Il crut que Dieu l'avoit mis dans le palais, comme Adam dans le paradis , pour y travailler, et répondit depuis à ceux qui le prioient de se ménager: « Que sa santé et sa « vie étoient au public, et non pas à lui. « Vous dirai-je qu'il se lit une religion d’écouter les raisons des parties, et de lire tous leurs mémoires quelque longs et ennuyeux, qu’ils pussent être, sans se fier à ccs extraits mal digérés, et souvent tracés à la bâte par des mains inlidcb s ou négligentes, qui confondent les droits et défigurent une bonne cause? Vous dirai-je que s’étant engagé à ne donner jamais les rapporteurs qu’on lui detuandoit , il lit agréer à un grand ministre et à une grande reine qu’il ne s’en dispensât pas en leur faveur; ôtant ainsi aux particuliers l’espérance d’obtenir de lui par importunité ou par amitié ce qu’il n’ayoit accordé ni à la reconnoissance qu’il avoit pour son bienfaiteur, ni au respect qu’il devoit à la plus grande reine du monde ?

Passons de ses actions à ses principes, et disons qu’il se dépouilla de certains intérêts délicats qui sont les sources de la foiblcs.se et de la corruption des hommes. Qu’il étoit éloigné de l’humeur de ces hommes vains et intéressés qui n’aiment la vertu que pour la réputation qu’elle donne, et qui n’au-

DE M. DE LAMOHîSON. 117 roient point de plaisir à bien faire , s'ils n'avoient l’art de faire valoir tout le bien qu’ils font ! Il s’étoit mis au-dessus de ce faux honneur. S'il falloit faire réussir une grande affaire, d'autres auroient choisi les moyens les plus éclatants , il choisissoit les plus sûrs et les plus utiles. S'il devoit donner ses avis, il regardoit uou pas ce qui seroit le plus approuvé, mais ce qu’il crovoit le plus équitable. Il ne se piquoit pas d’être l'auteur des bonnes résolutions qu'il avoit fait prendre ; c étoit assez pour lui qu’on les eût prises.

Combien de projets a-t-il faits ou réformés ! Combien d’ouvertures a-t-il données ! Combien de services a-t-il rendus, dont il a dérobé la connoissanee à' ceux qui eu ont ressenti les effets! Ainsi, utile sans intérêt, vertueux sans vouloir se faire honneur de sa vertu , il s’acquitta de ses devoirs pour la seule satisfaction de s’en être acquitté , et ne voulut dans toutes ses actions d'autre réglé que sa fidélité , d’autre but que l’utilité publique, d’autre récompense que la gloire de bien faire.

C’est dans ce même esprit qu’il méprisa souvent les bruits du vulgaire, et même se renfermant dans ses bonnes intentions, il lui abandouna les apparences. Il crut qu’un magistrat devoit penser non pas à ce qu’on disoit de lui, mais à ce qu’il se devoit lui-même ; et que pour servir le public il falloit quelquefois avoir le courage de lui déplaire (1). C’est ainsi que, suivant le conseil d'un des plus grands hommes de l’antiquité, il ne considéra 111

(1) O. VabiiiK. Max. >pu*l Liv. 1 . o. J) r.c . 3.

l;t fausse gloire, ni le faux déshonueur, et que ni les louanges, ui les murmures, ne purent jamais le détourner de son devoir.

C’est par ce désintéressement qu’il se réserva cette liberté d’esprit si nécessaire dans la place qu’il occupoit. Car, messieurs, qu’est-ce qu'un premier magistrat, sinon un homme sage qui est établi pour être le censeur de la plupart des folies des hommes, et qui , voyant autour de lui toutes les passions, n'en doit avoir aucune en lui-même? L’un tâche à l’émouvoir par des images affectées de sa misère; l'autre travaille à l’éblouir par des apparences de droit et par des raisons spécieuses. Celui-ci par des soupçons artificieux veut 1 animer contre l’innocence de sa partie; celui-là emploie l’autorité, et quelquefois même l'amitié : corruption d’autant plus dangereuse qu’elle est plus douce. Chacun voudroit lui communiquer ses préventions, lui dicter l’arrêt qu’il se dresse lui-même dans son esprit selon son caprice, et, de juge qu'il est de sa cause, en faire le complice de sa passion. M. de Lamoignon se sauva de tous ces piégés: il jugea comme les lois jugent, par les seules règles de l’équité, et non pas par aucune impression étrangère.

Que ne puis-je vous faire voir, du moins en éloignement, désespérances rejetées, quand elles ont pu l’engager à quelque basse complaisance? des resseutimeuts étouffés, lorsqu’il a eu le pouvoir de se venger? des reproches soutenus constamment, quand il a eu pour lui le témoignage de sa conscience? l’amitié et le respect mis au-dessous de la justice , et •a propre, réputation sacrifice au bien public? Ici ,

DE M. DE LAMOIGNON. 1x9 messieurs., mon silence le loue plus que mes paroles : il vous paroit sans doute plus grand par les actions que je ne dis pas que par celles que j’ai dites. La postérité les verra, quand le temps , qui dévore tout , aura rongé les voiles qui les couvrent , et qu'il ne restera pins d’intérêt que celui de la vérité. Cependant Dieu les voit, et il en est lui-même la récompense.

Mais avons-nous besoin pour louer son intégrité de découvrir ses actions sécrétés ? En cherchonsnous un témoignage pins éclatant que celui qu'en donna le roi, quand il consentit ((lie les premières places du parlement lussent occupées parsa Camille? Il voulutdonner cette marque extraordinaire de con. fiance à celui de qui il avoit reçu tant de preuves de fidélité. Il jugea que ceux qni appartenoient à ce grand homme n’étoicnt capables de conspirer que pour son service et pour le bien de ses sujets; et que, recevant de plus près les influences pures et lumineuses du chef, ils les communiqueroientaprès à leur compagnie.

Ainsi, ne craignant pas pour eux ces conséquences dangereuses qu’il avoit sagement prévues pour d’autres, il crut qu’il pouvoit violer une de scs lois en faveur de ceux qui feroient observer toutes les autres ; et que , les unir dans un même corps, ce n'étoit pas donner lieu à la corruption, ou renverser l'ordre, mais récompenser la vertu et fortifier le parti de la justice. Les services que chacun d'eux rend tous les jours dans ses fonctions justifient assez le jugement qu'en a fait îc prince. N’avois-je pas raison de vous exhorter à imiter la sagesse et l’équité de ce ai-

ORAISON I U N E B R K lebrc magistrat? Je ne suis pas moins fondé à von» dire : « Imitez comme lui la bonté de Dieu. »

SECONDE PARTIE

C'est une vérité, messieurs, et Jésus-Christ même nous l’enseigne dans son évangile (i), que la bouté, à proprement parler, est le caractère de Dieu seul, soit parcequ’il n’appartient qu’à lui de se communiquer aux hommes par cctle variété de dons et de grâces qui sont les trésors de su miséricorde et les richesses de sa bonté, soit parecqn étant infiniment puissant, comme il est infiniment bon, il veut tout le bien qu'il petit faire, et il fait tout le bien qu’il veut. Toutefois il s'élève dans tous les temps certaines aines bienfaisantes , qui , servant comme d'instrument à ccttc bonté souveraine, ne donnent d’autres bornes à leur charité que celles que Dieu a données à leur pouvoir.

Tel étoit M. de Lamoignon. S’il m’étoit libre d’alléguer ici ces expressions vives et nobles dont il s’est servi pour exprimer les nécessités des peuples, vous verriez combien il étoit sensible à toutes leurs peines. Je laisse ces audiences sécrétés où la venté prudente, mais courageuse , a soutenu dans les occasions l'autorité des lois et de la justice. Il ne m’appartient pas de révéler ce qui s’est passé dans le sanctuaire. Je parle de ces remontrances oit , mêlant le respect que doit un sujet à son souverain avec cette confiance que doit avoir un magistrat qui porte la parole de la

(r) Nemo bonus, nisi soins Deus. Marc. io.

UE M. DE LAMOIGNON. 121 j uslice devant le roi du monde le plus j uste , il a parlé des interets publics selon les réglés de sa eouscience.

Mais il faudroit avoir sa prudence pour ne dire que ce qu il faut, son éloquence pour le dire efficacement, sa voix et son action pour conserver tout le poids et toute la grâce qu’il uvoit accoutumé de donner à ses paroles.

Voyons-le dans l’exercice ordinaire de sa charge. Éloignez de vos esprits cette idée qu’on a d’ordinaire de la justice, qu'elle doit être toujours aveugle, toujours effrayante, toujonrs armée. Il la rendit, sans l’amollir, douce et traitable. Il leva le bandeau qui forinoit ses yeux , et lui laissa jeter des regards de pitié sur les misérables; et, sans lui retrancher aucun de ses droits, il lui ôta toute sa rudesse. Je puis attester ici la foi publique. Ceux qui curent besoin de son secours trouverent-ils jamais entre eux et lui des barrières impénétrables? Fallutil essuyer a sa porte de mauvaises heures, pour attendre un de ses moments commodes? Fut-il jamais inaccessible, je ne dis pas uses amis; je dis aux indiscrets et aux importuns? Refusa-t-il à quelqu’un la liberté de lui dire les choses nécessaires? N’accorda-t-il pas à plusieurs la consolation de lui en dire de superflues? Quelqu'un lui parlant d’une affaire, put-il, par quelque marque de chagrin ou d impatience, s’appercevoir qu’il en eut d'antres? AfU igea-t-i 1 les malheureux, et leur fit-il acheter, par quelque dureté, la justice qu il leur a rendue? Je parle avec d autant plus de cr. nfiance, que j’ai pour témoins de ce que je dûs la j lupart de ceux qui m’entendent.

ORAISON FUNEBRE Il ne régla jamais sur la faveur ou sur la disgrâce des personnes le bou on le mauvais accueil qu’il leur pouvoit faire. Il écoutoit avec patience, et répondoit avec douceur. « N’ajoutons pas, a-t-il dit « souvent , au malheur qu’ils ont d’avoir des procès , « celui d’être mal reçus de leurs juges ; nous sommes « établis pour examiner leurs droits, et non pas pour « éprouver leur patience. » Loin d’ici ces juges sévères qui, selon le langage du prophète , rendent les fruits de la justice amers comme de l’absinthe (i) , qui perdent le mérite de leur équité par leur austérité chagrine; et qui, fiers de leur pouvoir, et même de leur vertu, redoutables indifféremment aux innocents et aux coupables, font croire qu’ils ne rendent la justice aux uns qu'à regret, et aux autres qu’avec colcre. Celui que nous louons avoit une conduite bien différente ! Il ne rebuta jamais personne. Favorable à ceux qui méritoient sa protection, civil à ceux à qui il ne pouvoit être favorable; il faisoit connoitre aux bons qu’il eût voulu les satisfaire sans leur donner la peine de solliciter ; et aux méchants, qu’il eût voulu les corriger sans avoir le déplaisir de les punir.

Combien de fois a-t-il essayé de bannir du palais ces lenteurs affectées et ces détours presque infinis , que l’avarice a inventés afin de faire durer les procès par les lois mêmes qu'on a faites pour les finir, et de profiter en même temps des dépouilles de celui qui perd et de celui qui gagne sa cause ! Combien de fois a-t-il arrêté la licence de ceux qui, sur la foi

(i) Araos, c. 6.

DE M. DE LAMOIGNON. i2i et sur la tradition des ennemis et des envieux, débitent impunément en plaidant des médisances, et qni, par des railleries piqnantes, tâchent de rendre au moins ridicules cenx qu’ils ne peuvent rendre criminels! Combien de fois, par des accommodements raisonnables, a-t-il arrêté le cours de ces divisions qui passent des peres aux enfants, et qui se perpétuent dans les familles !

Peut-être doutez-vous, messieurs, qu'étant éloigne des yeux du public il fut encore égal à luiluèmc. Entrons dans sa vie privée. Qne ne puis-je vous le montrer parmi ce nombre de gens choisis, qui formoient chez lui une assemblée , que le savoir, la politesse, 1 honnêteté, rendoient aussi agréable qu'utile ! C’est la que, tic se réservant de son autorité que cet ascendant que lui donuoit sur le reste des hommes la facilité de son humeur et la force de son esprit, il commiiuiquoit ses lumières, et profitoit de celles des autres. C’est là qu'il a souvent éclairci les matières les plus embrouillées, et que, sur qnelqne genre tl érudition qne tombât le discours, ou eut dit qn’it en avoit lait son occupation et son élude particulière. C'est là qu après avoir écouté les autres, il repreuoit quelquefois les sujets qu'on croyoit avoir épuisés, et que, recueillant les épisqn'on avoit laissés après la moisson , ilen laisoil une récolte pins abondante qne la moisson même.

Que ne puis-je vous le représenter tel qu’il étoil . ,’orsqn’après un long et pénible travail, loin du bruit de la ville et du tuninlte des affaires, il alloit se décharger du poids de sa dignité, et jouir d'un noble repos dans sa retraite de Eâville! Vous le vrrriez

134 ORAISON FUNEBRE tantôt s'adonnant aux plaisirs innocents de l’agriculture, élevant son esprit aux choses invisibles de Dieu par les merveilles visibles de la nature : tantôt méditant ces éloquents et graves discours qui enseignoient et qui inspiroient tous les ans la j ustice , et dans lesquels, formant l'idée d'un homme de bien, il se décrivoit lui-même sans v penser: tantôt, accommodant les différents que la discorde, la jalousie, ou le mauvais conseil, font naitre parmi les habitants de la campagne ; plus content en lui-même, et peut-être plus grand aux yeux de Dieu, lorsque dans le fond d’une sombre allée, et sur un tribunal de gazon, il avoit assuré le repos d'une pauvre famille, que lorsqu’il décidoit des fortunes les plus éclatantes sur le premier trône de la justice.

Vous le verriez recevant une foule d’amis, comme si chacun eût été le seul, distinguant les uns par la qualité, les autres par le mérite, s’accommodaut à tous , et ne se préférant à personne. Jamais il ne s’éleva sur son front serein aucun de ccs nuages que forment le dégoût ou la défiance. Jamais il n’exigea ni de circonspection gênante ni d assiduité servile. On l'entendit, selon les temps, parler des grandes choses comme s'il eût négligé les petites, parler des petites comme s'il eût ignoré les grandes. Ou le vit, dans des conversations aisées et familières, engageant les uns à l’écouter avec plaisir, les autres à lui répondre avec confiance, donnant à chacun le moyen de faire paroilre son esprit, sans jamais s etre prévalu de la supériorité du sien.

(les actions, messieurs, vous semblent peut-être eoinmunes. Mais qui ne sait que la véritable vertu

DE M. DE LAMOIGNON. iü5 s'étend et se resserre quand il le faut, et qu’il y a de la grandeur à s’acquitter constamment des moindres devoirs? Dans les affaires d’éclat, où l’on est soutenu par le désir de la gloire, par les espérances de la fortune, par le bruit des acclamations et des louanges, souvent on se contraint et l’on se déguise : mais dans une vie particulière et retirée, où l ame, sans intérêt et sans précaution, s’abandonne à ses mouvements naturels, on se découvre tout entier. Ce fut dans cette conduite ordinaire que M. de Lamoignon fit paroitre ce qu'il étoit. Jamais il ne se démentit, jamais il ne se relâcha. Dans les choses les moins importantes, il ne laissa pas de suivre les grandes réglés. Quoiqu’il agît différemment, l’esprit qui le fit agir fut toujours le même , et l’on reconnut aisément que la sagesse lui étoit devenue comme naturelle, et que sa bonté constante et toujours égale ne venoit pas d'un effort de réflexion, mais du fond de l'inclination qu’il y avoit , et de l'habitude qu’il s'en étoit faite.

■le me bâte, messieurs, de passer aux plus nobles effets de cette bonté ; je veux dire aux soins qu'il eut des pauvres de Jésus-Christ. Près des murs de celte ville royale s’élève un vaste et superbe édifice (i), que l’autorité des magistrats et les aumôues des citoyens entretiennent depuis trente ans, et que Dieu , par des moyens que la prudence humaine ne prévoit pas, et que sa providence a marques, soutiendra dans la suite des temps, malgré les relâchements du siecle et le refroidissement de la piété. C’est lâ que

(i) L’hApital général .

126 ORAISON 1UNEBKE

la faim est rassasiée, que la uiulité est revêtue, que l'infirmité est guérie, que l'affliction est consolée, que l'ignorance est instruite, et que chaque espece le misere de l’aine ou du corps trouve une espece de miséricorde qui la soulage.

L’amour qu’on a naturellement pour l’ordre; l'honneur qu’on se fait d’avoir part aux grandes œuvres de piété; certaine ferveur qu’on a d’ordinaire pour les nouveaux établissements, et sur-tout la grâce de Jésus-Christ qui ranime de temps en temps les âmes tiedes; tout contribua d'abord à fonder cette sainte maison. Mais elle fut bientôt ébranlée. Ceux qui avoieut entrepris de la soutenir tombèrent eux-mêmes par des accidents imprévus. On vit tarir tout d’un coup les principales sources de la charité. M. le premier président, par le droit de sa charge, et plus encore par sa propre inclination, entreprit de maintenir un ouvrage que sou illustre prédécesseur (i) avoi ‘commencé avec tant de succès.

Quel soin ne prit-il pas de chercher des fonds, en un temps où la misere étant augmentée et la charité refroidie, les pauvres avoient plus besoin de secours, et les riches avoient moins de volonté et moins de moyens de les secourir! Quelleapplication n’eut-il pas pour établir la discipline parmi cette troupe de mendiants renfermés, qui regardent souvent leur asile comme une prison, et qui croient n’avoir rien à ménager parccqu’ils sentent bien qu’ils n’ont rien à perdre! Quel ordre ne donna-t-il pas pour les accoutumer au travail et à la piété, afin

(t) M. de Bcllievrc.

DE M. DE LAMOIGNON. 127 qn’ils devinssent plus agréables à Dieu et moins a charge à la charité des iideles!

Ce fut en ce temps quon le vit paroitre à la cour, et y demander avec empressement des audiences. Qui n’eût dit que, sous prétexte de rendre compto de son emploi, il cher choit l’heureux moment de faire valoir ses services, et de hâter les grâces qu il pouvoit espérer dn prince? Qui n eut pensé que c étoit un hommage qu’il alloit rendre à la fortune, et qu’après avoir obtenu les dignités, il reelierehoit les biens qui manquoicnt encore à sa famille ? "V ous vous trompiez, prudents du siecle ; il demandoit pour les pauvres, en un lien où l’on se fait un point d habileté de ne demander que pour soi , et ou 1 on ignore aisément les misères d'autrui, parcequ’on n’en ressent aucune. Il ne se piqua jamais tant d etre persuasif que dans ces sollicitations charitables; et il ne fut pas si sensiblement touché des grâces qu’on lit à sa maison, que des secours qu’il obtint pourries hôpitaux.

Il ne s’arrêta pas à la protection , messieurs, il passa jusqu’aux assistances effectives, et il joignit à son crédit ses propres aumônes; car, sans compter ces rosées fréquentes qu’il répandit sur les terres de sa dépendance, ni ces secours abondants qu il contribua dans les calamités publiques , il consacra ce qu il retiroit tous les ans du travail actuel du palais a la subsistance de3 pauvres. Il u’étoit pas content de leur avoir distribuédu pain, s’il ne l'avoit gagné lui-méme. Il ne leur offroit pas les restes de sa vanité ou de sa fortune, mais les fruits de ses propres mains. Il leur distribuoit par la miséricorde ce qu’il avoit acquis

i a3 ORAISON V U N E R R E par la justice. Cette portion de sou bien lui étoit sacrée; il y met'coit son cœur comme à son trésor. Vous le savez, pieuse confidente de ses aumônes sécrétés (i), qui lui rendez aujourd'hui les offices publics d'une sainte amitié; vous le savez, avec quelle joie il dispensoit ces revenus de sa charité pour racheter ses péchés, et pour honorer Dieu de sa substance.

Que diront ici ceux qui, parcequ’ils n’ont pas volé le bien d’autrui , croient être en droit d’abuser du leur; comme si l’aumône n’étoit pas une obligation indispensable pour tous les chrétiens, comme si l’on pouvoit abandonner les pauvres de Jésus- Christ , pareeque d’autres les ont opprimés ; et comme si l’on ne devoit rien à Dieu , pareequ’on n’a rieu pris aux hommes ? Que diront ceux qui veulent donner par dévotion ce qu’ils out ravi par violence ; qui se promettent les récompenses des justes, parcequ’ils font quelques largesses de ces biens qui sont le prix de leurs injustices , et qui se font honneur auprès des pauvres des larcins meme qu’ils leur ont faits? Qu’ils suivent l’exemple d’un homme juste, quia ouvert son cœur et ses entrailles à ses frétés, qui leur a fait une offrande pure du bien le plus légitimement acquis, et qui, après avoir imité la bonté du Seigneur, l’a cherché par la piété.

TROISIEM F, P A R T I E.

Ce n’est pas sans raison, messieurs, que l’esprit

(t) Madame de Miramion.

1)E M. DE LAMOIGNON. ia(J ’e Dieu , qui clouue à chaque état les iustvuctious ^~ii lui sont propres , ordonne aux juges de la terre de chercher le Seigneur, parcequ’étant d’un côté liés à une infinité de devoirs, et de l’autre étant regardés comme les arbitres du sort des hommes , il est difficile que leur esprit ne s'arrête, ou à cette multiplicité d’affaires qui les occupe, ou à la complaisance de cette autorité qui les distingue. Il faut donc qu’ils sortent comme d’eux-mêmes (i), pour aller à Dieu par une piété simple et sincere.

Je dis par une piété simple et sincere ; car, messieurs , il s’est élevé dans l’Eglise une espece de chrétiens qui, se faisant aux dépens même de la dévotion une réputation d’être dévots , couvrent leurs passions sous une apparence de piété et sous un air extérieur de réforme, pour arriver plus facilement à leurs lins, et pour surprendre l’approbation du monde , en lui faisant accroire qu’ils ont déjà celle de Dieu. Ce sont ces hommes qui deviennent humbles pour pouvoir dominer, utiles alin de se rendre nécessaires, et qui jugeant de tout, se inêlaut de tout , et remuant mille ressorts , dont la religion est toujours le plus apparent , s’ils ne se font estimer par leur vertu, du moins se font craindre par leur cabale.

Je parle ici d’un véritable chrétien, qui n’eut pour guide que la foi; qui ne s'attacha qu’aux maximes de l'évangile; qui ne fut ni d’Apollo, ni de Cephas, ni de Paul, mais de Jésus-Christ; qui ré-

1 1 In simplicitate cordis et sinceritate Dei. » (.'on.

1 3o ÜIIALSON l'UNEBRE prima les impies, et u’eut point île part avec le* hypocrites; et qui , suivant, non pas son intérêt, mais son devoir, et ramenant toutes choses à lenr principe, conserva sa religion pure, et trouvaDieu, pareeiju’il ne le chercha que pour lui-même.

Entrerai-je , messieurs, dans les exercices secrets de sa piété? Dirai-je qu’il déroboit le temps de son sommeil pour le donner à la priere? qu’il commença toutes scs journées parmi sacrifice qu’il fit à Dieu de lui-même? que, lisant tous les jours à genoux quelques articles de la loi de Dieu , il puisoit dans les pures sources de la vérité les règles de la véritable sagesse? qu'il ne laissa passer aucune semaine sans rallumer sa ferveur par l’usage des sacrements? qu’il se rendoit compte à lni-mêmc de tons les jugements qu’il avoit rendus, et repassoit de temps en temps toutes les années de sa vie dans I amertume de son aine, pour s'exciter à la pénitence? Dirai-je qu’il se renferma soigneusement en lui-même, et ne mont rn de ces bonnes œuvres qu 'autant qu’il en falloit pour édifier les peuples ; qu’i l n’en interrompit jamais le cours dans ses plus grands embarras d’affaires ; et que la coutume et la longue habitude qu’il en avoit ne diminua rien de sa ferveur, ni de sa tendresse?

Mais il a donné plus d’étendue à sa piété , et j’ai de plus grandes choses à dire que celles qui sont bornées à son salut particulier. Quel amour u’ent-il pas pour Jésus-Christ ! Quel zele n’eut-il pas pour la religion! D’où venoit ce soin qu’il prit de ramener les anciens ordres à la première pureté de leur institut, et de renouveler dans les enfant*

DE M. DE LAMOIGNON. i3i l'esprit de leurs peres, eu réparant lesbreehes que le temps avoif faites à leur discipline? D’où venoit cette protection qu’il donuoit à tons ces ouvriers évangéliques qui vont planter la croix sur les rivages étrangers , et semer la foi de Jésus-Christ dans les isles du nouveau monde ? D’où venoit cette joie intérieure qu’il ressentoit, lorsqu'il vovoit dans le clergé des hommes dignes de leur ministère s'unir et conspirer ensemble pour dissiper, parleurs instructions et par l’exemple de leur vie, les maximes d’erreur que le monde inspire à ceux qui le suivent ? Quel fut le principe qui le lit agir eu ces occasions , sinon le zele qu il eut pour l'Église ?

Permettes, messieurs, que je reprenne ici tues esprits, et que je recueille ce qui me reste de force pour vous représenter ce qu’il a fait pour la discipline. Qui ne sait que l’Église étoit dans une espece de servitude? La juridiction séculière ne laissoit presque plus rien à faire à la spirituelle. Sous prétexte d’empêcher une trop austere domination , ou de maintenir des privilèges que la nécessité des tempsa fait accorder, on renversoit l’ordre, et souvent on autorisoit la rébellion. Ceux qui seconoicnt le joug de l’obéissance, et qui ne défendoient leur liberté que pour entretenir leur libertinage , ne laissoient pas d < tre écoutés et de trouver des protecteurs. Les évêques n’avoient plus de droits qui fussent incontestables. \ ouloient-ils punir un pécheur obstiné? une justice étrangère leur ôtoit des mains ces armes que Jésus-Christ mê-ine leur a données. Entreprenoient-ils de réprimer la licence? leurrele passoit pour une entreprise contre les lois. Ils gé-

i3» ORAISON FUNEBRE missoient en secret , et ils portoient en vain de temps en temps leurs plaintes jusqu'au pied du trône.

Mais, sons un chef si religieux, on a changé de jurisprudence. Le droit naturel n’est plus étouffé par les exemptions. La brebis qui s’égare est renvoyée à son pasteur. On confirme dans le palais ce qu’on ordonne dans le sanctuaire. Les pécheurs ne trouvent plus de refuge que dans leur propre pénitence ; et les lois du prince n’étant plus armées que pour faire observer celles de Dieu , chaque prélat peut faire le bien et corriger le mal sausopposition. Sacrés ministres de Jésus-Christ , dont ce grand homme a si souvent souleuu les droits , vous le louâtes dans vos assemblées; vous lui rendîtes par vos députés des témoignages publics de rcconuoissauce. La capacité, la sagesse et la piété de son illustre successeur, vous promettent les mêmes secours; et vos vœux seront accomplis, quand cet auguste parlement, qui doit être la réglé et le modelé de tous les autres , leur aura communiqué son esprit et scs maximes.

Quelque gloire que M. de Lamoignon ait acquise en faisant observer la discipline , je n’en parlerois qu'en tremblant , s’il ne l’avoil lui-même observée: je louerois son autorité, et je me défierois de son désintéressement. Mais comme ses jugements ont été justes , sa conduite de même a toujours été irréprochable. Ne refusa-t-il pas une grande ahbave qu’on lui offrit pour un de ses fils , pareequ’il n’étoit pas encore capable de se déterminer par son propre choix, et que la jouissance d’nn grand revenu lui pouvoit être dans la suite un engagement

DE M. DE LAMOIGNON, à demeurer sans vocation dans l’état ecclésiastique? Où sont les peres scrupuleux qui négligent des moyens si sûrs et si faciles d’établir la fortune de leurs enfants ; qui n’attirent sur eux du patrimoine de Jésus-Cbrist , quand ils ne peuvent leur donner du leur, et qui ne rachètent par des dispenses la foiblesse de leur volonté , et l’incapacité de leur âge? Heureux qui n’alla pas après les richesses ! plus heureux qui les refusa quand elles allèrent à lui !

Il n’eut pas moins de soin d’examiner la vocation de ses denx vertueuses filles , qui portent le joug du Seigneur dans un des plus saints ordres de l’Église (i). De quelle adresse n’usa-t-il pas pour découvrir si le désir qu’elles avoient de se consacrer à Dieu étoit une résolution constante, ou une ferveur passagère ! Combien de fois leur représenta-t-il les conséquences dangereuses d’une retraite précipitée! Avec quelle tendresse demanda-t-il à Dieu qu’il les déterminât par sa divine volonté , et qu"il les conduisit par sa sagesse! Après leur avoir montré les vanités du monde qu elles avoient résolu de quitter, il leur fit voir les croix on elles dévoient être attachées , et n'onblia rien de ce qui pouvoit l’assurer de la solidité d’un dessein qu’il lui étoit important de counoitrc, et qu’il ne lui étoit pas permis de traverser.

Des vertus si pures et si chrétiennes furet*, comme autant de dispositions à une sainte et heureuse mort. Il ne fallut pas l’y préparer par de lentes infirmités , ni la lui faire ressentir par de cruelles

(l) I.a Visitation.

Ft.rcHirn. i.

iB4 ORAISON FUNEBRE douleurs. L'ayant considérée depuis long-temps, non seulement comme nécessaire à tous les hommes , mais encore comme avantageuse aux chrétiens , il en fut frappé; mais il u’en fut pas surpris. Sou esprit, heureusement rempli de funestes pressentiments de sa fin prochaine, se fortifia contre les craintes de l’avenir par de longues et sérieuses réflexions qu'il y fit. Il regarda, sans s'étonner, l’appareil de son sacrifice (i). Il vit le monde prêt à s’évanouir pour lui ; mais il ne l’avoit jamais cru solide. Il vit l'éternité s’approcher, et il redoubla ses forces pourachcver ce qui restoit à fournir de sa carrière. 11 vil les jugements de Dieu , il les craignit, mais il les attendit avec confiance. Cet amour si vif et si tendre qu’il «voit eu pour sa famille se confondit insensiblement dans la charité qu’il avoit pour Dieu. Aiusi , dépouillé de toutes les affections du monde, il ne pensa qu’à sou salut ; et , ramenant toutes les créatures dans le sein de leur créateur, il s’y rendit luimème, pour s’aller joindre à son principe, et pour V recevoir la récompense de ses vertus.

N’attendez pas, messieurs, que je fasse ici un dernier effort pour vous émouvoir à la pitié et à la douleur, .l’offenserois celte aine sainte qui, après avoir lavé dans le sang de .lésus-Clirist ces taches que le péché laisse en nous après notre mort, jouit sans doute d'un bonheur éternel dans les tabernacles du Dieu vivant. "Vous le savez, mon Dieu, et je ne fais que le présumer; mais tant de grâces que vous lui fites, et tant de vœux qu’on vous a

(i) Spiritu magno vidil ultima. F.cci.. 47.

DE M. DE LAMOIGNON. i3S faits; Jésus-Christ tant de fois invoqué, tant de fois même immolé pour lui sur l’autel , sans entrer trop avant dans vos jugements, me donnent cette confiance.

Puisse-t-il avoir reçu devos mains cette couronne de justice que vous donnez à ceux qui vous aiment ! Puissent ces flambeaux que la piété chrétienne a rallumés être les marques de sa gloire , plutôt que les ornements de ses funérailles! Puisse ce sacrifice d expiai ion qu on offre pour lui être aujourd’hui un sacrifice d'action de grâces ! et vous , messieurs, puissiez-vous faire revivre après sa mort les vertus qu'il a pratiquées, afin d’arriver à la gloire qu’il s'est acquise !

Page 1