‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 2 sur 58 · DE MADAME DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

DE MADAME DE MONTAUSIER

Mais, hélas! ces pieux devoirs que l’ou rend à sa mémoire, ces prières, ces expiations, ces sacrifices , ces chauts lugubres qui frappent nos oreilles , et qui vont porter la tristesse jusque dans le fond des cœurs ; ce triste appareil des sacrés mystères ; ces marques religieuses de douleur, que la charité imprime sur vos visages, me font souvenir que vous l’avez perdue! Tout l’éclat de sa fortune est donc réduit à la célébration d’une pompe funebre ! De tout ce qu'elle étoit, il ne vous reste donc que cette funeste pensée, qu’elle n'est plus. Cette amitié même, et ce nom de sœur, que la chair et le sang vous rendoient si doux, sont retournés dans leur principe, et se sont perdus dans le sein de la charité de Dieu. Il ne vous reste que le déplaisir de sa perte et la mémoire de ses vertus ; et vous ne pouvez que trop redire désormais les paroles de mon texte : «Qui trouvera maintenant une femme « forte P »

Quand je considéré pourtant que les chrétiens ■ne meurent point ; qu’ils ne font que changer de vie ; que l’apôtre nous avertit de ne pas pleurer ■ceux qni dorment dans le sommeil de paix, comme si nous n’avions point d’espérance; que la foi nous apprend que l’église du ciel et celle de la terre ne font qu’un corps ; que nous appartenons tous au ■Seigneur, soit que nous mourions, soit que nous ■vivions, pareequ’il s’est acquis par sa résurrection et par sa vie nouvelle une domina lion souveraine su F les morts et sur les vivants : quand je considéré , disje, que celle dont nous regrettons la mort est vivante cm Dieu, puis-je croire que nous l’ayions perdue?

Nou , non , c’est assez pleurer sa séparation , il est temps de penser à sou bonheur : la douleur doit céder à la foi, et la compassion naturelle doit faire place à la consolât ioD chrétienne.

Je prétends vous remettre aujourd’hui devant les yeux sa vie mortelle, afin de vous persuader de son immortalité bienheureuse. Je veux retracer dans votre mémoire les grâces que Dieu lui a faites , afin que vous louiez la miséricorde qu'il vient de lui faire. Autant de vertus qu’elle a pratiquées sont autant de sujets de confiance en la bonté de Dieu, qui se plait à récompenser ceux à qui il inspire de le servir. Partagez donc avec moi les trois états différents de sa vie. Examinez sa sagesse dans une condition privée , sa modération daus les plus grandes dignités de la cour, et sa patience dans une longue et ennuyeuse maladie. Admirez cette femme forte qui résiste aux foiblesses de son sexe dés son enfance, à l’orgueil , dans sa plus grande élévation , à la douleur, dans le temps de son abattement et de sa mort même. Voilà tout le sujet de ce discours. Je n’ai besoin ni de paroles étudiées, ni de figures excessives , ni de louanges Batteuses. Je suis en la présence du Dieu de la vérité; je parle à des âmes pures et sincères, qui ont horreur du soupçou meute de la vauité et du mensonge ; et je vous propose les vertus d’une vie dont je déplore en même temps la miscre et la fragilité.

Si j’avois à parler devant des personnes que l’ambition ou la fausse gloire attachent au monde, je m’accommoderois à leur foiblesse et à la coutume; et, relevant la naissaD0" »“tre illustre duchesse,

DE MADAME DE MOJN 1AUSIER. 5 j’irois leur chercher dans l’histoire ancienne les sources de la noble famille d’Angeunes, dout la gloire , la grandeur, et l’ancienneté , sont assez, connues. Je descendrois jusqu'aux derniers siècles, où l’on a vu tout à la fois cinq frétés de cette illustre maison, trois chevaliers des ordres du roi, un cardinal, et un évêque, tous ambassadeurs en même temps, qui remplissoieut de l’éclat de leurs vertus différentes presque toutes les cours de l’Europe, Je leur dirois que son aïeule, Julie Savellie, étoit sortie d’uue des plus anciennes familles d’Italie; qu’elle comptoit des rois, des conquérants, des souverains pontifes , pour ses ancêtres , et trois de nos rois pour ses alliés. Je les exciterois après insensiblement à imiter les vertus de celle dont ils auroient révéré la noblesse ; et , faisant semblant de flatter leur vanité, je leur insinuerois des exemnles de modération et de sagesse.

Mais oserois-je , mesdames , vous entretenir d’une gloire à laquelle vous avez renoncé? Ne sais-je pas qu*ayant abandonné le monde pour mener une vie plus sainte et plus cachée dans la retraite, vous ne prétendez plus qu'à l’honneur d’être de la famille de Jésus-Christ? II suffit de vous dire qu’il y a une noblesse d’esprit pins glorieuse que celle du sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation, et qui fait descendre par une heureuse suite d’exemples les vertus des peres dans les enfants. La sage Julie d’Angennes seinbloit avoir recueilli cette successiou spirituelle; et cette gloire , qui donne ordinairement de l’orgueil et de la fierté, ne lui donua qne des sentiments modestes, et ries

ORAISON EUNERRE ilesirs ardents d'assister ceux qui pouvuient avoir besoiu de son secours.

Que si elle sut régler les mouvements de sou eœur, elle ne régla pas moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait qu’elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; quelle eut de la sagesse eu un temps où l’on n’a presque pas encore de raison ; qu’on lui confia les secrets les plus importants, dés qu'elle lut en âge de les entendre ; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses pl us tend res an nées ; et qu’el le fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables d’en recevoir? Une si heureuse naissance la rendit d'abord la passion de tout ce qu’il y avoit de vertueux et d’élevé dans la cour : in se fit honneur d'avoir part en son amitié ; elle eut le bonheur de plaire à des reines. Des priuoesses d’un mérite extraordinaire , des dames que la faveur élevoit presque au rang des princesses, la desirerent à l’cnvi pour favorite ; et telle fut son adresse, que, sans user d’aucun art indigne de sou grand courage , elle se conserva toujours dans leur confidence , du consentement même de celles qui anroient pu la lui disputer: tant son esprit avoit de charmes, tant elle étoit élevée au-dessus même de l’envie !

Quand la nature ne lui auroit pas donné tous ces avantages, elle auroit pu les recevoir de l'éducation; et pour être illustre, il suffisoit d'avoir été élevée par madame la marquise de Rambouillet. Ce nom capable d'imprimer du respect dans tous les esprits où il reste encore quelque politesse; ce nom

DE MADAME DE MONTAUS1ER. 7 qui renferme je ue sais quel mélange (le la graudeur romaine et de la civilité française; ce nom , dis-je, n’est-il pas un éloge abrégé , et de celle qui l’a porté , et de celles qui en sont descendues ? C’étoit d’elle qne l’admirable Julie tenoit cette grandeur d ame, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette piété sincere , cet esprit sublime, et cette parfaite counoissance des choses, qui rendirent sa vie si éclatante.

Yous dirai-je qu’elle pénétroit dés son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d’esprit, et qu’elle en discernoit les traits les plus délicats? que personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu’elle estimoil? qu’on gardoit ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue? Souvenez-vous de ces cabinets que l’on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purilioit, où la vertu étoit révérée sous le nom de l’incomparable Artenice, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite, qui composoient une cour choisie, nombreuse sans confusion , modeste saus contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu’elle étois., elle se fit admirer de ceux qui éloient eux-mêmes l'ornement et l’admiration de leur siecle.

Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l’esprit et de la vivacité d'abuser des grâces qu’elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens, et d’exercer un empire tyrannique sur ln opinions. L’affectation, la hauteur, la présoiup

î ORAISON F U N E R B E

tion, corrompent leurs plus beaux sentiments ; et l’esprit qui les reticndroit dans les bornes de la modestie, s’il étoit solide, les porte, ou à des singularités bizarres, on aune vanité ridicule, ou a des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd'hui l’éloge? Y eutil jamais un esprit plus doux , plus facile, plus accommodant? Se fit-elle jamais craiudre dans les compagnies? Étoit-elle éloignée de la conr, on eût dit qu’elle étoit née pour les provinces. Sortoit-elle des provinces , on voyoit bien qu’elle étoit faite pour la cour. Elle se servoit toujours de ses lumières pour connoitre la vérité des choses , et pour entretenir la charité; et croyoil que c’étoit n’avoir point d’esprit, que de ne pas remployer, ou à s’instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain.

Eu effet , qu’est-ce que l’esprit dont les hommes paroissent si vains? Si nous le considérons selon la nature, c’est nn feu qu’une maladie et qu’un accident amortissent sensiblement. C’est un tempérament délicat qui se déréglé, nne heureuse conformation d’organes qui s’nsent, un assemblage et un certain mouvement d’esprits qui s’épuisent et qui se dissipent. C’est la partie la pins vive et la plus subtile de l ame, qui s’appesantit, et qui semble vieillir avec le corps. C’est une finesse de raison qui s’évapore, et qui est d’autant plus foible et plus sujette à s’évanouir , qu’elle est plusdélicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu, c’est une partie de nous - mêmes plus curieuse que sa-

DE MADAME DE MOATAUSIER. y vante, qui s’égare dans ses pensées. C'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraire à l'humilité et à la simplicité chrétienne, et qui , laissant souvent la vérité pour le mensonge, n’ignore que ce qu’il faudrait savoir, et ne sait que ce qu’il faudrait ignorer.

Cette généreuse fille se mit au-dessus des opinions vulgaires. Parmi les erreurs et les faux jugements du monde , elle s’appliqua à découvrir cc point de vérité, qui fait regarder la vanité des choses humaines ; et c’est d'elle que le sage semble avoir dit, que ses lumières ne s’éteiudroient point dans la nuit, non exstinguclur in nocte lucerna (jus. On estime les biens: elle a cru qu’il falloit les recevoir de la Providence, et les communiquer par la charité. On recherche les honneurs: elle a jugé qu’il suflisoit de s’en rendre digne. On s’attache à la vie : elle l'a méprisée dés qu’elle a pu la connoitre.

Agréez, mesdames, que je m’arrête à ces dernières paroles, que je me serve de toute votre attention, et que je loue ici une de ses actions célébrés, où la force d’esprit et la charité chrétienne ont également éclaté. Dieu , qui imprime de temps en temps la terreur de ses jugements dans les coeurs des hommes par des punitions publiques, affligea la capitale de ce royaume d’une maladie contagieuse : la corruption se répandit d’abord sur le peuple; elle passa dans les maisons des grands ; elle approcha du palais des rois ; elle n’épargna pas votre famille, et vous enleva un frere dans un âge encore tendre, presque sous les yeux de votre charitable mere. Mêlas î suis-je destiné à rouvrir toutes les plaies de

io ORAISON FUNEBRE

▼otre famille? et Je combien Je morts faut-il vous renouveler le souvenir à l'occasiou J’une seule? Ce fut en cette rencontre que cette fille forte et courageuse Jonna un exemple mémorable Je sa fermeté. La frayeur Je la mort ne lui fit poiut abanJonner sa maison; elle voulut assister ce frere mourant, sans craindre ces souffles mortels qui portent le poison Jans les cœurs.

Vous savez l'horreur qu’on a Je recueillir ces soupirs contagieux, qui sortent Ju seiu d'un inouraut pour faire mourir ceux qui vivent. Le mal qui consume l'un menace les autres ; le Jauger est presque égal en celui qui soufire et eu celui qui l’assiste ; et l’on ne peut avoir en servant ces sortes Je malades, que la malheureuse consolation de les voir mourir, ou la triste espérance de leur survivre de quelques jours. La nature en cette occasion relâche beaucoup Je ses droits et de ses obligations ordinaires. Les lois Je la chair et Ju sang ne sont pas si fortes que l’horreur J uae mort presque inévitable. La religion même dispense de ces funestes devoirs ceux qui n’y sont pas engagés par un caractère particulier. 11 est permis J acheter des secours , et d’employer des âmes que 1 avarice jette dans les dangers, ou qn’unc charité. surabondante a dévouées au bien public. Mais Julie s’élève au-dessus des sentiments d’une piété commnue. Elle semble être née pour faire des actions héroïques ; elle sacrifie volontairement nue vie douce , heureuse , illustre dès ses premières années ; et , par une constance admirable, elle demeure ferme an milieu d'un péril qui fait trembler les pins courageux.

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