‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 3 sur 58 · DE MADAME DE MONTAUS1ER · texte numérisé non relu

DE MADAME DE MONTAUS1ER

Vous admirez sans doute cette fermeté , «que Dieu u récompensée de tant de prospérités et de tant de grâces ; et vous croiriez , mesdames , que c’est le der nier effort de sa constance , que ce sacrifice qu’elle a fait de sa propre vie, si je ne vous faisois souvenir qu’ayant enfin trouvé un mérite et un coeur digne d’elle , il y eut des dangers qu’elle craignit plus que les siens mêmes, il y eut une vie qui lui fut plus chere que la sienne propre.

Vous pensez déjà aux combats, aux blessures, aux victoires, de son illustre époux : vous repasse* dans votre mémoire ces exemples de fidélité qu’il* ont donnés dans des temps de confusion et de révolte : l’un forçant des villes par sa valeur, l'autre gagnant des cœurs par sou adresse : l’un rangeant des rebelles à leur devoir, par la terreur et par l’effort de ses armes , l’autre excitant la fidélité dans l’esprit des peuples , par la vénération qu’on avoit pour elle: l’un perçant lui seul des escadrons entiers, sans craiudre ni la force , ni la multitude , ni le danger, ni la mort même ; l’autre le voyant revenir, après un glorieux combat, tout couvert de sang et de plaies, sans que l'affliction domestique l’empêchàt de travailler elle-même à la sûreté et an repos de la province.

Jamais cœur ne fut pressé d’une plus vive douleur que le sien: jamais cœur ne fut si constant. Sa tristesse n’cmpèchoit pas sa prévovance. Ce qu’elle alloit,ce semble, perdre, ne lui faisoit pas oublier ce qu’elle devoit conserver. I.a tendresse pour son époux s’accordoit en elle avec les soins pour la république. Soulageant les blessures usor-

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telles de l’un , et calmant les mouvements dangereux de l’autre , elle s’acqnittoit en même temps de tous les devoirs d’une fidele éponse, et d’une lidcle sujette. Il n’en faut pas davantage pour vous faire voir qu’elle a résisté aux foiblesses de son sexe. Il reste à vous montrer qu’elle a résisté à l’orgueil, dans son élévation.

Un ancien (i) disoit autrefois que les hommes étoient nés pour l’action et pour la conduite du monde, et que les dieux leuravoient donné en partage la valeur dans les combats, la prudence dans les couseils, la modération dans les prospérités, et la constance dans la mauvaise fortune : que les femmes n’étoient nées que pour le repos et pour la retraite ; que toute leur vertu consistoit à être inconuucs, sans s'attirer ni blâme ni louange ; et que celle-là étoit sans doute la plus vertueuse , de qui l’on avoit le moins parlé. Ainsi il les relranchoit de la république , pour les renfermer dans l’obscurité de leur famille: de toutes les vertus morales, il ne leur accordoit qu’une pudeur farouche; il leur ôtoit même cette bonne réputation qui se mble être attachée à l’honnêteté de leur sexe ; et les réduisant à une oisiveté qn’il croyoit louable, il ne leur laissoit pour toute gloire que celle de n'en avoir point.

Il est aisé de reconnoitre l'injustice de ce sentiment ; car, outre que la philosophie nous apprend que l’esprit et la sagesse sont de tout sexe ; que les aines d'une même espece ont des mouvements sem-

(i) Thucydide.

DE MADAME DE MONTAI) SIEE. 1 3 btables, et qu’ayant des principes communs de raison et d’équité naturelles , elles sont capables des mêmes vertus, lexpérience nous apprend encore que Dieu suscite de temps en temps des femmes fortes qn’il éleve au-dessus des foiblesses ordinaires delà nature, à qui il paroit qu'il donne un tempérament particulier, et qn’il rend dignes de soutenir de grands emplois, et de servir d’exemple et d’ornement à leur siecle.

Telle fut l’incomparable Julie, que tonte la France a si long-temps admirée , et que toute la France regrette aujourd'hui. Elle eHt toutes les qualités naturelles qui composent un mérite éminent , et qui attirent l’estime et la vénération publique- Que ne puis-je vous décrire cet air de grandenr, et cette majesté accompagnée de tant de grâces ; cet esprit si solide et si délicat tout ensemble ; ce jugement si éclairé et si incapable d’être surpris ; cette ame si noble et si généreuse ; ce coeur si sensible à l’honneur et à la véritable gloire? Que ne puis-je vous marquer ici cette inclination bienfaisante qui n’a jamais perdu une occasion de servir ceux qui ont eu besoin de sou secours ; ces manières civiles , humaines, officieuses, qui lui ont gagné tant de cœurs; cette façon de s’exprimer si juste et si naturelle; ce tour d'esprit particulier qui rendoit sa conversation si agréable ; ces pensées toujours fondées sur les principes de la raison, et sur l’expérience du grand monde, dont elle connoissoit si bien toutes les humeurs, tons les intérêts, et tous les usages? Que ne puis-je vons dire enfin ce que von* sauriez mieux que moi , si la douleur de l’avoir

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perdue ne vous falsoit oublier pour uu temps le

plaisir que vous avez eu de la posséder?

Quand vous ue sauriez ni le nom, ni l'iiistoire de la personne dont je vous parle, quand vous auriez oublié toute la gloire de votre inaisou , ne reeonuoitriez-vous pas dans ce portrait que je viens de faire tous les traits d'uue dame illustre, capable de former l’esprit et le coeur des enfants du plus grand monarque du monde, de leur inspirer des paroles et des pensées dignes de leur rang et de leur naissance, d’imprimer dans leurs âmes encore tendres ces sentiments élevés qui distinguent les aines royales d’avec les aines du commun; de leur apprendre l’art de se faire aimer de leurs sujets, avant qu’ils sachent se faire craindre de leurs ennemis, de soutenir la gloire et les espérances d'un grand royaume ; en uu mot , d'être gouvernante d'un dauphin de France? Uu pouvoit eonnoitre par ce qu’on voyoit en elle ce qu’on en devoit espérer; et, dans le temps de la naissance de ce jeune prince , il étoit aisé de juger que Dieu , dont la providence veille sur les rois et sur les royaumes , l’avoit destinée à son éducation ; et que le roi , dont le discernement est si juste, la devoit choisir entre toutes les personnes de sa cour pour un emploi si important.

Il la choisit en effet , mesdames ,pour lui confier ce royal enfant qui fait aujourd’hui l’amour et les délices des peuples. L’ambition ni le hasard n’eurent point de part à ce choix. Toute la France l’avoit prévenu par scs vœux et par ses désirs , cl le souverain le fit avec connoissance et avec justice. En

DE MADAME DE MONTAUSIER. i5 ce temps qu’il commençoit à se charger lui-même du poids des affaires ; qu’il méditoit ces glorieux desseins qu’il a depuis exécutés de réprimer l'injustice, de rétablir la discipline, de corriger les abus qui s’étoient glissés daus les lois mêmes , d’affermir la paix dans ses provinces , et d entrer dans ses droits , ou en conquérant , ou en prince pacifique : en ce temps, dis- je, que, rempli de ces grandes maximes d'équité qu’il a depuis toujours pratiquées, il commençoit à récompenser par luimême le mérite de ses sujets , il crut qu’il ne pouvoit donner une pins grande idée de son discernement et de sa justice , qu'en donnant à la personne de son royaume la plus iidele et la plus éclairée le soin le plus important de son état.

C’est elle donc qui a eu la gloire de former le» premiers sentiments et les premières paroles de ce jenne prince. Pouvoit-il penser, pouvoit-il parler plus dignement? Elle lui a montré à lever se* mains pures et innocentes vers le ciel , à tourner ses premiers regards vers son Créateur. Elle lui a inspiré ses premiers voeux et ses premières prières : elle a tiré de son coeur ses premiers soupirs. Combien de fois, en essuyant ses larmes , a-t-elle demandé à Dieu qu’il lui inspirât de la tendresse pour son peuple ! Combien de fois , en le corrigeant , a-t-elle demandé pour lui un coeur sage et docile aux inspirations du ciel ! Combien de fois a-t-elle prié Dien, qui tient en ses mains les cœurs des rois, d’en faire un.prince selon le sien ! Et combien de fois a-t-elle fait cette priere du prophète : <■ Sei- « gnenr, donnez an roi votre jugement, et votre

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» justice' au iils du roi (i) ! » de laisse ces instructions si utiles, et ces maximes si pures, qu’elle lui a depuis insinuées: je laisse celles qu’elle eût pu lui iusinner , si Dieu lui eùtprolongé le cours de ses années. Je me contente de dire qu’il n'y eut jamais d’attachement plus fort que celui qu’elle eut pour ce prince. Qui pourroit exprimer la joie qu’elle rcssentoit , lorsqu’elle voyoit paroitre ses bonnes inclinations , croître scs bonnes habitudes, et germer ces précieuses semences de gloire et de vertu qu'elle avoit jetées avec tant de soin dans sou cœur? .Mais qui pourroit exprimer la douleur qu’elle ressentit lorsque la providence de Dieu la retira de cet emploi , où elle étoit autant liée par l'inclination et par la tendresse que par la fidélité et par le devoir?

En effet , il n’y a rien de si aimable que l’enfanee des princes destinés a l’empire, lorsqu’ils donnent des marques d’un naturel heureux. On voit en eux des rayons de la majesté de Dieu, tempérés des ombres de la foiblesse des hommes. Ce sont des soleils dans leur orient, qui réjouissent les yeux, et qui ne les éblouissent pas encore: chacun cherche sur leur visage des présages de son bonheur à venir. Ou croit trouver daus toutes leurs petites actions des fondements des espérances publiques. Ils sont d’autant plus aimés, qu’ils n’ont rien qui les fasse craindre ; et ils régnent d’autant plus fortement dans les cœurs qu’ils ne Tegnent pas encore dans leurs états.

(i) Ps. 71.

DE MADAME DE MONTÀUSIEtl. i 7

La majesté des rois inspire plus de respect que de tendresse. C’est une espece de religion civile et de culte politique qui nous fait révérer ces traits que la main de Dieu a gravés sur le front de ceux à qui il daigne communiquer sa puissance. Ils ont beau descendre jusqu'à nous , nous n’oserions nous élever jusqn’à eux. Quoiqu’ils soient les peres des peuples, ils en sont les maîtres et les souverains. Quelque foiblesse qu’ils puissent avoir, l’homme se cache, pour ainsi dire, sous le monarque; et quelque bonté qu’aient les rois, ils ont toujours l’éclat et la pompe de la royauté. Mai3 lorsqu’ils n’ont que ces agréments que l’âge donne, qu’on ne voit dans leurs yeux et sur leur visage que des traits de douceur et d innocence, qu’ils sont encore assez dociles pour entendre la vérité , et qu’au lieu d'une grâce, qu’un ancien (1) disoit que Dieu donne à chaque souverain pour tempérer l’austérité du commandement, il semble que toutes les grâces ensemble les accompagnent; alors il se fait des impressions d’amour et de tendresse dans les cœurs de ceux qui les voient , et beaucoup plus de ceux qui les gouvernent, et qui doivent être le» instruments de la félicité publique.

Y eut -il jamais de gouvernante plus zélée? Y eut-il jamais de jeune prince plus aimable ? Jugez par-là combien cette séparation lui fut sensible. Elle ne put s’en consoler que par l'obéissance qu’elle rendoit au plus grand et au plus sage de tous les rois, et par l’honneur qu’elle avoit de passer aa

( 1 ) Xénophon.

.S OKA1SÜN FUNEBRE

service de la plus grande et de la plus pieuse reiue du monde.

Mais, hélas! il falloit se préparer à des séparations bien plus sensibles. O mort! cruelle mort! que ne lui laissois-tu plus long-temps le plaisir de voir le fruit de ses travaux! Que n’a-t-clle vu accomplir la plus grande partie de ses espérances ! que n'a-t-elle vu éclater ces grandes qualités dont elle avoit formé les principes! Ilelle ame qui reposer. maintenant dans le sein de la paix et du repos éternel , je sais que c’est presque la seule douceur qui vous a fait souhaiter de vivre. Mais s’il vous reste encore quelque sentiment pour le monde que vous avez quitté, pensez que ces vertus naissantes se fortifient ; que votre ouvrage se perfectionne tous les jours; qu’une partie de vous-même achevé ce que vous avez commencé; que votre illustre époux emploie à cette éducation si importante cet esprit que vous avez tant estimé , cette ame qui est encore unie si étroitement À la votre, ce cœur où vous ê.'cs encore vivante ; et que, dans la douleur de vous avoir perdue , il a la cousolation de retrouver encore quelque chose devons dans l’esprit et dans les actions de cet admirable enfant qu’il éleve.

Pourquoi interrompre, mesdames, par ces idées funestes , la relation glorieuse de ses honneurs et de ses charges ? Ce seroit ici le lieu de vous la représenter dans le plus grand éclat de sa vie, honorée de l’estime et de la confiance de ses maîtres, comblée de toutes les grâces qui pouvoient tomber sur sa personne ou sur sa famille , suivie de tous '•eux qui reconnoissoient le mérite, ou qui ado-

DK MADAME DE MON l'AUSIEK . i y roient la faveur. Mais je sais qu’elle u’a jamais mis sa confiance qu’en Dieu seul ; et je me souviens que je parle à des épouses de Jésus-Christ , qui mènent une vie humble et pénitente, et pour qui toute grandeur humaine n’est que vanité. Ne pensons donc à cette gloire, à cet éclat , à ces dignités , que pour conuoitre le bon usage qu’elle en a fait.

Les honneurs sont institués pour récompenser le mérite , pour exercer la sagesse , et pour être des occasions de faire du bien : aussi ils n’appartiennent de droit qu’à des aines modérées , justes, charitables , qui les reçoivent sans empressement, qui les possèdent sans orgueil , qui les retiennent sans intérêt. Mais l’esprit du monde en a perverti le véritable usage. On les brigue sans les mériter ; on en abuse quand ou les a obtenus ; on n’en veut jouir que pour soi quand on les possédé. L’ambition les acquiert par des voies même criminelles; la vanité les regarde comme des préférences et des distiuctions du reste des hommes ; et l’injustice fait qu’ou en retient tout le fruit, qui devroit se communiquer aux autres. Notre illustre duchesse a évité ces écueils. Elle n’a pas recherché les bonueurs , quoi>qu’elle les ait mérités. Et si elle ne s’est pas toujours servie de tonte l’autorité qu’elle auroit pu prendre, du moins elle a employé tout son crédit pour assister tous ceux qui ont eu besoin de son secours.

Si la grandeur et la tranquillité de sonameavoient été moins connues, je vous dirois seulement qu’elle u’a employé aucun de ces artifices que les ambitieux appellent la science du monde et le secret de parvenir, et qu’elle ne s’est insinuée à la cour ni par

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de pressantes sollicitations , ui par de lâches flatteries. Mais je puis passer plus avant , et dire qu’elle a éleva son esprit au-dessus des fausses idées des hommes ; qu’elle a regardé sans envie ce qui étoit au-dessus de sa fortune , comme elle a vu sans mépris tout ce qui paroissoit au-dessous d’elle; qu’elle a recherché la vertu pour elle-même, et non pour son éclat et pour ses récompenses ; et qu’enfin les honneurs l’ont trouvée , sans qu’elle ait eu le soiu de les chercher.

Rappelez dans votre mémoire , mesdames , les commencements de ses emplois. Elle étoit accablée d’une dangereuse maladie; et comment eût-elle fait des vœux pour sa fortune , elle qui n’eu faisoit presque pas pour ca guérison? Eût-elle eu des prétentions pour la gloire de la terre, lorsqu’elle approclioit si fort de celle du ciel? Pouvoit-on briguer pour elle des charges, lorsqu’on étoit assez occupé à lui conserver un reste de vie? On ne demandoit pas de ces grandes prospérités ; c’étoit assez de ne la point perdre; et, dans le danger où elle étoit, on n'avoit à solliciter que le ciel pour elle. Dieu exauça les vœux de sa famille, en même temps qu’il exaucoit ceux de la France: il fit naître un prince qui devoit être l'héritier de ce grand royaume; il empêcha de mourir celle que sa providence avoit destinée pour sa gouvernante.

Ce n’est pas assez que d’entrer ainsi dans les honneurs, si l’on n’en use avec modération quand ou les possédé. Ceux qui savent régler leurs désirs ne règlent pas toujours leur autorité. L’orgueil, qui est presque inséparable do la faveur, est un poison pé-

DE MADAME DK MOÎNTAITSIER. 21 nctrant et subtil, qui se glisse insensiblement dans l'ame des grands; et ceux mêmes qui n’étoient pas ambitieux dans une condition médiocre deviennent quelquefois insolents lorsqu’ils se trouvent dans une plus grande élévation. Mais l’admirable .lulie ne se laissa point éblouir à l’éclat des dignités du siecle: plus elle fnt élevée, et plus elle parut modeste. Elle connoissoit le fond de la vanité ; et pleine de ces réflexions judicieuses qui fortifient l'esprit contre les faasses opinions du monde : « Qu’est-ce que nous faisons, » disoit-elle nn jour, « et qu’est-ce que nous prétendons avec notre or- « gueil? Tontes nos charges tomberont bientôt avec « nous; la mort confondra les cendres de celles qni « brillent à la cour, et de celles qui sont obscures « dans la retraite; et toute la différence ne va qu’à « quelques titres de plus ou de moins dans nos épi- « taphes. » Toute son étude étoit d’employer utilement son crédit; et l’on peut dire d’elle qu’ayant eu, selon le monde, des sujets, et souvent des occasions favorables, de se ressentir des injustices qu'on lui avoit faites, elle a toujours sacrifié ses ressentiments, et u’a jamais voulu nuire, non pas même à ceux qu'elle pouvoit croire ses ennemis, ou, pour mieux dire, ses envieux.

Comment auroit-elle voulu nuire, elle dont le propre caractère étoit d'être bienfaisante, et qui, pour me servir des termes d’un célébré romain (1), ne paroissoit pas tant une dame mortelle qn’une divinité favorable à tous les malheureux ? Elle sa-

(1) Val. Max. tib. 4, c. 8.

aa ORAISON FUNEBRE

yoit que ceux qui out accès auprès des rois doivent , selon leur pouvoir, leur présenter les supplications ri les larmes de leurs sujets, comme fout ces anges de paix qui portent vers le trône de Dieu les vœux des justes et les encens de leurs sacrifices. Elle savoit que les grands sont d’autant plus les images de Dieu, qu'ils ont plus de moyens de bien faire, et qu'ils ne semblent être nés que pour exercer la charité. Elle savoit enfin qu’on a besoin d’intercession et de faveur à la cour, où les injures sont plus fréquentes que les bienfaits, où l’on méprise ceux que la fortune a abandonnés, ou toute l’envie attaque les puissants, et nulle pitié n’assiste les foibles, et où l'on croit faire grâce à des malheureux quand on n’uclievé pas de les opprimer.

Elle aimoit mieux employer son crédit pour les intérêts des autres, que de le ménager pour les siens propres. La crainte de faire des ingrats, ou le déplaisir d’en avoir trouvé, ne l’ont jamais empêchée de faire du bien. Falloit-il appuyer une prétention raisonnable, faire connoilre un mérite caché, obtenir une grâce douteuse , donner de bonnes impressions d’une fidélité rendue suspecte, faire valoir un service rendu, adoucir une faute pardonnable, donner un avis salutaire, procurer un petit établissement ; elle étoit toujours prête à solliciter: semblable à ces fleuves qui, roulant leurs flots avec majesté, arrosent des terres stériles et scelles, et recueillant des eaux qui se perdoient dans les campagnes , vont porter à la mer leur tribut et celui des ruisseaux dont ils sont grossis.

Sa maniéré de faire du bien étoit toujours plus

DE MADAME DE MONTAUSIER. 2 3 agréable que le bienfait. Elle écoutoit , sans se rebuter, les importuns mêmes, et les grâces accompagnoient jusqu’à ses refus. Sa sagesse lui faisoit choisir les moments favorables pour demander; et je dis d’elle ce que le sage a dit de la femme forte, qu’il y avoit une loi de douceur qui conduisoit sa langue, et un esprit de prudence et de discernement qui régloit toutes ses paroles (1) : Os suum apeniit snpientiœ , et lex clementiœ i(i linpiia rjits. A ussi lorsque Dieu l'a retirée de ce monde, où il l’avoit rendue si utile, et où sa mémoire est en bénédiction, en un temps où chacun juge de son prochain avec liberté, où l’on fait le recueil des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui meurent, et où chacun retraçant dans son esprit les sujets qu’il a de s’en louer ou de s'en plaindre, selon scs passions, fait leur épitaphe à sa mode; que de regrets sincères ! que d’éloges non suspects ! que de témoignages publics d’eslime et de reconnoissance ! Ceux dont elle a présenté les voeux ou lec plaintes offrent pour elle de tous côtés les sacrifices de leurs larmes ou de leurs prières. Les familles qu’elle a assistées, et qui lui doivent le repos dont elles jouissent, lui souhaitent incessamment le repos éternel devant Dieu. Les villes les plus nombreuses assemblent leurs peuples pour lui rendre pompeusement des devoirs funèbres. Les provinces qu’elle a autrefois édifiées par sa piété, et par les aumônes qu'elle y a répandues, retentissent du bruit de ses louanges. Les prêtres offrent pour elle le sacrifice de Jésus-

(t) Paov. c. 3i , v. iC».

Christ sur les autels, et les pauvres qu'elle a secourus dcniaudent à Dieu pour elle la miséricorde qu'elle leur a faite.

Auriez-vous pensé, mesdames , vous qui avez connu les dangers du monde dès votre enfance, et qui en avez craint la corruption, qu’on en put faire un si bon usage, et qu'on pût tirer les moyens de son salut de cet éclat et de cette abondance, qui sont si souvent des occasions de malheur et de ruine pour les aines? Ne croyez pas pourtaut que, pour consoler ou pour flatter votre douleur, je veuille exagérer la vertu de celle que vous pleurez, et la justifier elle et le monde tout ensemble. A Dieu ne plaise que je cherche des matières d'éloges aux dépens de la vérité, et que par une fausse complaisance je tâche d’accorder l’esprit du siecle et l'esprit de .lésus- Christ, contre les réglés de l’Evangile!

•le sais que sa vie a été réglée ; mais peut-elle avoir été assez pure, assez dégagée , assez chrétienne? Dieu l’a délivrée des grands dérèglements qui sont presque inséparables de la faveur et de la fortune ; mais a-t-elle évité ces foiblesses attachées à la nature, ces désirs séculiers dont parle S. l’aul, ces considérations humaines, ces intentions demi-bonnes, demimauvaises, ccs molles condescendances, cette inutilité de vie, ces affections tiedes pour son salut? A-t-elle été exempte de ces défauts qui sont inévitables dans le monde, où la cupidité domine sur les âmes les plus désintéressées, où les esprits les plus fermes sont entraînés par l’exemple et par la coutume; où, si l’on ne 3e perd, au moins on s’égare

DE MADAME DE M0NTAUS1ER. a5 souvent , et si l’cn ne refuse son cœur à Dieu, au moins on le partage entre lui et les créatures? Ainsi , quelques vertus que nous ayions remarquées, je craindrois encore ponr elle. Mais outre qu’elle a passé ces années dangereuses auprès d’une reine aussi illustre par sa piété que par son rang et par sa naissance, qui est plus souvent au pied des autels que sur le trône , et de qui l’on peut apprendre des vertus capables de sanctifier la cour même, je considéré qu’elle a racheté ses péchés par les aumônes qu elle a répandues secrètement dans le sein des pauvres, et qu’elle les a expiés par une longue pénitence qu’elle a soutenue avec beaucoup de force. C’est la troisième partie de ce discours.

Si l’illustre duchesse dont nous avons vu les prospérités eût fini ses j ours dans les plaisirs et dans la joie du siecle ; si , tout éblouie de l’éclat de sa fortune, elle fût entrée dans l'horreur et dans les ténèbres du tombeau; si, sortant du palais des rois, elle se fût trouvée devant le tribunal de Dieu, je ne parlerois de sa mort qu’en tremblant, et je vous exciterois à la pleurer, dussiez-vous interrompre le cours de cet éloge funebre par vos soupirs et par vos larmes.

Je sais bien que l’Eglise, qui connoit le prix et l’efficace du sang de Jésus-Christ, ne désespere jamais du salut de ceux qui meurent dans sa foi et dans l’usage de scs sacrements; que Dieu exerce, quand il veut, ses jugements de miséricorde sur ses élus; qu'il a des grâces vives et pénétrantes, qui consument en peu de temps toute l'impureté que le commerce des hommes et l’air contagieux du monde

pr.F.cntEn. i. a

laissent dans les coeurs , et qu’il y a de précieux moments de cliarité qui valent des années de pénitence : mais je sais aussi qu’il faut avoir souflert avec Jésus-Christ pour régner avec Jésus-Christ; qu’il faut se réconcilier avec Dieu par la priere, par les larmes, par la retraite, quand on a suivi le monde son ennemi. Je sais que la pénitence de ceux qui se laissent surprendre à la mort doit être suspecte; que leur tristesse est souvent un regret de mourir, plutôt qu’une douleur d’avoir mal vécu ; que leur abattement vient de la foiblesse de la nature , plutôt que du zole de la charité; et que leurs soupirs sont plutôt des effets d’une crainte humaine que des fruits d’une solide pénitence.

Je rends grâces à Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous avoir délivrés de ces craintes. Je parle avec confiance d’une mort chrétienne, préparée par des infirmités Sensibles et humiliantes, par un retranchement des plaisirs et des consolations humaines, par une langueur affligeante, par une soumission entière à la volonté de Dieu , et par une longue patience.

Les saints canons ordonnoient autrefois aux pénitents d’être plusieurs années dans un état d’expiation, avant que d’être admis à la participation des sacrés mystères. Ils se sacrifioient eux-mêmes, pour avoir part au sacrifice de Jésus-Christ; ils denteuroient prosternés aux portes des temples sacrés, avant que d’oser approcher du sanctuaire : trop heureux d’entrer dans la joie du Seigneur par les larmes et par les souffrances, et de tâcher d’appaiscr sa jus tice , avant une de ionir de ses favcuis. Ce que U

DE MADAME DE MONTADSIER. 27 discipline de l'Église avoit établi, la providence de Dieu l’a exécuté sur votre vertueuse sœur, mesdames. Il a rompu les liens qui l’attachoieut an monde, pour l’attirer dans la céleste Jérusalem. Il l’a purifiée par l’exercice de sa patience, afin qu’elle fût digne d’entrer dans sa gloire. Il l’a humiliée devant les hommes , pour l’élever jusqu’à lui ; et , par trois ans de pénitence, il l’a disposée à jouir d’une éternelle félicité.

Vous représenterai-je ici ses infirmités naissantes, ses forces qui diminuent tous les jours? Je ne sais quel poids qni l’accable insensiblement, une faiblesse imprévue qui l’arrête au milieu de ses grands emplois. Vous dirai -je qu’elle recueillit mille fois ce qui lui restoit de force pour s’acquitter de ses devoirs ordinaires; que sou cœur ne se ressentit jamais de l’abattement de son corps ; que son zele la soutint dans les défaillances de la nature ; qu’elle sacrifia sa santé , tonte faible et tout usée qu’elle étoit , à l’honneurd’être auprès d’une grande reine ; et que de tous les maux qu’elle souffrit, elle ne se plaignit jamais que de l'impuissance où elle étoit de Ja servir? Laissons ces circonstances , qui tiennent encore un peu du monde, et passons de ces vertus civiles aux vertns chrétiennes qu’elle a pratiquées.

Sa retraite fut le commencement de sa pénitence , et la violence qu'elle se fit en s’éloignant de la cour, où l’habitude, les honneurs, les grâces, l’inclinatiou même respectueuse qu’elle avoit pour le prince, la tenoieut si étroitement liée; cette violence, disje , fut le premier sacrifice qu'elle offrit à Dieu. Qu’il est difficile de se réduire à la solitude, lors

O 11 A 1 S O N FUNEBRE qu’on a vécu long-temps dans la cour des rois! Les yeux accoutumés à voir la ligure de ce monde qui passe par les endroits les plus éclatants sont toujours prêts à se fermer, lorsqu’ils ne trouvent rien qui llatte leur curiosité ou leur convoitise. L’esprit rempli d'idées magnifiques, qui se plaît à se perdre dans ses vastes pensées, s’ennuie dès qu’il se trouve renfermé en lui-même, et resserré en un petit nombre d’objets languissants , qui ne le frappent que foibleinent. L’aine accoutumée à être émue par de grandes passions qui l’agitent vivement n’est plus touchée de ces impressions foibles et légères qu’elle reçoit dans la retraite. De là vient l’attachement qu’on a à cette vie, quoique difficile et tumultueuse. Ceux qui s’en plaignent tons les jours le plus éloquemment ne laissent pas enfin de s’y plaire. La patience y est soutenue par le désir, et le désir par l’espérance (i). C’est cet enchantement dont parle le sage. Il s’y fait un engagement presque involontaire. Ou y rcconnoîl sa servitude , et l’on n’y craint rien tant que sa liberté : quelque peine qu’on ait à y être, il est insupportable d’en être éloigné. Il n’appartient qu’à vous, mou Dieu, de briser les chaiues de ces esclaves, de rompre le charme qui les éblouit, et de remplir de vos vérités adorables des esprits et des cœurs que le monde que vous avez vaincu occupe de ses vanités.

Voilà la grâce qu’il a faite à cette illustre morto que nous pleurons. Il l’a conduite dans la solitude, oour parler à son cœur dans le secret et dans le si-

(i) Fascinatio uugacitatis. Sat. c. 4-

DE MADAME DE MONTAUSIER. *y lence. Elle est sortie de l’Égypte ; et, par des déserts secs et stériles , elle a passé dans cette terre heureuse où coulent le lait et le miel. Elle a regardé ses dernières année* comme des restes d’une vie qu’elle a voit partagée, et qu’elle ne vonloit plus consacrer qu’à Dieu seul. Cette imagination autrefois si vive ne lui représentoit plus le monde qu’en éloignement. Cette mémoire qui avoit été si prompte et si présente devint toute vide des especes et des images du siècle, Dieu voulant par un triste mais heureux abattement, qu'elle ne pensât plus qu’à lui, qu’elle ne se souvint que de lui, qu’elle ne fût sensible que pour lui.

Après celte séparation , accablée sous le poids de ses infirmités, elle s’appliqua à les souffrir chrétiennement ; et cette grandeur d'aine qui avoit éclaté dans toutes les actions de sa vie .parut encore dans sa patience. Ouelqu’nn dira peut-être qu’elle n’a pas ressenti de ces douleurs aiguës qui font qu’on regarde la mort comme une consolation , et la vie comme un supplice ; que sa croix a été plus incommode que pesante , et (pie cette langueur qui la eonsumoit insensiblement étoit plutôt une privation de plaisir qu’une peine. 11 est vrai qu'elle n’a pas souffert de ces cruelles pointes de douleur qui percent le corps, qui déchirent l ame, et qui épuisent en un moment tonte la constance d’un malade. Dans la défiance où elle étoit de ses propres forces , elle avoit souvent demandé à Dieu qu’il l'en délivrât : il sembloit qu’il l’eût exaucée. Mais si sa miséricorde a adouci la rigueur de sa pénitence, sa justice en a augmenté la durée ; et il n’a pas 'ail 1

3 o ORAISON !• U N K R R fc

moins de force à souteuir cette longue épreuve, que

si elle avoit été plus courte et plus rigoureuse.

En effet, dans les maux violents la nature se recueille tout entière, le cœur se munit de toute sa constance : on sent beaucoup moins à force de trop sentir ; et si l’on souffre beaucoup, on a toujours la consolation d’espérer qu’on ne souffrira pas long-temps. Mais les maladies de langueursonî d’autant plus rudes qnc l’on n’eu prévoit pas la (in. Il faut supporter et les maux et les remedes aussi fâcheux que les maux mêmes. La nature est tous les jours plus accablée; les forces diminuent à tous moments , et la patience s'affoiblit aussi bien que celui qui souffre. C’est ici que nous pouvons appliquer à notre femme forte ce que Salomon a dit de 1» sienne: Accmxit fortitudine luml/os sitos (i): qu’elle a ramassé toutes ses forces pour combattre cette langueur ennemie , qui lai ôt oit incessamment quelque partie d’cllc-inèinc , et qni lui portoit tous les jours quelque trait mortel dans le sein.

Une patience de trois ans a-t-elle jamais été plus égale ? La douleur a-t-elle jamais tiré de sa bouche , ou de son cœur, je ne dis pas une plainte amere , une parole de murmure, mais un seul mouvement d’impatience , une parole d’inquiétude P A-t-elle trouvé sa pénitence trop longue ou trop rigoureuse? A-t-elle cru que sa croix étoit trop dure on trop affligeante ? Ames saintes , devant qni je parle , accoutumées à porter le joug du Seigneur dès vos pins tendres années, élevées au pied des autels,

(i) Pbov. 3i .

DE MADAME DE MONTAUSIER. 3i à l’ombre de la croix de Jésus-Christ , consommées dans l’exercice d’une pénitence austere , souffrezvous avec plus de constance et de foi les peines que Dieu vous envoie ? J’atteste vos cœurs et vos consciences, conservez-vous plus religieusement qu’elle la paix intérieure dans vos solitudes ? Non , nou , lorsque la providence de Dieu l’a séparée du monde, elle a quitté les honneurs avec autant de générosité que vous en avez eu à les fuir. Sortant du Louvre , elle a pratiqué des vertus que l’on n’apprend , ce semble , que dans les cloîtres ; et , après s’être acquittée de tous ses devoirs à la cour , elle a souffert , comme vous souffrez dans vos cellules , saus murmurer et sans se plaindre.

Que dis-je , mesdames, sans se plaindre ? Oubliéje ce que j’ai vu , ce que j’ai oui ? ces soupirs sortis du fond de son cœur , cette tristesse peinte sur son visage , ces paroles mêlées de douleur et de crainte ? ne craignez rien qui fasse tort à sa mémoire et à sa vertu. Cette émotion dont je vous parle n’étoit pas une foiblesse d’esprit ; c’étoit un zele de pénitence. Ce u’étoit pas une marque d’attachement à la vie ; c'étoit le regret d’avoir eu sujet de s’y attacher. Elle craignoit d’avoir été trop heureuse , et de ne souffrir pas assez ; et rappelant dans l’amertume de son amc ces années qu’elle avoit passées dans les honneurs et dans la gloire : « Je ne « me plains pas de mourir , disoit- elle, je me « plains d’avoir vécu trop heureusement. Les peines « qne le ciel m’envoie ne sont pas proportionnées « anx prospérités que j’en ai reçues ; et je souffre de « ce que je ue souffre pas assez. » Et nous reober-

3a ORAISON FUNEBRE

obérons après cela, pécheurs et mortels que nous sommes , une joie qui passe et qui ne laisse que du regret ! Et nous prendrons pour objet de notre ambition ces honneurs qui doiveut être un jour des sujets de tristesse et de crainte ! Et nous appellerons bonheur de notre vie ce qu’il faut quitter, ce qu’il faut bair , ce qu’il faut expiera notre mort !

Pardonnez, mesdames, ce mouvement de zele. Ce que je dis pour confondre les personnes du siècle doit servir à vous consoler , et à vous faire comprendre que vous êtes heureuses d'avoir renoncé vous-mêmes aux grandeurs et aux prospérités mondaines ; heureuses encore de ce que votre illustre sœur, après en avoir eu tout l’éclat, en a reconnu toute la misere. Oui, elle a reconnu qu’il y avoit en elles je ne sais quelle malignité qui les rendoit souvent criminelles , et toujours au moins dangereuses. Elle a cru qu’il falloit employer une partie de sa vie à pleurer celle où le monde avoit eu trop de part ; elle n’a plus pensé qu’à accomplir son temps de pénitence , et n’a pas même voulu souhaiter d'être moins infirme.

Souffrir la maladie avec patience, être dans l’indifférenee de la maladie ou de la santé , ne regretter pas ses prospérités passées , ne désirer pas même d’être délivrée des langueurs présentes ; cette suspension de désirs entre la vie et la mort, et cette volonté soumise à celle de Dieu , ne sout-ce pas des caractères d’une aine chrétienne ? Tristes , mais lideles témoins de ses derniers sentiments, combien de fois vous a-t-elle dit : « Te ne fais point de vœux • pour ma santé ; j’en fais qui sont plus digues de

DE MADAME DE MONTA USIER. 33 « Dieu , qui sont pins importants pour moi; je lui « demande qu’il 111e sauve , et non pas qu’il me « guérisse. » Qu’elle étoit éloignée de la foiblesse ordinaire de ceux qui tombent dans les infirmités ! Ils se flattent incessamment de l’espérance de leur guérison : accablés de douleur et d’ennui , ils emploient toute la force qui leur reste à faire des vœux pour leur santé. S’ils ne peuvent lever les mains ni les yenx au ciel , ils y adressent leurs soupirs. Une partie d’eux-mêmes est déjà morte , que l’autre desire de vivre. Lors même qu'ils souhaitent l’immortalité , ils voudroieut arrêter la mort qui les y conduit ; et, s’approchant du ciel où ils aspirent, ils regardent encore , presque sans y penser , la terre qu'ils quittent : tant le désir de vivre est naturel à tous les hommes ! tant on espere ce qu’on desire !

Notre généreuse malade s’estregardée comme une victime destinée au sacrifice ; elle a vu venir le coup sans demander grâce. Elle n’a pas souhaité de vivre , quoiqu’elle eût vécu avec tant d’éclat et tant de douceur; elle n’a pas souhaité de mourir, quoique sa vie languissante lui fût à charge. Abattue par ses maux et non par scs chagrins , elle n’avoit que le désir d’accomplir la volonté du Seigneur , dût-il prolonger ses jours pour prolonger ses peines , dût-il augmenter ses douleurs pour consom mer sa pénitence.

La providence de Dieu a permis , mesdames, que vous l’aviez vue en cet état. Ceux qui admiraient sa fermeté perdirent la leur; ceux qui la plaignoient paroissoieut presque les seulsà plaindre. La pitié fut plus cruelle qutc la douleur ; et ceux qui voyoient le

3 V» ORAISON F DNEHRIL

mal étoient plus tristes et plus changés que cellcinèiue qui le souffrait. Je recueillerois ici volontiers tous les sentiments tendres et généreux de son illustre époux. J e vous renouvellerais le souvenir de cette affliction si chrétienuc , de cesprieres si touchantes T de ces exhortations si vives et si pieuses, de cette tristesse si sage et si forte tout ensemble, et de cette charité sensible , qui , selon les termes de l’épouse des cantiques , fait sur nous les mêmes impressions que la mort(i). Mais faut-il vous attendrir par la douleur de ceux qui vivent, vous qui êtes déjà si touchées de la perte que vous avez, faite !

Eloignons encore un peu , si nous pouvons , cette idée funeste de mort : cessons dépenser à notre héroïne, pour admirer la tendresse et la piété de son illustre fille. Nous l’avons vue deux ans entiers dans toutes les fonctions de la charité. Tantôt elle eiuployoit scs pieuses mains au soulagement de la malade , tantôt elle les levoit au ciel pour demander à Dieu sa santé. Attachée auprès de son lit, où ellesacrilioit toute sa joie , prosternée au pied des autels , où elle offrait à Dieu-toutes ses peines , elle se partageoit entre ses soins et ses prières, en un âge où les devoirs domestiques passent pour contrainte , et où il semble qu'on ne doive vivre que pour soi ; eu un siecleoù la discipline des mœurs est relâchée, où les liens du sang et de la nature ne serrent presque plus les cœurs , et où il ne reste de l’ancienne piété , qu’autant qu’il en faut pour la bienséance. Que J)içu et la nature lui rendent ce qu’elle a fai»

(i) Fortis est ut mors djlçctio. Caut. ç. S,

DE MADAME DE MONTAUSIER. 55 oour l’un et pour l’autre , et lui donnent des enfanls qui soutiennent la gloire de leur naissance, et , pour dire encore plus, qui lui ressemblent , cl qui lient pour elle ces sentiments tendres et respecueux qu’elle a conservés pour son incomparable mere jusqu'à sa mort.

Mais, hélas ! je prononce sans y penser cette funeste parole ; et quelque digression que je cherche, je îeviens malgré moi à ce cruel sujet de mon discours. Retenons nos larmes ; ce seroit faire tort à la mémoire de cette femme forte que de montrer de la foiblesse. Parlons de sa mort, s’il se pent , aussi constamment qu’elle est morte.

Qui est celui qui ne frémisse au seul nom de la mort , qui ne soit saisi d’horreur et de crainte à la vue de la mort d’autrui , et à la simple pensée de la sienne propre, soit par nue prévention d’esprit qui nous fait regarder la lin de notre vie comme le plus grand de tous nos malheurs ; soit par une providence de Dieu, qui veut que l’homme ressente l'amertume des maladies et de la mort , depuis qu’il a perdu par son péché le plaisir d’être sain et d’être immortel; soit enfin par un juste mais terrible jugement de Dieu , qui laisse quelquefois dans les frayeurs de la mort ceux qui ont passé leur vie dans les plaisirs et dans la mollesse , et qui abandonne à leur crainte et à leur douleur ceux qui se sont abandonnés à leurs désirs et à leurs passions déréglées. Alors on s’effraie à la vue d’un confesseur, comme s’il ne venoit que pour prononcer des arrêts de mort. On éloigne les derniers sacrements , comme

c’étoicnt des mv stores do mauvais auCurc : on re-

O K A I S ü N K U N E h R E jette les vœux et les prières que l'Église a instituée!) pour les inourantr, comme si c’éloient des vœux meurtriers et des prières homicides. La croix de Jésus-Christ, qui doit être un sujet de confiance , devient à ces esprits lâches un objet de terreur; et , pour toute disposition à la mort, ils u’ont que l’appréhension ou la peine de mourir. Quels funestes égards, quels ménagements criminels, n’a-t-ou pas pour eux ! Bien loin de leur faire voir leur perle infaillible, à peine les avertit-on de leur danger ; et , lors même qu’ils sont mourants, on n’ose presque leur dire qu’ils sont mortels. Cruelle pitié, qui les perd de peur de les effrayer ! crainte luueste, qui les rend insensibles à leur salut !

La mort de notre illustre duchesse n’a pas été de ces morts imprévues ou dissimulées. Elle l’a vue plusieurs fois dans son plus terrible appareil, sans en être émue ; elle l’a sentie sur elle-même, sans s’étonner. Cette langueur, ces abattements , ces diinicutions, que Tertullien appelle des portions de la mort, ne la lui faisoicut-ils pas éprouver par avance? Ces rechutes, ces agonies fréquentes, ne lui servoient-elles pas comme d’apprentissage à bien mourir? La main de Dieu, qui donne la vie et la mort, qui conduit sur le bord du tombeau, et qui en retire, seinbloit l'immoler et la faire revivre plusieurs fois, pour la disposer à son dernier sacrifice. La désolation de ses domestiques, les entretiens et les avis pieux et sincères de son directeur, le corps et le sang de Jésus-Christ reçus plusieurs fois comme viatique, la sainte onction des mourants appliqué deux fois en moins d'une année, n’étoient-cc pas d

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