PREMIERE PARTIE
Dans le royaume spirituel de Jésus-Christ il y a des vocations différentes : les uns dans la retraite et dans le sileuce opèrent en secret leur propre salut; les autres, dans l’action et dans des offices publies de religion - travaillent an «-dut de leurs frères.
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conduisent la inaison de Dieu, et sont les ministres de Jésus-Christ pour l’utilité de son Eglise. Ainsi, dans les royaumes temporels, la Providence divine, qui par d'invisibles ressorts conduit les hommes à ses fins, resserre le coeur des uns, et les retient dans les bornes étroites d’une administration domestique ; éleve l’esprit des autres pour en faire les juges ou les conducteurs de son peuple , et pour aider de leurs conseils les souverains qui le gouvernent. Le Seigneur en fait des serviteurs fidèles, les guide lui-même dans les sentiers de la justice, et leur révélé peu à peu les secrets de sa sagesse.
C’est ainsi qu'il forma cet habile et fidele ministre dont vous honorez, ici la mémoire. La bonté du naturel prévint en lui les soins de l’éducation. L’étude, le génie, les réflexions , fortifièrent bientôt sa raison. On vit dans une grande jeunesse ce qu’on trouve à peine dans un âge plus avancé , de la régularité et de la retenue. Son esprit parut et par ce que sa vivacité en produisoit , et par ce qu'eu cachoit son jugement et sa modestie. L'11 air doux et insinuant lui attiroit l’estime et la confiance; et je ne sais quoi d’honnête et d heureux répandu dans ses actions et sur son visage laissoit voir dans le caractère de sa vertu le présage de sa fortune.
La première passion qu’il eut fut celle de se rendre utile ; et comme il étoit né dans le sein même de la magistrature, et qu’il avoit devant les yeux l’image de l’équité et de la réputation de ses peres, il ent dessein d’entrer dans une de ces compagnies célébrés où régné l’honneur et l’intégrité, et où s’exercent uon pas les iueeinents des hommes , mais
i7* O H AI SON FUNEBRE Ceux de Dieu, selon le langage des écritures (1). Il s'instruisit de ses devoirs : il consulta les oracles de la j urisprudeuce ; et, dans ces tribulations domestiques qu’attirent d'ordinaire sur les enfants un pere mort , une mere veuve, contraint de défendre les droits de sa succession contre des prétentions illégitimes, il se fit de l’eunayeuse poursuite de son affaire une étude louable de sa vocation. Il apprit par ses propres peines à compatir à celles des autres. Il discerna les raisons de la bonne cause d’avec les préventions et les artifices de la mauvaise. Il vit ce que prescrivent les lois, ce que la cbair et le sang inspirent ; et, tirant de la conduite de ses juges des enseignements pour la sienne, il apprit, eu soutenant son propre droit, à conserver celui des autres ; et la justice qu'il demandoit lui fit connoitre la justice qu’il devoit rendre.
Avec cette disposition il entra dans le grand conseil. La connoissance des affaires, l'application à ses devoirs, l’éloignement de tout intérêt, le firent conuoitre au public, et produisirent celte première ficnr (a) de réputation qui répand sou odeur plus agréable que les parfums sur tout le reste d'une belle vie. Les plaisirs ne troublèrent pas la discipline de scs mœurs ni l’ordre de ses exercices. Il joignit à la beauté de l'esprit et au zele de la justice l'assiduité dn travail, et méprisa «es aines oisives qui n'apportent d’autre préparation à leurs charges que celle de les avoir desiroes ; qui mettent leur gloire é les acquérir, non pas à les exercer ; qui s'y
(i) a l’*«. 19,6. — f*'| Eccli -t. a.
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jettent «ans discernement, et s’y maintiennent suni mérite ; et qui n’achetent ces titres vains d'occupation et de dignité qne pour satisfaire leur orgueil , et pour honorer leur paresse.
Les sollicitations de ses amis , et les conjonctures du temps, le poussèrent bientôt dans un autre emploi , qui , le faisant l'homme du roi dans une grande juridiction, donna plus d’étendue à sa vertu, et plus de matière à sa gloire. C’est là que , chargé de la protection des lois et des polices humaines, au milieu d’un conflit tumultueux de grands et de petits intérêts qui divisent les citoyens, il réprimoit la licence des uns, relevoit la foihlesse des autres ; et, de son équitable tribunal à l’épreuve des importunités, au-dessus des passions qui l’environnent , il poursuivoit le crime , armé du glaive de la justice , et couvroit l’innocence du bouclier des lois et de l'autorité royale.
La douceur naturelle d : son esprit ne faisoit qu’augmenter le respect qu’on avoit pour lui. Quel malheureux n’espéroit pas, en l'abordant, du secours ou de la pitié ? La bonne cause perdit-elle j amais devant lui la confiance et la liberté qui lui est due? A qui refusa-t-il jamais le temps et la patience de l'écouter ? Le vit-on rebuter un pauvre, et mépriser sa propre chair (i), comme parle le prophète ? Qu'il étoiléloigué de ceux qui, joignant à la sévérité de leur profession la rudesse de leur humeur, affligent les pauvres de .lésus-Christ, et désespèrent, par leur dureté, des misérables qui ne gémissent
(t) Carne m tuant ne despexeris. Isa. î>8 , 7.
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déjà que trop sous le poids de leur mauvaise fortune, qui craignent plus leurs juges que leurs parties , et qui regardent le mépris qu’on a pour eux comme un avant coureur de l’injustice qu’on leur va faire.
IVIais Dieu le destinoit à de plus nobles fonctions, et vouloit approcher des rois une tête aussi capable de les servir. 11 s'élève, et se fait admirer dans le conseil. Que croiriez- vous, messieurs, de ces changements et de ces accroissements de gloire, si sa modération ne vous étoit aussi connue que sa fortune ! Ne vous figurez pas de ces élévations soudaines que produit quelquefois daus les états l’heureuse ambition des sujets ou l'aveugle faveur des princes : ne pensez pas à celte impatience téméraire de la plupart des jeunes gens, moins occupés des charges qu'ils ont que de celles qu’ils n’ont pas; qui se dispensent de l’ordre du temps et de la raison pour monter précipitamment aux premiers tribunaux du rovanme, comme si l’honneur pouvoit s’acquérir sans travail , et la sagesse sans expérience.
Souvenez- vous plutôt de la sainte simplicité de nos peres. Chacun mesuroit ses emplois à ses propres forces; l’ambition n’étoit ni présomptueuse ni inquiété. On se faisoit une espece de religion d’apprendre ses premiers devoirs avant que de passer a d'autres. Il y avoit une proportion, et comme un point de maturité, que chacun elierchoit en lui-même avant que d’entrer aux administrations publiques. Les progrès qu’on faisoit dans les dignité» étoient des marques et des récompenses du mérite; et les services qu’on avoit rendus dans les nncs
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étoient des gages assurés des services qu’on devoit rendre dans les autres.
Ainsi s’avançoil RI. le Tellier, rempli de ses obligations présentes, fidele à chacune de ses conditions, connue s’il n’en eût jamais dû sortir, et se préparant par de grandes vertus à de grands emplois. Lorsque le feu de la rébellion s’alluma dans la capitale (i) d’une province voisine, et qu’un illustre chancelier (2), avec la justicearraée,alloit ou l'arrêter par l’autorité des lois, ou la puuir par la puissance des armes, il fut choisi pour l’assister de ses conseils, et pour chercher avec lui ces difficiles tempéraments de menace qui étonne , de remontrance qui corrige, de douceur qui appaise,de sévérité qui châtie. Quel soin ne prit-il pas de désarmer cette multitude irritée, de dissiper leurs fausses craintes, et d’imprimer dans ces esprits , que sa parole avoit calmés, le respect et l’obéissance ! 11 appreuoit alors à prononcer des arrêts, à sceller des grâces, à ramener, dans de plus importantes occasions, les peuples à l’autorité royale.
Que dirai-je de cette intendance qui fut comme un coup d’essai de son ministère, sinon qu'il lit craindre et qu'il lit aimer la l'rance dans l'Italie; qu’il aida par son industrie à réunir les princes de l'auguste maison de Savoie ; qu'il parut bon négociateur et bon courtisan , et qu'il remporta autant d’estime et d'affection publique de ces pays étrangers, qu’il v avoit laissé d'ex.cmples d'une sage et vertueuse conduite ?
(1) Rouen. — ( >) M . de Séguier.
Maie je passe à des actions pins éclatantes, et je commence à sentir le poids de mon sujet. Ce fut en ce temps que , pour le malheur du royaume, mourut ce cardiual fameux par la force de son génie, par le succès de ses entreprises, par la beauté de son esprit, à qui la France devoit sa grandeur, son repos , et sa politesse. Quelle cliûte , messieurs , et combien de fortunes chancelantes ou renversées en une seule! Que sont les hommes, lorsqu’au milieu de leurs espérances et de leurs établissements. Dieu , dont les jugements sont impénétrables , brise le bras de chair qui les appuyoit?
Les uus se perdent sans ressource ; les autres , étonnés et inccrtains.de leur état, ne pouvant ni soutenir leur dignité, ni supporter leur disgrâce, ni se maintenir à la cour, ni se résoudre à la retraite, traînent avec ennui les foibles restes d’un crédit qui sc soutient encore un peu par lui-même, et qui tombe bientôt après sous le poids d’une nouvelle domination. Les bienfaits s’oublient, les amitiés cessent, la confiance s’éloigne, les services même sont comptés pour des récompenses. Quand on seroit utile, ou cesse d’être agréable: de nouveaux intérêts font chercher de nouveaux sujets. Telles sout les vicissitudes du monde, (i) Vous seul , Seigneur, êtes toujours le même, et vos années ne finissent point. Bienheureux ceux qui se confient en vous , leurs espérances ne seront poiut confondues !
(l) Tu autem idem ipse es, et auui tui non deficiont. l’s. toi , 0.8.
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C« fut dans ces révolutions que M. le Tellicr, «outre les apparences et contre ses propres projets, fut rappelé de ses emplois pour entrer dans la charge de secrétaire d’état et dans le ministère de la guerre, en un temps où la discorde régnoit dans toutes les parties de l’Europe, où le bruit de nos armes retentissoit de tous côtés, et où nos ennemis et nos envieux s’animoieut par nos pertes et s’irritoient de nos victoires. Il falloit un homme laborieux pour se charger d'un long et pénible détail; exact, pour entretenir l’ordre et la discipline de tant d’armées; fidele, pour distribuer les finances avec des mains pures et innocentes; juste, pour représenter les services des soldats et des officiers, et faire élever les plus dignes aux places qu’une louable mais malheureuse valeur rendoit vacantes; sage, pour ménager, dans des conjonctures difficiles, ces esprits vains et remuants qu’il est également dangereux d’abattre ou d’élever ; éclairé, pour décider dans les conseils, et trouver des expédients et des ouvertures dans les affaires.
Tel étoit ce nouveau ministre : l’usage des lois et des judicatures qu’il avoit exercées, la connoissance qu’il avoit acquise du dehors et du dedans du royaume , les principes qn’il s’étoit faits pour la vie publique et particulière , les habitudes qu’il avoit euesavec les plus renommés politiques, avoient formé en lui cette étendue de lumières , et cette prudence universelle d’un ministre d’état , dont je dois vous entretenir dans la seconde partie de cet •loge.
SECONDE PARTIE
Quoique la puissance de Dieu soit sans borne» et sans mesure, que la vertu de son esprit s'imprime par la force de sa parole, et que sa volonté soit la règle de scs actions, il ne dédaigne pas de se servir quelquefois dans la conduite de l’univers de ces esprits bienheureux qui sont dans le ciel immortels adorateurs de sa gloire, invisibles administrateurs de ses ordres et de ses desseins sur la terre. Faut-il s'étonner si les rois dans leur condition mortelle, chargés du poids et de la multiplicité de leurs devoirs, choisissent parmi leurs sujets des esprits lideles et sages, à qui, se réservant la supériorité de la décision et l'autorité du commandement, ils laissent la liberté du conseil et la prudence de l’exécution ?
Un roi ( i) dont la vie fut le régné de la religion et de la justice pouvoit-il en mourant faire un plus dignechoix que celui de M. le TellierP Le Dieu des armées bénit aussitôt nos guerres en ses mains; la réputation de nos armes ne lit que croître; la perle d'un roi victorieux fut adoucie par le gain d’une bataille, et par une suite de victoires; la France , affligée et triomphante tout ensemble , mêla aux chants de douleur et de funérailles des caut iques do louanges et d’actions de grâces; et l’Espagne sentit à Rocroi qu'une révolution u’étoit pas capable de renverser l’heureuse administration de nos affai-
(i) Louis XII I .