‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 21 sur 58 · DE M. LE TE LL I E K · texte numérisé non relu

DE M. LE TE LL I E K

res; que la nouveauté des acteurs, si j’ose parler aiusi , ne changeoit pas la face de la scene ; et que , si nos rois étoient mortels, la fortune de l'état, la valeur de la nation , et la protection du Dieu vivant sur ce royaume, ne monroient pas.

Déjà, pour le soutien d’une minorité et d’une régence tumultueuse, s’étoit élevé à la cour un de ces hommes en qui Dieu met ses dons d intelligence et de conseil, et qu’il tire de temps en temps des trésors de sa providence pour assister les rois et pour gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprits par des persuasions efficaces , à préparer les évènements par des négociations pressées on lentes, à exciter ou à calmer les passions par des intérêts et des vues politiques, à faire mouvoir avec habileté les ressorts ou de la guerre ou de la paix , l’avoit fait regarder comme un ministre non seulement utile, mais encore nécessaire. La pourpre dout il étoit revêtu, la capacité qu'il fit voir, et la douceur dont il usa, après plusieurs agitations, le mirent enfin au-dessus de l’envie; et tout concourant à sa gloire, le ciel même faisant servir à son élévation et sa faveur et ses disgrâces, il prit les rênes de l’état: heureux d’avoir aimé la Krance comme sa patrie, d’avoir laissé la paix aux peuples fatigués d’une longue guerre, et plus encore d’avoir appris l’art de régner et les secrets de la royauté au premier monarque du monde.

Le discernement de ce cardinal fit reconnoitre la prudence de M. le Tcllicr, et la prudence de M. le Tellier servit à rétablir l’autorité de ce cardinal dans «n temps de confusion et de désordre. Ne craignee

i8o ORAISON FUNEBRE pas, messieurs, que je vous fasse un triste récit de uos divisions domestiques , et que je parle ici de rétablissements et d’éloigements , de prisons et de liberté, de réconciliations et de ruptures. A Dieu ne plaise que , pour la gloire de mon sujet , je révélé la honte de ma patrie , que je rouvre des plaies que le temps a déjà fermées, et que je trouble le plaisir de nos constantes et glorieuses prospérités par le fune-ste souvenir de nos miseres passées !

Que dirai-je donc? Dieu permit aux vents et à la mer de gronder et de s’émouvoir, et la tempête s’éleva ; un air empoisonné de factions et de révoltes gagna le cœur de l'état, et se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions, que nos péchés avoient allumées, rompirent les digues de la justice et de la raison ; et les plus sages même, entraînés par le malheur des engagements et des conjonctures contre leur propre inclination , se trouvèrent, sans y penser, hors des bornes de leur devoir. L’inquiétude naturelle de l'esprit humain , l'ignorance où l’on est des véritables intérêts de l’état, la confiance qu’inspirent la naissance, la capacité, les services, les mouvements de l’ambition, et plus encore la main du Seigneur qui s’appesantit quand il vent , et se sert pour la punition des hommes de leurs propres dérèglements , furent les causes des partis formés, et de l'autorité souveraine blessée enfin en la personne du premier ministre.

Quelle fut la constance de M. le Tellier dans ces jours d’aveuglement et de foiblesse, et combien de formes donna -t- il à sa fidélité et à sa prudence! Quelle application à découvrir la source des maux

ut M. LE T E L L I E i. .

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et la convenance des remedes! Quelle retenue pour cacher les secrets de la régence, qu’on avoit confiés à sa sagesse ! Quelle pénétration quand il fallut percer les nuages de la dissimulation et de l’artifice, et découvrir non seulement les desseins, mais encore les motifs et les intentions ! Quelle présence d’esprit lorsqu’il fallut s'accommoder aux conjonctures , et prendre, pour le bien public , des résolutions subites ! Quelle adresse à s’attirer la confiance des partis, et à réunir la diversité des avis et des connoissances au seul point de la tranquillité publique !

Mais quelle fut sa fermeté , lorsque , par l’effort des factions et des cabales, la reine, obligée de céder au temps, consentit à le voir éloigné des affaires ! Il ne perdit rien par sa disgrâce , parcequ’il se soutenoit moins par sa faveur que par sa vertu. Ceux qui demandoient son éloignement faisoient euxmêmes son éloge. On ne lui reprochoit que les services qu’il rendoit à l’état, et l’attachement qu’il avoit pour son bienfaiteur. Ses crimes étoient sa droiture , sa fidélité , sa reconnoissauce. Tout le changement qui se fit eu lui fut qu’il jouit de son repos et de lui-même. Il se retira dans sa solitude , portant avec lui sa réputation et son innooeuce, et faisant du triomphe de ses envieux un sacrifice volontaire à son prince et à sa patrie. C’étoit ass<7. pour lui de faire cesser les moindres prétextes do troubles dont la Erancc étoit agitée; et ne ponvant servir le roi par ses actions et par ses discours, il le servit par son repos et par son silence.

Que dis-je, messieurs, par son repos et par son

vt.fchikb. t. — - — J,

silence! Sa retraite ne fut ni lâche ni oisive. Là se formoient d’heureux projets pour la réunion des esprits, quand ils seroient capables de raison on de repentir. De là couloit une source secrete de sages conseils sur tous les serviteurs fideles. Sa solitude lui servoit comme de voile pour mettre en sûreté l’importance de ses services : de ce port, on la tempête l’avoit jeté, il tnarquoit les routes qui pouvoient sauver du naufrage. On eût dit qu’il n’éfoit sorti de la cour que pour y être et plus accrédité et plus utile ; et sou absence ne lit que montrer le désir qu’on avoit eu de le retenir, et l'impatience qu’on eut de le rappeler.

Aucun nuage ne troubla depuis la sérénité de sa vie. Sa prudence ne permit plus rien an caprice de la fortune; et l’envie, qui poursuit sans cesse les autres vertus , eut quelque boute d’avoir une fois attaqué la sienne.

Que ne puis-je vous le représenter après son retoui , avec cet ascendant qu’il eut toujours sur les esprits, ménageant les craintes et les défiances des uns , animant les désirs et les espérances des autres ; liant les grands par des traites, gagnant les peuples par des remontrances, jusqu'à ce que Dieu eût béni ses travaux, et rétabli par sa miséricorde 1’antorité du prince, l’honneur du ministère, et la concorde d’un état qu’il vouloit mettre au-dessus des autres par une heureuse paix ou par de continuelles victoires !

Que ne puis-je plutôt vous montrer la part qu’il a ans aux glorieux événements d’un rogne rempli

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