‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 23 sur 58 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L a première fonction des rois, et la partie la plus essentielle de la royauté, c’est la justice. L’écriture, après avoir représenté le courage de David dans ses combats, et sa reconnoissance dans ses victoires, ajoute incontinent, comme la perfection de son régné, qu’il rendoit justice et jugement à son peuple : Regnauit David super ornnem Israël, et faciebat judicium et justitiam om ni populo (2). Ce n’est que par occasion qu’ils ont des ennemis à vaincre, et c’est par institution qu’ils out des sujets à gouverner: et, comme il leur convient de choisir des hommes puissants pour porter leur foudre dans la conduite tumultueuse de la guerre, il leur importe encore plus de choisir des hommes j ustes pour exercer leurs jugements dans une charge où résident l’ordre et la paix intérieure de l’état , et qui est comme un canal spirituel par où la protection des lois et de la justice descend du prince vers les peuples, et le respect et la fidélité des peuples remontent vers le souverain.

Qui est-ce qui s’est acquitté plus dignement de cette suprême magistrature que M. le Tellier? E11

(1) 1 Reg. q, 14. — (■*) 2 Reg. 8 , 1 5.

ORAISON FUNEBRE entrant dans le ministère il ne s’étoit pas éloigné de la justice, il en avoit conservé les lumières et les maximes au milieu de la politique, et s'dtoit uni plus étroitement avec elle, en s’approchant d’uQ roi (pii en fait la réglé de ses désirs et de ses actions, qui veut qn’elle regue sur ses sujets et sur lui-même, et qui lui soumet tout, jusqu’à ses intérêts et sa gloire.

Mais lorsqu'il se vit établi arbitre souverain des lois, il se lit des principes inviolables d’une exacte et sévere équité. 11 s'appliqua à discerner la cause du juste d’avec celle du pécheur, à découvrir la vérité au travers des voiles du mensonge et de l’imposture dout les cupidités liuiuaiues la couvrent; à séparer les formalités nécessaires d’avec les procédures obliques, et ces malignes subtilités que l’avarice a introduites dans les affaires ; et, pour rompre l'iniquité dans sa source , il arma sou zele contre les juges qui la commettoient ou qui la souffroient.

Au milieu du palais auguste, et presque sous le troue de nos rois, s’élève sous le nom de conseil un tribuual souverain, où l’on réforme les jugements, et où l’on juge les justices. C'est là que la foible innocence vient se mettre à couvert de l’iguorance on de la malice des magistrats qui la poursuivent. C'est de là que parlent ces foudres qui vont consumer l'iniquité jusqu'aux tribunaux les plus éloignés : c'est là qu’on réglé le sort des juridictions douteuses , et que, du haut de sa dignité, le premier et universel magistrat, au milieu des juges d'une probité et d’une expérience consommée, veille sur tout I'rni-

DE M. LE TELLIER. i8y

pire de la jastioe , et sur la bonne ou mauvaise uonduite de ceux qui l'exercent.

Il eutretiut l’ordre que ses prédécesseurs avoieut établi dans le conseil, et il l’augmenta. Il n’y souffrit aucun de ces relâchements que le temps n'introiluit que trop dans les compagnies les plus régulières. Y eut-il rien de tumultueux ou de déréglé dans sa discipline? Yit-on donner arrêt contre arrêt, et confondre les droits et les espérances des parties par des contradictions scandaleuses? Sous prétexts qu'on n’y touche pas au fond des affaires, les négligea-t-on? Vit-on jamais affoiblir la justice en faveur des juges, et livrer la bonne cause à leurs passions, sous prétexte de la renvoyer à leur conscience?

La veuve et l’orphelin ne se plaignirent pas de la lenteur' ou de la foiblesse de son âge. On n’ouït pas ces tristes prières : « Jugez-nous, Seigneur, parce- « qu’il n'y a point de jugement sur la terre. » Il savoir qu'un juge doit rendre compte non seulement de sou travail, mais encore de sou loisir; qu’il est egalement coupable de laisser triompher la malice des nus, ou languir la misere des autres; qu'il doit racheter le temps, et abréger les mauvais jours que le procès donne à des misérables, qui ne sont pa» moins ruinés par la longueur des procédures que par l’erreur des jugements.

M. le Tellier, comme un autre Moïse (i), partagea son esprit avec ceux qui se trouvoieut associé* a sa judiralure, esprit de régularité et d’ordre. Une téméraire jeunesse se jetoit sans étude et sans con-

(i) Exod. 18.

J HS

ORAISON FUNEBRE noissance dans les charges de la robe : on eulroit dans le sanctuaire des lois en violant la première loi, qni veut qu'on soit instruit de sa profession. Pour obtenir les privilèges des jurisconsnltes, il suflisoil d’avoir de quoi les acheter ; l’équité s’éteignoit avec la science, et les fortunes des particuliers toiuboient entre les mains de ces ignorants volontaires, à qui le pouvoir de les défendre étoil un titre pour les ruiner. Il rétablit les éludes, et lit revivre dans les écoles du droit ces exercices publics et solennels, et ces rigoureuses épreuves , qui feront relieurir les lois et l’éloquence de nos peres.

Quel soin n’eut-il pas d’arrêter en plusieurs rencontres l’intempérance d’esprit et la liceuce d’écrire de ceux qui , par un vain désir de gloire , se font une malheureuse occupation de recueillir leurs vaines peusées ; et pour se soulager du poids de leur oisiveté, et faire perdre aux autres un temps qu’ils perdent eux-mêmes, jettent dans le public les fruits amers de leurs études frivoles on mal digérées?

Quelles précautions n’avoit-il pas accoutumé de prendre dans les rémissions et les grâces qu’il accordoit (i), craignant également de prodiguer ou de resserrer les bienfaits du prince, se souvenant, comme parle Tertullien, du pouvoir de la juridiction, et n’oubliant pas les foibles de l’humanité?

Quel zelc ne témoigna-t-il pas toujours pour l'Eglise, et par sa propre piété, et par les soins de ce fils qni en remplit les dignités avec éclat, et qui en

(i) Potes et offieio tuæ jurisdictionis fuugi, et liuraanitatis meminisse. Tert. ad Scan.

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