PREMIERE PARTIE
St l’écriture sainte nous enseigne que toute aine doit être soumise aux puissances, elle nous enseigne aussi que toute puissance doit veiller sur les aines qui lui sont soumises. La providence de Dieu a établi cet ordre et ces devoirs réciproques dans la société des hommes. S’il y a donc des rois dans le inonde , ce n est pas pour donner au peuple le vain spectacle
rt.âcHivR. 2. 5
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d’une grandeur et d’uue magnificence mondaine; ee n’est pas pour recevoir comme des idoles l’encens et les vœux de leurs sujets dans nue oisiveté superbe ; ce n'est pas pour entretenir leur orgueil ou leurs inquiétudes par l’ambition de tout avoir, ou par la licence de tout faire. A Dieu ne plaise qu’un roi sage , qu’un roi chrétien, se propose des Lins si peu raisonnables et si peu chrétiennes ! La royauté, selon saint Paul (i), u’est pas seulement une dignité qui c.leve un homme au-dessus des autres, c’est aussi un ministère de religion envers Dieu , de justice envers les peuples, de charité envers les misérables, « de • sévérité envers les méchants, de tendresse envers « les bons.» Voilà les principes sur lesquels saint Louis a fondé la gloire et la sainteté de son régné.
Il sentit le poids de sa couronne dès le moment qu'il la porta: il reconnut la difficulté du travail , et il demanda, comme Salomon, la sagesse pour travailler avec lui (2). Les premières vérités qu’il apprit furent ce qu’il devoit à Dieu comme homme, ce qu'il devoit à son peuplccomme roi. Les premières pensées qu’il eut furent de rendre son royaume heureux et de se rendre saint lui-même. Les premières actions qu'il fit furent des actions de clémence et de justice; et il commença de régner en sacrifiant son repos, et en exjrosant sa propre vie pour mettre fiu aux guerres civiles.
(1) Dci enim minister est in honum : vindex in iram ei qui malè agit. Rom. i3,4- — (2) Mitte illam de cœlis sanctis tuis, et a sede mah;iiiudiiiis tua? , ut mrcum sit et mectiiB laboret. Sap. 9 , 11.
DE S. LOUIS. 7i
Vous tracerai-je ici la triste image (l'une minorité et il'uue régence traversée? Vous représenterai-je cette fatale division que la jalousie et le désir de cominauder excitèrent dans les premières années de son regue? On vit des princes armés sous le prétexte ordinaire du bien public, l’Anglais répandu jusque dans le sein de la France, l’autorité du roi violée, les bons sujets opprimés , et ce royaume si florissant prêt à devenir la proie des ennemis étrangers et domestiques. Quelle désolation, messieurs ! Louis, sans consulter la chair et le sang, sans s’excuser sur sa jeunesse, sans craindre les incommodités des saisons ni les dangers de la guerre , sort en campagne , implore le secours du Dieu des armées, va chercher et combattre ses ennemis : je me trompe, va soulager ses sujets, et leur rendre la paix après le gain d’nne bataille.
C’est là qn’assisté du secours du ciel, et pins touché de la justice de sa cause que de ses propres intérêts, poitaut la terreur dans les terres et dans les troupes étrangères, il fit voir que la véritable piété n’est pas contraire à la .véritable valeur, et que les plus difficiles victoires ne sout que les coups d’essai de ceux que Dieu même instruit pour la guerre. C est là qu’on le vit suppléer par sa vertu à l’inégalité du nombre, soutenir lui seul le poids de l’armée, défendre le pont de Taillebourg avec une fermeté plus merveilleuse que celle que l’ancienne Home a tant vantée , et faire des actions qu’on pourroit accuser de témérité , si l’esprit de Dieu n’élevoit quelquefois au-dessus des réglés d’une vertu et d’une
-a PANÉGYRIQUE
prudence commune ces grandes âmes qu’il destine
à combat! re l’orgueil et la rébellion des hommes.
Ce ne fut ni l’envie de vaincre ni le désir de se venger qni allumèrent ce jeuuc courage; ce fut le désir de la paix et de la sûreté publique. Aussi la fin de la rébellion fut le repentir et non pas la ruine des rebelles. 11 n'abattit pas ces tètes orgueilleuses , il se contenta de les avoir humiliées: il leur donna son amitié dès qu’il les eut remis dans l’ordre : et l'on eût dit que Dieu lui avoit préparé ces guerres, et qu’il lui avoit mis les armes en main pour lui donner la gloire de vaincre et le plaisir de pardonner. Jamais amnistie ne fut signée de meilleure foi. Après leur avoir sauvé la vie il ne la leur rendit pas ennuyeuse par des froideurs et des défiances éternelles: il les regarda comme des amis acquis, non paseomme des ennemis réconciliés, et les employant dans ses expéditions saintes, il ne leur demanda pour satisfaction d’avoir été contre leur patrie que d’aller combattre avec lui pour la foi et pour la religion.
Où trouve-t-on aujourd’hui de ces cœurs sincères et magnanimes P On ne fut jamais si pointilleux ni si délicat: on s'offense de tout, et l’on ne veut jamais être offensé impunément. 11 n’y a presque plus •le réconciliations qui ne soient feintes et simulées. On ote l’appareil du dehors, mais la plaie demeure au-deda ns : on croit être en sûreté pourvu qu’on sauve les apparences. « Aimez vos ennemis ; faites «du bien à ceux qui vous baissent (i). «C’est un
(i) Diligite inimicos vestros , benefacitc bis quioderunt vos. Matth. 5, 44- bue, 6. 9.7.
DE S. LOU IS. -i
conseil de perfection, et non pas un précepte d» nécessité, vous dira-t-on. Chacun se croit le malheureux et l’offensé : la haine se resserre , niais elle ne se perd point; lors même qu’on proteste qu’on ne veut point de mal à son frere on lui en fait, on lui en procure, et on l’accahlera même si l’on peut, en lui disant toujours que chrétiennement on lui pardonne.
Ce n’est pas ainsi que pardonna saint Louis , quelque grand qu’il fût, et quelque grande que fût l’injure. Ne croyez pas pourtant que sa clémence eût rien de has: il sut retenir les grands dans leur devoir; mais ce fut par sa bonté plutôt que par sa puissance, par la vénération qu’ils eureut pour sa vertu plutôt que par la crainte de ses armes ; et s’il eut assez de donceur pour remettre l’injure qu’ils luiavoient faite, il ne manqua jamais de force et d’autorité pour empêcher qu'ils n'en lissent à ses sujets.
Après que Dieu eut donné de si heureux succès à cette première guerre, saint Louis s’appliqua tout entier à régler ses états. Une des plus essentielles et des plus nobles fonctions des souverains, c’est de rendre la justice aux peuples. Le roi prophète uc demandoit rien à Dieu avec plus d’instance que son jugement (1). Salomon ne lui demandoit qu’uue docilité de cœur et un juste discernement pour connoitre le bien et le mal , et pour juger son peu-
(l) Dcusjudicium tuuin régi da. P*. 71,1.
j>le sur celte connoissance (i) ; et saint Louis en lit une des principales occupations de son régné. 11 écoutoit, il examinoit lui-raêine par son équité les différents de son peuple. L’entrée du Louvre étoit libre à tous ceux qui recouroient à sa protection. Ou ne voyoit pas autour de lui des rangs affreux de gardes en baie pour effrayer les timides, ou pour rebuter les importuns: il ue falloit pas gagner par présents ou fléchir par prières des huissiers intéressés ou inexorables. Il n’y avoit point de barrière entre le roi et les sujets que le moindre ne pût franchir. On n’attendoit pas quel seroit son sort auprès de ces portes superbes qu’on cntr’ouvre de temps en temps pour exclure, non pas pour recevoir ceux qui se présentent. On n’avoit besoin d’autre recommandation ni d’autre crédit qnc celui de la justice; et. c’étoit un titre suffisant pour être introduit auprès du prince, que d’avoir besoin de sa protection.
Que j’aime à me le représenter ce bon roi, comme l’histoire le représente dans le bois de Vincennes, sous ces arbres que le temps a respectés , s’arrêtant au milieu de ses divertissements innocents pour écouter les plaintes et pour recevoir les requêtes de ses sujets ! Grands et petits , riches et pauvres, tout pénétroit jusqu’à lui indifféremment dans le temps le plus agréable de sa promenade. 11 n’y avoit point de différence entre ses heures de loisir et scs heures d’occupation. Son tribunal le suivoit par-tout où il
(i) Oabis servo tuo cor docile , utpopulum tuum judiearc possit, et diseeruerc inter houum et malum. 3 Rfo
alloit. Sous un dais de feuillage et sur un trône de gazon , comme sons le lambris doré de son palais et sur sou lit de justice , sans brigue , sans faveur, sans acception de qualité ni de fortune , il rendoit sans délai ses jugements et ses oracles avec autorité , avec équité, avec tendresse ; roi, juge , et pere, tout ensemble.
Quel magistrat aujourd’hui veut interrompre ses divertissements, quand il s’agiroit , je ne dis pas du repos, mais de l'honneur, et peut-être même de la vie d'un misérable? Les temps des plaisirs absorbent ceux des devoirs. La magistrature n’est que trop souvent nn titre d’oisiveté qu’on n’achete que par honneur, et qu’on n’exerce que par bienséance. Ceux mêmes qui paroissent les plus sages veulent bien être un peu occupés de leur charge, mais ils ne veulent pas en être incommodés. C’est ne savoir pas vivre et leur faire in jure que de leur demander justice quand il s ont résolu de se divertir. Leurs cabinet» sont impénétrables; ils ont leurs temps eux-mêmes où ils se rendent inaccessibles, et où le seul nom d’affaire les scandalise. Leurs amusements sont comme la partie sacrée de leur vie à laquelle on n’ose toucher, et ils aiment mieux lasser la patience d’un malheureux, et mettre an hasard une bonne cause, que de retrancher quelques moments de leur sommeil , de rompre une partie de jeu, ou une conversatioD inutile, pour ne rien dire de plus.
Saint Louis 11e fuyoit pas ainsi le travail, et quelque fatigué qu’il fût de la multiplicité de ses devoirs, c’étoit pour lui se délasser que de pouvoir être utile au peuple. Mais , quoiqu’il se crût redevable à tous, et qu'il dit sou eut avec l'apôtre : «J»
7<> l'ANÉGYKIQtili
" suis débiteur à tout le inonde (i), >. il pensa qu’il etoil encore plus obligé d’avoir soin des pauvres. Quoiqu’il eût établi des juges d’une probité reconnue et d'une réputation irréprochable (2) , il se réserva le jugement des affaires des pauvres comme sa fonction favorite. 11 savoit que la justice n’est pas toujours si bien voilée qu'elle n’entrevoie les personnes qui la recherchent ; que celui qui est sans crédit se trouve aisément saus secours, et qu’un pauvre qui sollicite est presque tonjonrs importun. L’expérience ne le fait que trop voir ; quelque bonnes que soient leurs raisons, on s’ennuie de les entendre. Si l’on ne les rejette pas avec dureté, du moins on leur parle avec hauteur et avec empire; et quand même on leur rend justice, on la leur rend ordinairement de mauvaise grâce. Louis voulut empêcher cette corruption, ou prévenir ce danger, eu se chargeant lui-mênie de cette partie de la justice, et leur douna deux fois la semaine de longues et faciles audiences, où, tempérant l'éclat de la royauté par un air de bonté et de simplicité chrétienne , il leur ôtoit la crainte qu’imprime la majesté, et la timidité que la pauvreté donne d’elle-mêmc.
C’est là que, comme un pere commun, il soulcnoit le foiblc contre le puissant et punissoit l’injustice, de quelque autorité qu’ci le fût soutenue. C’est là qu’il dissipoit par la lumière de sou csjirit ce que la malice ou la calomnie avoit tâché d’embrouiller C’est là
(1) Omnibus débiter sum. Rom. i, i5. — (2) Judicar» populum tuum in justifia , et pauperes tuos in judicio.
« qu’étant assis sur le trône de son jugement , il dis- « sipoit d’un de ses regards les nuages qui s’éle- « voient dans cette région inférieure de son royau- « me (i). >• C’est là enfin qu’il prononcoit des arrêts de miséricorde, et qu'entrant en jugement entre soi-même et son peuple, il serelâchoit de ses droits et renoncoit à ses propres intérêts, et qu il donnoit ces grands exemples d’équité et de désintéressement que ses successeurs font gloire de suivre.
Ce fut pour satisfaire à cette tendresse paternelle qu’il conserva la paix avec ses voisins, et qu’il l’entretint parmi ses sujets. I) avoit appris ces grandes maximes , que les rois doivent aimer la paix par incli nation et faire la guerre par nécessité; que leur véritable grandeur ne consiste pas à mettre des armées sur pied, et que la tranquillité publique entretenue vaut mieux que ces victoires qui coûtent d’ordinaire tant de sang et tant de larmes. Ce fut dans ce même esprit qu'il se contenta du revenu de son domaine royal . et de quelques tributs presque volontaires. Il ne mit point en parti les biens et la fortune des pauvres. Pour être bon courtisan il ne fallut pas étudier les moyens de remplir l'épargne du prince. Il ne crut pas que pour avoir des sujets obéissants il fallût les rendre misérables. Quoiqu'il n’y ait jamais eu de roi plus noble et plus magnifique , ne sut-il pas régler ses dépenses en sorte qu'elles firent honneur à sa dignité et ne furent à charge à personne? Lorsqu’il inarchoit dans ses provinces ,
( i) Rcx qui scdet in solio judicii dissipât omnc maliirn intuitu suo. Prov. 90, 8.
;8 l'AXfifiYRXQUE
no laissoil-il pas derrière lui des hommes justes et Irdcles pour examiner et pour réparer largement les dommages «pie la marche tumultueuse d’une graude et nombreuse cour cause quelquefois au public et aux particuliers? Ainsi il marquoit son ehemiu par les traces de sa bonté et de sa justice, et traversoit sou pays non pas comme un torrent qui le ravage, mais comme un fleuve lent et paisible (pii porte partout la richesse et l'abondance. Prêt à partir pour la guerre sainte, ne lit-il pas publier qu’il étoit prêt de satisfaire avant son départ ceux qui croiroient avoir sujet de se plaindre de sa justice? Et que recommanda-t-il pins soigneusement à ses successeurs que l’amour et la pitié pour les peuples?
Mais voyons le fond de ce coeur pieux et compatissant daus une triste conjoncture de son régné. Dieu, pour punir les péchés de son peuple, ou pour exercer la charité du roi, permit que la peste et la famine tout ensemble désolèrent ce grand royaume: cette double calamité se répandit partout. La terre ne produisoit point de fruits; l’air n’avoit que de malignes influences : la vie manquoit aux uns, la mort surprenoit les autres : les éléments sembloient être conjurés coutrc les hommes qui se voyoient réduits à la triste nécessité de périr ou par la colere du ciel ou par la stérilité de la terre. Ce fut alors que ce saint roi déploya toute sa charité : il répandit d’une main prodigue ces trésors qu’il amassoit avec tant de retenue; il se regarda comme un pere de famille chargé de la vie et du salut de ses enfants. Il envoya aux uns les secours nécessaires pour vivre , aux autres les consolations
pour bien mourir. Il fut malade avec les malades; il fit, malgré les saisons , naître par ses soins l’abondance; non seulement il se chargea du soulagement de la misere publique, il voulut même prendre sui soi la pénitence : il pleura en secret ; il s’offrit à Dieu; il s’a/lligea. Combien de fois, courbé sous la haire et sous le cilice, offrit-il à Dieu le sacrifice qui lui est le plus agréable, d’un cœur contrit et humilié? Combien de fois, exténué de jeunes et d’abstinences, dans les processions publiques, donna-t-il à Dieu et aux hommes le spectacle si grand et si rare d’un roi innocent et pénitent tout ensemble? Combien de fois, se regardant lui-même comme le sujet de la vengeance divine, tout juste et tout saint qu’il étoit, dit-il, comme un prince pécheur dans une rencontre pareille ; « (t) C’est moi qui suis « le coupable ; tournez, sur moi , Seigneur, Totre co- « 1ère?» "Voilà, messieurs, le cœur tendre que Dieu lui avoit donné pour son peuple. Voyons maintenant ce cœur modéré et sans passion. C’est la seconde partie de ce discours.
SECONDE PARTIE
Lorsque les passions se trouvent jointes avec nu pouvoir absolu , qu’il est difficile de les régler et de les vaincre ! et que l'écriture sainte , dans les paroles de mon texte, a raison de les comparera certaines eaux ramassées qui coulent avec rapidité !
(t) Ego qui peccavi.... vertatur, obsccro, manus tua in me. i Paralif. ai.
*o PANÉGYRIQUE
Les désirs des particuliers sout des ruisseaux qui vont sans bruit , qu’on arrête facilement , et qui 11e nuisent toutau plus qu’à quelques plantes ou à quelques fleurs qui naisseut trop près de leur rivage : mais les désirs des souverains sont des torrents qu'aucune digue n’arrête , qui grossissent toujours dans leur cours , et qui ravagent toute une campagne. Telle est la condition des grands du inonde , soit parcequ’agissant pour de grands intérêts , ils en sont frappés plus vivement , soit parceque ne trouvant aucune résistance dans l’accomplissement de leurs volontés , ils s’y appliquent avecplus de force, soit parcequ’ils y sout poussés ordinairement par les conseils pernicieux de ceux qui les environnent. Vous seul , mon dieu , qnand ils ont mis leurs cœurs en vos mains , pouvez les gouverner , et leur donner la pente et le mouvement que votre providence a résolu de leur donner.
C’est, messieurs , la grâce qu’il lit à saint Louis. Comme il l’avoit choisi pour en faire un roi selon son cœur , « il lui ôta , selon l’expression île l’écri- « ture , cet esprit depriucc(i) » qui porteà dominer avec orgueil , et à s’agrandir sans réglé et sans mesure. 11 mit sur toutes ses passions le sceau de sa modération et de sa sagesse , et lui donna des inclinations contraires à tous les vices de son état. Il abaissa sa grandeur royale sons l’humilité chrétienne. Il changea la mollesse de la cour en une vie austère et pénitente. Il soumit au pouvoir de la charité et de la justice le pouvoir souverain de tout faire. Exa-
(t) Qui aufert spiritum principuro. Ps.
minons la conduite de ce saint dans tous ces états.
Quand je parle ici de l'humilité de saint Louis , ne vous figurez pas, messieurs , une humilité naturelle qui vient de manque d’esprit et de courage . qui ne se sent pas , ou qui se néglige. Il fut humble par modération , non pas par foiblesse. Cette vertu ne fut pas en lui un effet de son tempérament , ce fut un effet de la grâce de Jésus-Christ ; et s’il eut dans le coeur la simplicité d’uu chrétien , il eut , quand il le falloit , toute la majesté et toute la hauteur d’un roi. Quel prince a jamais soutenu ses droits avec plus de fermeté ? Quelle main , fùt-elle sacrée , osa Toucher à sa couronne? Avec quel juste mais noble discernement sut-il séparer les intérêts de la religion d’avec ceux de la politique ; obéir aux ordres des souverains pontifes , saus entrer dans leurs préventions, et, saus perdre le respect de fils, défendre les droits de souverain ! Avec quelle résolution arrêta-t-il l’humeur inquiété d’un empereur qui l’avoit menacé de lui faire la guerre ! Avec quelle fierté parut-il dans sa prison après sa défaite, lorsqu'il s’agit de l'honneur de la religion ou de la dignité de sa personne ! La crainte des supplices et d’une mort prochaine ne put le faire consentir à payer de rançon pour lui , ou à donner d'autre garant de sa parole que sa parole. Un rayon de majesté et de vertu que Dieu fit luire sur son visage arrêtoit la lureur de ces barbares : le vaincu parloit eu vainqueur ; et les Sarrazins , étonnés de la surprise de leur sultan et de la grandeur d’ame de leur prisonnier , doutèrent quelque temps lequel des deux étoit leur maître.
fucchifr. a.
Cependant, messieurs , il eut le secret de s’Ater à lui-même une partie de sa grandeur , et de rendre la royauté petite à ses yeux , et il peut dire avec le roi prophète , « ( i ) qu’il n’a pas marché dans les » voies de la grandeur. » On levit baisser sa tête sacrée aux pieds des pauvres , qui lui représentent Jésus-Christ , employer ses mains charitables pour les servir dans leurs besoins , porter lni-inêrue les corps morts de sts soldats , et conrbcr ses épaules royales sous ces fardeaux de charité et de miséricorde chrétienne. Orgueil du monde , délicatesse ilu monde , tremblez, et condamnez-vous.
Je ne parlerai pas ici de la modestie de sa conversation et de la simplicité de ses habits, qui furent comme des lois efficaces contre le luxe et la hardiesse des courtisans. Je ne vous dirai pas qu’il tic permit point au pécheur de répandre ses parfums sur sa tète, et qu'il aima mieux être repris par la vérité que eoriompu par les louanges. Son histoire nous fournit de plus grands exemples. Les princes se font honneur des titres ambitieux , et des noms qu’ils prennent de leurs états ou de leurs victoires : vous savez jusqu'où le caprice des hommes a souvent poussé cette extravagante vanité. Saint Louis renonça à toutes ses qualités mondaines , et ne voulut point d’autre titre que celui de Louis de Poissy , qui avoit été le lieu de son baptême. Il ne compta que sur les avantages de sa naissance spirituelle. Il tira sa gloire du royaumecélesteoù il aspiroit, etnonpas
(i) Ncque ambulavi in magnis , ncque in mirahilibus super me. Ps. 1 3o.
i\u royaume qu'il possédoitsur la terre. Sa fortune tut d'être enfant de l’Eglise , et non pas d’être roi de France ; et, foulant aux pieds les grandeurs humaines dont il connoissoit le néant , il oublia ce qu’il étoit par sa dignité, et ne songea qu’à ce qu’il devoit être par son baptême.
Mais, pour bien connoitre son humilité , voyonsle dans ces temps heureux d’une prospérité touchante et inespérée, où le cœur se dilate et s’occupe ordinairement de son bonheur. Repassez en votre mémoire le noble dessein qu'il conçut d’aller combattre les infidèles , et de porter la croix et les mystères de lésus-Cbrist dans les lieux de leur origine. Sa piété le presse, l’espérance du succès l’anime , il part avec ardeur , il s’embarque avec confiance. Les vents semblent être d’accord avec son zele. La mer baisse ses flots , et porte avec respect ses vaisseaux chargés de taul de uoblessechrétienne. La flotte arrive devant Damiette ; à la vue de cette ville superbe et de vingt mille barbares qui la défendent , le courage des croisés s’excite. Louis , à leur tête,brùlaut d’unesaiute impatience, s’avance, l’épée d'une main , le bouclier de l’autre , et , sautant de son vaisseau , va prendre terre au travers des vagues et d’une grêle de traits qui tombent snr lui de tout le rivage. L’ennemi s’étonne , le chrétien gagne du terrain , les croix se plantent sur les muraill-s, tout eede,et dans un jonrilse rend maître d’une place, et s’ouvre le chemin à toutes les autres.
Quel pensez-vous que fut le lendemain l’appareil de son triomphe ? Va-t-il sur uu char pompeux re-
84 PANÉCYKIQl E
cueillir 1rs louanges et les acclamations d'une année que l’exemple de sa valeur a rendue victorieuse ? Lntasse-t-il les dépouilles des ennemis pour en dresser des tropliéesà sa propre gloire ? liclate-t-il d’or et de diamants , et joint-il à ses propres richesses celles du tyran qu’il vient de vaincre ? Apprenez , messieurs , une espece de nouveau triomphe. 11 entre en posture de pénitent , et non pas avec lalierté d’un vainqueur. 11 suit pieds nus l’étendard de la sainte croix, et fait porter, pour toute représentation île sa victoire, l'image de Jésus-Christ souffrant et humilié. Les cantiques qu’on chante ne sont pas à l’honneur de celui qui a vaincu , mais de celui qui a fait vaincre. Il veut que la religion recueille les fruits d’une guerre qu’il n’a entreprise que pour elle. Pour lui , il se confond , il s’humilie , et il ne contribue à son triomphe que par le sacrilice qu’il y fait de sa grandeur et de sa gloire.
S’il a surmonté l’orgueil, il n’a pas moins surmonté la volupté ; et on l’a vu au milieu de sa cour vivre avec l’austérité et la mortification d’un anachorète. I.a cour est une terre fertile en amusements frivoles , en amours profanes, en mauvais désirs. C’est la partie la plus décriée de ce monde , que l'évangilea tant de lois condamnée, où les passions s’excitent , s’entretiennent , se communiquent , et conspirent tontes contre l’innocence. C’est une région de ténèbres, où la vérité est étouffée par le mensonge, et la raison obscurcie par la vanité, et où la lumière de la foi disparoit, connue l’étoile qui guidoit les mages s’éclipsa sur la cour d'Hérode. MaisJésus-
DE S. LOUIS. t>5
Christ nous apprend lui-même que * (i) c'est le séjour du luxe et de la mollesse ; >■ et saint Louis eu lit un séjour de rigueur et de pénitence pour luimême.
Vous dirai-je que , malgré tous les piégés qu’on tendit à sa pureté, il conserva l’inuoceuce de son baptême; qu’il avoit fait , comme .lob , un pacte avec ses yeux de ne les arrêter jamais sur nn visage qui pouvoit séduire son ame , et qu'une rigide et sévere vertu le rendit toujours insensible aux charmes des voluptés défendues ? Vous dirai-je qu’il châtia son corps pour le réduire en servitude , qu’il le serra d’un cilice presque continuel , et qu'il arrosa souvent de son sang sa pourpre royale ? Manqua-t-il à aucune de ces lois que l'Eglise prescrit indifféremment à tous scs enfants , et dont les grands du monde, par le relâchement d autrui ou par leur propre délicatesse , se dispensent tous les jours impunément? Quel jeûne n’a-t-il poiut observé avec u 11e exactitude même scrupuleuse ? Quel carême n'a-t-il pas continué aux dépens même de sa santé , toute précieuse et tout importante qu'elle étoit au monde ?
Il ne s’est pas excusé sur la bienséance de sa condition , ni sur l’honnêteté de ses mœurs. Il n’a pas cru qu’il put se dispenser de la loi , ou que la grandeur fût un titre suffisant contre les règles communes de l’évangile. Il n’a pas renvoyé la pénitence , ou aax pécheurs qui la méritent dans le monde , ou aux gens de bien qui la pratiquent volontairement
(1) Kcre qui inollihus vestiuntur iu doinihus reguin lunt. Matth. u.
dans les cloîtres. Son humilité lui a fait pleurer ses péchés, son courage lui a fait entreprendre l'ouvrage de son salut. Il n’étoit ni religieux ni coupable , il étoit innocent , et il étoit roi ; cependant il pratiqua toutes les austérités que pratiquent les religieux , et il s'imposa tontes les peines qu’on a coutume d’imposer aux péuitents.
Mais il y a dans le cœur même des rois les plus pieux certain amour secret pour leur grandeur qui les porte à la soutenir et à l’étendre , sinon avec in justice , du moins avec inquiétude. Ils ne sèmeront pas la discorde entre leurs voisins , mais ils auront nn peu de maligne joie de l’y voir naître; ils ne se serviront pas de leurs avantages pour usurper , mais ils feront valoir toutes les raisons qu’ils auront d’acquérir ; ils ne rompront pas les lois, mais ils les ploieront à leurs intérêts , et pour peu qu’ils croient qu’ils ne choquent pas la justice , ils ne feront pas grand scrupule de blesser un peu la charité. Saint. Louis ne se laissa pas emporter à cette tentation délicate ; il se rendit de houne foi l’arbitre de tous les différents de ses voisins , et leur ôta , par une amitié désintéressée, tous les sujets et tous les prétextes de rompre la paix. Les sages du monde lui représenteront souvent, mais en vain, que l'habileté n’étoit pas de les unir, mais de les diviser, et de proliter de leurs divisions ; qu’il fa 1 loi t les laisser user contre eux-mêmes des lorces qu’ils pouvoient tourner contre lui; et qne , s’il étoit honnête de les empêcher de se détruire , il étoit avantageux de les laisser affoiblir. Il rejeta cette politique , il sacrifia tous ses intérêts à sa charité; et , comme il étoit
l’amour et les délices de son peuple , il se rendit l'admiration des étrangers.
Mais quelle fut sa modération, lorsque Home, irritée contre l’Empire , lui proposa de le mettre sur le trône de l’emperenr par un droit qni ne lui parut pas légitime ? Avec quelle sage fierté répondit -il qu'il n’appartenoit qu’à Dieu de disposer des sceptres et des couronnes : que la perfection d’un ror consiste à bien gouverner ses états , et non pas à s'emparer de cenx des autres; et que, comme la puissance temporelle ne devoit pas touclier à l'autel, la spirituelle ne devoit pas toucher au trône ! Ainsi il regarda toujours l'emperenr comme son frere, il soumit son ambition à sa justice , et il fit voir sa grandeur d’ame en refusant une couronne, quelque brillante qu’elle fût , qnelque sacrée que fût la main qui la lui offroit. D’où venoit cette conduite si noble , ai pure , si désintéressée, sinon d’nn coeur fervent et rélé pour Dieu ? C’est ma troisième partie, où je prétends en peu de mots renfermer de gtandes choses , si vous continuer à m'honorer enccre quelques moments de votre attention.