TROISIEME PARTIE
Quoique la piété convienne à toute condition et à tonte sorte de personnes, pareeque tonte condi. tion tend à Dieu, et que tonte persoune est à Dieu, ou peut diro toutefois que lorsqu'elle se rencontre dans l’auic de» souverains, elle a de grands avantages. Elle est plu* noble, parccqn'elle a le moven de rendre au Seignenr du plus grauds lioiimia"us et un
P A N É G Y K I Q L K culte plus magnifique: elle est plus utile, pareil qu’ayant un plus grand nombre de spectateurs, elle répand plus loin ses bons exemples : elle est plus sûre , parceque l’hypocrisie n'a point lieu où il n’y a ni peine à craindre ni récompense à -spérer : mais aussi elle est plus nécessaire, parccqu’ils doivent être dans une plus grande dépendance de Dieu , et qu’ils sont plus chargés de l’édilicatiou des peuples.
N’attendez pas que je vous fasse ici un lidele récit de ses dévotions ordinaires, de ses heures passées dans la lecture et dans la priere, qui sont comme les deux canaux par lesquels Dieu répand sa lumière dans nos cœurs; de cette attention à la parole de Dieu , et aux entretiens spirituels qu’il a voit presque tous les jours avec les plus saints et les plus savants hommes de son siecle ; de ces retraites intérieures qui lui rendoient Dieu présent dans la foule même de ses courtisans, et dans l’accablement des affaires; de ces mortifications volontaires, dont il s’étoit fait des engagements indispensables, .le laisse à votre imagination cette crainte et cette horreur du péché que les paroles efficaces d'une vertueuse reine avoient gravées dans son aine dès son enfance ; cette foi vive et bienheureuse qui n’eut besoin d’autre secours que d'elle -même, et qui se contenta de croire Jésus- Christ lorsqu'il pouvoit le voir dans l'eucharistie ; ces aumônes dont la mémoire passe de race en race jusqu’à la fin des siècles, le ne m’arrête pas à tout ce qu'il a de commun avec le reste des chrétiens.
Il y a une dévotion des princes, dit saint Augustin, différente de celle des particuliers, non pas quant au motif et à la fin , mais dans les vues et dans l'exé
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cution; par laquelle ils emploient leur puissance à la gloire de la religion , et font des actions de piété t|u’il n’y a que les rois seuls qui puissent faire. Arrêter l’impiété, vaincre les ennemis de Dieu, consacrer à la charité de grandes richesses, se roidir par vertu contre les grandes adversités : voilà le zele, voilà les vertus de notre saint.
A peine eut-il le sceptre en main qu’il ruina la secte opiniâtre des hérétiques Albigeois, qui, tant de fois battus, semhloient se relever sous les armes du comte Raimond , et qui , du fond d’une province éloignée, menacoient d’établir leur erreur dans toute la France. Il leur envoya des prédicateurs : il leva contre eux des armées : il tâcha de les ramener comme errants, il les domta comme rebelles: il leur proposa la vérité, et il leur fit sentir sa puissance. On vit en peu de temps la multitude dispersée, et leur chef orgueilleux conduit, tantôt au pied du trône, tantôt au pied des autels, faire abjuration de son hérésie, et subir toute la riguenr de la pénitence, demi-volontaire et demi-forcée, à la face de l’Eglise et de ses ministres.
Après avoir foudroyé 1 hérésie, il réprima par la sévérité de ses édits l’impiété, le libertinage, et le blasphème. La plupart des princes jusqu’alors «voient pensé qu’ils ne portoient l’épée que pour défendre leurs intérêts, ou pour venger leurs propres injures. Ils laissoient à Dieu le soin de la majesté de son nom, et la poursuite de ses offenses. Ils se contentoient d’avoir horreur de l'impiété, sans se mettre en peine de la punir. Saint Louis porta son scie plus loin. Non seulement il sentit dans son cœur
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l’outrage fait au nom de sou maître, il employa même le fer et le feu pour le réparer. 11 coudamna à un supplice rigoureux et à uu silence éternel toutes les langues sacrilèges. C'est sur ce seul sujet qu'il fut inflexible et impitoyable : et lui qui pardonna la rébellion au fameux comte de la Marche, lui qui renvoya même avec présents ces assassins venus pour l’égorger sur son trône de la part de ce formidable tyran qui en vouloit à toutes les têtes couronnées, qui se disoit et qui étoit l’assassin de tous les princes de la terre : lui , dis-je , si facile à signer des. grâces et à modérer ses ressentiments, ne consulta que sa justice, et se rendit inexorable aux larmes et au repentir d'un blasphémateur.
Permettez, messieurs, que je déplore ici notre indifférence et notre lâcheté. Nous n'avons qu’une teinture et une surface de religion ; l’injure que l’on fait à Dieu ne nous touche pas. On n’ose contredire à l’impiété , de peur de passer pour critique ou pour hypocrite. Le zele est une vertu qu’on n’estime plus : ou s’en moque comme d'un usage qui convcnoit à la grossièreté de nos peres, et qui ne convient plus à la politesse de ce temps. On se scandalise des uioindics défauts des geus de bien , pareequ'on veut trouver à redire à la vertu, et l’on pardonne tout aux méchants, pareequ’on ne s’intéresse ni en leur conversion ni en l'honneur de Dieu qu'ils offeuscut Combien de railleries fait-on tous les jours devant nous sur la religion? nous ne les trouvons pas mauvaises, peu s’eu faut que nous ne les trouvions plaisautes. Combien donne-t-ou aux choses saintes et à l’écriture de manvais tours, que nons condamnons
quelquefois parcequ’ils ne sont pas assez ingénieux, et non pas parcequ'iU sont contraires à la piété ? On méprise devant nous le nom du Seigneur, et nous demeurons froids et insensibles! Prêtres de l’Éternel, ministres du Dieu d’Israël, vous déchiriez vos vêtements en ces rencontres , et vous marquiez au moins votre douleur; et nous, prêtres de Jésus- Christ, ministres de sa nouvelle alliance , nous la dissimulons par un silence criminel, et par une indigne timidité !
Saint Louis nous doit auimer par sa ferveur et par son zele. Tout ce qui peut rendre la religion plus pure, plus majestueuse , plus vénérable, fut l’objet de ses soins, de ses libéralités, de sa patience. Ne bannit-il pas de ses états les spectacles et les comédies, et tous ces arts que le monde a inventés pour perdre les hommes en les divertissant, pour entretenir leur oisiveté, et, par le récit de feintes passions, leur en inspirer de véritables? Ne favorisat-il pas ces ordres naissants que la Providence divine avoit suscités pour le secours et pour l’édification de son Église? Ne les combla-t-il pas de ses bienfaits? Ne s’en servit-il pas pour établir la foi chez les infidèles, ou la piété parmi ses peuples? Avec quel soin et quelle dépense rechercha-t-il les instruments de la passion du fils de Dieu , enrichissant la T rance des dépouilles du Calvaire, et de tous les trésors sacrés de la Palestine !
Où n’a-t-il pas laissé des marques éclatantes de sa piété magnifique et royale ? Il y avoit dans ses mains, et plus encore daos son cœur, un fonds inépuisable de charité qui suffisoit à tout, et qui venoit à bout
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de tout. l?alloit-il fonder des églises et des monas tercs pour ces aines saintes qui, par leurs bénédictions, réparent les malédictions des impies et l’indévotion des pécheurs; falloit-il bâtir des retraites pour les veuves, les orphelins et les aveugles ; falloit-il établir des hôpitaux pour recevoir les pèlerins et pour secourir les malades, il sut pourvoir à tous les besoins, et soulager toutes les miseres, et lit lui seul ce que plusieurs rois ensemble n’out jamais pu faire. Ce fut là l’emploi qu’il lit de ses finances; il n’augmenta pas pour cela les charges publiques; il ne fit pas d’injustice pour avoir de quoi fournir à sa charité: il nourrit des pauvres et des misérables, mais il n’en fit point : scs profusions ne coûtèrent rien à son peuple ; et ce qu'il donna pour ses aumônes étoit ce qu’il rctranchoit de ses plaisirs. Loin d’ici ces faux charitables qui, prenant à toutes mains, et donnant de temps en temps quelque partie de ce qu’ils ont pris, croient effacer leurs péchés par leurs péchés mêmes, et faire un sacrifice à Dieu des larcins qn'ils ont faits aux hommes ! Loin d’ici ces riches du monde qni, par des fondations qui n’ont d’autre fonds que leurs rapines, veulent imposer à la postérité, et faire croire qu’une orgueilleuse avarice est une libéralité pieuse !
Mais pourquoi perdrai-je saint Louis de vue? Je me hâte de vous le représenter dans le véritable état de sa gloire, non pas dans ces temps heureux où il portoit dans tout l’orient l’honneur de la nation et le fortune de ses armes , non pas dans oes deux grandes batailles où, perçant comme un prodige de valeur les rangs dos troupes infidèles, il obligea ses
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ennemis à souhaiter d’avoir un tel maître ; mais dans l’épreuve de la mauvaise fortune, dans la constance et la soumission aux ordres de Dieu, qu’il témoig.-a dans l’affliction de sa défaite, de sa prison, de ses maladies. Qui n’eût dit que le ciel seconderoit les bonnes intentions de ce prince; que le succès de cette guerre seroit aussi heureux que le dessein en étoit juste, et que Dieu comhattroit pour lui comme il alloit combattre pour Dieu? N’eut-il pas droit de se promettre que dans l’extrémité des affaires la croix lui apparoîtroit comme à Constantin, les vents s’éleveroient comme en faveur de Théodose, et qu’il auroit les mêmes secours, puisqu'il défendoit la même cause? Mais Dieu, qui lai destiuoit d’autre* couronnes, et qui demandoit de lui d’autres victoires , permit qu’il fût défait, et qu’il tombât luimfiue sous la puissance de ceux qu’il avoit tant de fois vaincus. Sages du monde, qui ne connoissez d’autres félicités que celles qui sont l’ouvrage de la fortune, arrêtez vos raisonnements et vos pensées; laissez-nous juger par la foi d’uu si funeste évènement.
Quelle fut alors sa constance , messieurs! la prospérité ne l’avoit point enflé , l’adversité ne l’abattit point. Dans la déroute de son armée, dans la défaillance de ses forces, dans les premières horreurs de sa prison, il paie à Dieu le tribut de sa priere accoutumée; soutenu par sa grâce, et, comme environné de sa protection, il conserve sa dignité même dans ses fers , et régné sur le débris et sur les raines de sa fortune. Les barbares qui le gardent sont comme désarmés à son aspect. Les amiraux d'Ëgypte, encore
sanglants du meurtre de leur général , entrent dans sa tente ; et lear férocité se change en respect. Quelle fût la disposition intérieure de son ame? Il adore la providence de Dieu par laquelle il a combattu, et j»r laquelle il souffre. Il s’estime heureux d’être humilié sous la main puissante du Seigneur. Il aime sa captivité , puisque c'est lui qui l’ordonne. Il est content de n’être pas libre, puisqu'il devient son prisonnier, et l’on peut dire de lui , « ( i) que la sagesse » étoit descendue dans son cachot, et ne l’avoit pas « abandonné dans ses chaînes. »
S’il remonte sur le Irène, ce n’est pas pour s’y reposer de ses travaux passés, mais pour y prendre de nouvelles forces, pour lever de nouvelles armées pour passer en Afrique. Lorsqu’il se représente tant de chrétiens qui gémissent sous l’oppression des infidèles , qui souffrent sans espérance , et qui ne Voient de remede à leurs maux que dans la charité d’un libérateur que Dieu leur suscitoit des extrémités de la terre , il croit entendre du fond de ces barbares climats Ica cris de tant de misérables. L’impatient désir de rendre à Jésus-Christ les âmes que la dureté de ces tyrans avoit dessein de lui arracher l’anime et le pousse. Il porte l’étendard de la croix sur les murailles de Tunis, et rien n’arrête son ardeur, que la volonté de celui qui la lui inspire.
Je me le représente dans cette seconde disgrâce, au milieu de son armée, frappé d’une maladie contagieuse, étendu dans un pays ennemi et dans uue
(i) Deseenditqiie cum illo in foitsain, et in viuciilis nondercliipiit cmn. Sar. 10.
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terre étrangère. Triste et funeste spectacle ! Où est cette grandeur de la France? où est cette florissante' noblesse? où est ce roi qui comraandoit à tant de légions? Messieurs, il régné daus le ciel, il régné encore dans le cœur des bons Français qui imitent ses grands exemples.
Il ne nous appartient pas, je l’avoue, de former de ces nobles et vastes desseins qui ne conviennent qu’à la grandeur et à la puissance rovale ; mais nons ne pouvons nons dispenser d’imiter ces vertus chrétiennes. Des pécheurs, tels que nous sommes, refuseroient-ils de faire pénitence comme la lit un homme juste? Des sujets auroient-ils honte de s’abaisser jusqu’où un roi s’est humilié? Des chrétiens feroient-ils difficulté d’apprendre d’un prince chrétien le zele qu’ils doivent avoir pour la religion et pour la foi de Jésus-Christ? S’il a suivi les lois d’nue modestie évangélique , pourquoi ne réformeronsnous pas notre luxe? S’il a fondé des hôpitaux, pourquoi ne nourrirons-nous pas quelques pauvres ? S’il a porté sur son corps la mortification de Jésus- Christ, pourquoi ne sonffrirons-nous pas les peines dont Dieu nous afflige? Conformons-nous à ce saint roi, afin que, pratiquant les mêmes vertus, nons arrivions à la même immortalité bienheureuse , que je vous souhaite. Au nom du i>ere, etc.