‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 56 sur 58 · DE LOUIS-LE-GK AS D · texte numérisé non relu

DE LOUIS-LE-GK AS D

ce semble, inaltérables d’une santé que l’âge, les afflictions, et les soins laborieux d’un long regue , avoient jusque-là respectée. Il avoit vécu au-delà de l’âge des rois, et elle nous promettoit encore une vie au-delà du cours ordinaire de celle des autres hommes : il avoit vu naître nos peres , et il semble que nous comptions que c’étoit à nos neveux à le voir mourir. Tout ce qui nous flatte nous paroit toujours devoir être éternel.

Mais Dieu , dont le régné seul ne finit point , et qui avoit déjà empreint au-dedans de lni les caractères ineffaçables de la mort , les cachoit encore aux lumières de l’art et aux vaines espérances d’une cour que l’excellence du tempérament rassuroit encore. Mais enfin le secret de Dieu se déclare ; la mort cachée au-dedans laisse voir au-dehors des signes toujours trop infaillibles qui l’annoncent ; ou ne peut plus la méconnoitre ; sa lenteur augmente encore les horreurs de l'appareil. Louis seul la voit d’un œil tranquille. Au milieu des sanglots de ses anciens et fideles serviteurs, de la consternation des princes et des grands , des larmes de toute sa cour, Louis trouve dans la foi une paix, une fermeté, une grandeur d ame , que le monde n’a pas encore données. « Pourquoi pleurez-vous ? » dit-il à un des siens, que les larmes abondantes d'une douleur moins circonspecte lui fout remarquer: « aviez-vous cru que les rois étoient immortels?»

Ce monarque environné de tant de gloire, et qui voyoit autour de lui tant d’objets si capables de i éveiller ou scs désirs ou sa tendresse, ne jette pas mè.me un œil de regret sur la vie ; il ne lui reste

O K AI SON FUNEBRE pas même ces incertitudes qui montrent encore la vie au mourant, et qui mêlent du moins aux tristes saisissements de la crainte les douceurs de l’espérance. Il sait que son heure est venue et qu’il n'y a plus de ressource ; et il conserve, dans le lit de sa douleur, cette majesté, cette sérénité, qu’on lui avoit vues autrefois aux jours de ses prospérités sur son trône; il réglé les affaires de l’état, qui ne le regardent déjà pins, avec le même soin et la même tranquillité que s’il commençoit seulement à régner; et la vue sûre et prochaine de la mort ne lui donne pas ce dégoût et cette horreur de penser à ce qu’on va quitter, qui est plutôt un désespoir secret de le perdre qu’une marque que l’on ne l’aime plus. Les sacrements des mourants n’ont pas autour de lui cet air sombre et lugubre qui d’ordinaire les accompagne : ce sont des mystères de paix et de magnificence ; et ce n’est pas ici un de ces moments rapides et uniques où la vertu se i«ppelle tout entière , et trouve dans la courte durée de l’effroi du spectacle la ressource de sa fermeté. Les jours vide» et les nuits laborieuses se prolongent, et l’intrépidité de sa vertu semble croître et s’affermir sur les débris de son corps terrestre. Qu’on est grand quand on l’est par la foi !

La vue fixe et assnréc de la mort , soutenue durant plusieurs jours sans foiblesse, mais avec religion; sans philosophie, mais avec une majestueuse fermeté ; ne voulant exciter, ni l’attendrissement, ni l'admiration des spectateurs; ne cherchant, ni à les intéresser à sa perte par ses regrets, ni à s'attirei leurs éloges par sa constance ; plus grand mille foi»

UE LOU IS-LE-GRAND. 2 53 que s'il eût affecté de le paroitre. Accourez à ce spectacle, censeurs frivoles et éternels de sa \eilu , et qui aviez traité peut-être sa piété de foiblesse, et voyez si la vanité toute seule ne se feroit pas hon-. neur de tout ce que la grâce opéré de grand en Louis dans ces derniers moments. Mais la -vanité n’a jamais eu que le masque de la grandeur; c’est la grâce qui en a la vérité.

Il assemble autour de son lit, comme un autre David mourant , chargé d’années , de victoires , et de vertus, les princes de son auguste sang et les grands de l’état. Avec quelle dignité soutient-il le spectacle de leur désolation et de leurs larmes ! Il leur rappelle, comme David , leurs anciens services : il leur recommande l’union, la bonne intelligence, si rares sous un prince enfant; les intérêts de la monarchie, dont ils sont l’ornement et le plus ferme soutien : il leur demande pour son fils Salomon , et pour la foiblesse de son âge, le mêmezele, la même fidélité, qui lesavoit toujours si fort distingués sous son régné. Jamais il n’a paru plus véritablement roi: c’cst qu’il l’étoit déjà dans le ciel, et que le régné du juste est encore plus grand et plus glorieux que celui des rois de la terre.

Enfin le jeune Salomon, l’auguste enfant, est appelé. Louis offre au Dieu de ses ancêtres ce reste précieux de sa maison royale, cet enfant sauvé du débris, qui lui rappelle la perte encore récente de tant de princes, et que ses prières et sa piété ont sans doute conservé à la France. 11 demande pour lui à Dieu, comme David pour son fils Salomon, un oœur fidcle à sa loi, tendre pour ses peuples,

2t>4 O II A I S O N FUNEBRE zélé pour ses autels et pour la gloire Je son nom : Salomoni quoique filio meo da cor perfectum , ut custodiat mandata tua (i). Il lui laisse pour tlernieres instructions, comme un héritage encore plus cher qne sa couronne, les maximes de la piété et de la sagesse. « Mon fils, lui dit-il, vous allez « être un grand roi ; mais souvenez-vous que tout a votre bonheur dépendra d’être soumis à Dieu , et « dn soin que vous aurez de soulager vos peuples. «Évitez la guerre; ne suivez pas là-dessus mes « exemples ; soyez un prince pacifique ; craignez « Dieu , et soulagez vos sujets ». 11 levé les mains au ciel , comme les patriarches au lit de la mort, et répand sur cet enfant , avec ses vœux et ses béuédictions, des larmes qui échappent à sa tendresse , on à la joie qu'il a d'aller posséder le royaume de l'éternité qui lui est préparé.

Retournez donc dans le sein de Dieu d’où vous étiez sortie, aine héroïque et chrétienne ! votre cœur est déjà où est votre trésor. Brisez ces foibles liens de votre mortalité qui prolongent vos désirs, et qui retardent votre espérance : le jour de notre deuil est le jour de votre gloire et de vos triomphes. Que les anges tutélaires de la France viennent au-devant de vous, pour vous conduire avec pompe sur le trône qui vous est destiné dans le ciel à côté des saints rois vos ancêtres, de Charlemagne, et de saint Louis. Allez rejoindre Thérèse, Louis, Adélaïde, qui vous attendent , et essuyer auprès d’eux, dans

(i) r I’aual aç), 19.

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