‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 7 sur 58 · DE MADAME D'AIGUILLON · texte numérisé non relu

DE MADAME D'AIGUILLON

▼ie molle et oisive. Ainsi , superbes dans leur élévation, avares dans leur abondance, malheureux, dans le cours même de leurs prospérités temporelles , ils errent de passion en passion , et deviennent par un secret jugement de Dieu les jouets de la fortune et de leur propre cupidité.

Grâce à Jésus-Christ , il se trouve des âmes fïdeles qui usent de la grandeur avec modération , des richesses avec miséricorde , de la vie avec un généreux mépris ; qui s’élèvent à Dieu par la foi ; qui se communiquent an prochain par la charité; qui se purifient elles-mêmes par la pénitence. C’est là le caractère de celle dont nous pleurons aujourd’hui la mort, et dont nous honorons la mémoire. Elle n’a été grande que pour servir Dieu noblement ; riche , que pour assister libéralement les pauvres de Jésus-Christ; vivante, que pour se disposer sérieusement à bien mourir. Voilà tout le sujet de ce discours. Seigneur, posez sur mes levres cette garde de circonspection et de prudence que vous dcmandoit autrefois le roi prophète (i), et ne permettez pas qu’il se glisse rien de bas ni rien de profane daus un éloge que je prononce devant vos autels, et que je ne dois fonder que sur vos vérités évangéliques.

Loin donc de cette chaire cet art qui lone vainement les hommes par les actions de leurs ancêtres , qui remonte à des sources souvent inconnues, pour flatter l’orgueil des familles ambitieuses, et qui s’arrête à des généalogies sans fin, romuie parle

l'apôtre (i), plus propres à satisfaire une vaine curiosité qu’à étliiier une foi solide. Vous savez, messieurs, et c’est assez, que la noble maison de Wignerod, originaire d’Angleterre , établie en France sous le régné de Charles VII, s’est élevée au rang qu’elle y tient par une longue succession de vertus, et a mérité, par de signalées victoires remportées sur terre et sur nier, de perpétuels accroissements d'honneur et de gloire.

Vous savez que la maison du Plessis-Richelieu , après s’ètre soutenue durant plusieurs siècles par elle-même et par ses glorieuses alliances avec des princes, des rois, et des empereurs , s’est enfin trouvée au plus haut point de grandeur où des personnes d'illustre naissance puissent atteindre. Que dois-je dire après cela de notre vertueuse duchesse, sinon qu'ellea ennobli par sa piété ces familles dont elle est sortie, et que, réduisant l’honneur à son véritable principe, elle a reconnu que la naissance glorieuse du chrétien est celle qui le rend enfant de Dieu ; qu’il y a une pureté de mœurs plus estimable que celle du sang, et une noblesse spirituelle, qui consiste à être conforme à l'image de .lésus-Christ ?

Ces sentiments furent gravés dans son esprit aussitôt qu’elle en fut capable ; et quand ne le fut-elle pas ? La sagesse n’attendit pas en elle la maturité de l'âge ; elle eut de bonnes inclinations ; elle conçut de bons désirs; elle fit de bonnes œuvres, presque au même temps. Les vertus serabloiendni être in-

(i) Epist. i , Tim. c. i .

DE MADAME D'AIGUILLON. 45 spirées avant qu’on les lui eût apprises, et son heureux naturel ne laissa presque rieu à faire à l’éduca tion. Ainsi Dieu prévient quelquefois ses élus de bénédictions avancées; et, par des dons naturels, préparant lui-même les voies à la grâce qu’il leur destine, il porte leurs volontés naissantes au bien par des impressions sécrétés de son amour et de sa crainte, pour les conduire aux fins que sa providence leur a marquées.

Cette jeune plante, ainsi arrosée des eaux du ciel, ne fut pas long-temps sans porter du fruit. On vit croître en cette admirable fille tant de louables habitudes, aussitôt qu’on les eut vues naître ; cette piété qui la fit recourir à Dieu dans tous ses besoins ; cette modestie qui la retint toujours dans les lois d’une austere vertu et d’une exacte bienséance ; cette prudence qui lui fit discerner le vrai d’avec le faux , le vil d'avec le précieux ; cette grandeur d’ame qui la soutint également dans la bonne et la mauvaise fortune ; cette tendresse et cette compassion qui la rendit sensible à toutes les miseres connues ; et cette attention perpétuelle qu’elle eut à rendre aux uns tout ce qu’elle leur devoit , à faire aux autres tout le bien dout elle s’estimoit capable. Ces vertus , qui sont les fruits de l’expérience et d'une longue rellexion dans les personnes ordinaires , étoient , ce semble, le fond de l'esprit et du tempérament de celle-ci.

Le premier usage qu’elle fait du monde c’est d’en counoitre la vanité. Tout lui marque d’abord la fragilité et l’inconstance des choses humaines. Elle est

ORAISON FUNEBRE née d'une îuero (i) qui peut lui servir d’exemple et île guide dans la voie du salut : uue mort précipitée la lui cnleve. Ou l’appelle à la cour d’uue grande reine (2) , pour eu être un des principaux ornements : un coup imprévu de tempête civile et domestique jette sur des bords étraugers cette princesse infortunée qui l’honoroit de sa bienveillance et de sou estime. Ou lui choisit un époux tiré du sein de la faveur et de la fortune (3) ; et cet époux, dans uue ardeur de gloire qui transporte les jeunes courages, trouve bientôt uue honorable mais triste mort, sous les murailles d’une ville rebelle. Ne cherchons que daus le ciel la cause de ces funestes événements. C’est vons, mon Dieu, qui, pour attirer à vous seul les désirs et les affections de cette ame choisie, rompiez scs liens aussitôt qu’ils étoient formés , et, mêlant à ces premières douceurs des amertumes salutaires , l'accoutumiez à ne s'attacher qu’à votre souveraine grandeur et à votre immuable vérité.

Mais pourquoi m’arrêté-je à ces circonstances !’ Ne disons rien que d’important, et passons tout d’un coup au mépris qu’elle eut pour le monde , lorsqu'elle se vit au milieu de sesvauilés. Déjà pour l’houncur de sa maison , et plus encore pour celui de la France, étoit eutré dans l’administration des affaires un homme plus grand par son esprit et par ses vertus que par ses dignités et par sa fortune ; toujours employé , et toujours au-dessus de ses.

(1) Françoise du Plessis-Richelieu. — (2) Marie de Medicis. — (3) M. de Combalct, neveu du connétable . fut tué au siège de Montpellier.

DE MADAME D’AIGUILLON. 47 emplois ; capable de régler le présent et de prévoir l'avenir; d’assurer les bons évènements, et de réparer les mauvais ; vaste dans ses desseins, pénétrant dans ses conseils ; juste dans ses choix, heureux dans ses entreprises ; et , pour tout dire en peu de mots , rempli de ces dons excellents que Dieu fait à certaines aines qu’il a créées pour être maîtresses des autres, et pour faire mouvoir ces ressorts dont sa providence se sert pour élever ou pour abattre , selou ses décrets éternels , la fortune des rois et des royaumes.

Ici , messieurs , vous pensez au cardinal de Richelieu , sans que je le nomme. Recueillez en votre esprit ce qu’il lit pour son maître, ce que son maître lit pour lui ; les services qu’il rendit et les grâces qu’il reçut : et quoique le mérite fût au-dessus des récompenses , représentez-vous toutefois en lui seul tout ce que l’Église a de grand, tout ce que le siècle a de pompeux et de magnifique, les biens, les honneurs, les dignités, le crédit , les prééminences, et tout ce qui suit ordinairement la faveur et la reconnoissance d’un roi juste et puissant, lorsqu’elles tombent sur uu suj et capable , lidele, et nécessaire.

La grandeur de la niece était liée à celle de l'oncle. Que fera-t-elle ? tout flatte sou ambition d’autant plus dangereusement qu’elle est soutenue par la beauté, la douceur, la sagesse, et toutes les grâces du corps et de l’esprit , qui nourrissent l’orgueil, et qui attirent la vaine complaisance des hommes. Ne craignez pas, messieurs; la foi lui découvre tous les piégés qui l envirounent. Elle appercoif,

4« ORAISON l’UNEBRE

au travers de tant d'apparences trompeuses, le fond de la malignité du monde, et se prépare à le quitter. Vierges de Jésus-Christ, devant qui je parle, s'il en reste encore parmi vous qui aient porté la croix depuis si long -temps et vieilli saintement sous le joug de l'évangile, vous l’avez vu, sinon vous l'avez appris, qu'avec des ailes de colombe elle vola sur le Carmel, pour y mener, comme vous, au pied des autels, une vie austère et pénitente, et pour cacher une gloire im port uue qui lasuivoit, sous le même voile dont on l'a vue couverte après sa mort.

I.a puissance et l'autorité s’opposèrent d'abord à son dessein , et sa foible santé lui ôta les moyens de l’accomplir. Mais avec quel noble dépit reprit-elle alors les chaînes qu’elle croyoit avoir quittées ? Combien de fois accusa-t-elle de lâcheté son obéissance, quoique forcée? Combien de fois se reprocha-t-clle la délicatesse de sa complcxion, comme si c’eût été sa faute, et non pas celle de la nature ? Combien de fois tourna-t-elle ses tristes regards vers l’autel d’où l’on veuoit de l’arracher, renfermant dans son cœur sa vocation tout entière, et se faisant an milieu d’clle-mème une solitude intérieure et accr te, où le monde ne put la troubler? Avengle sagesse des hommes, qui, sur des vues que donnent la chair et le sang , entreprenez d'interrompre le cours des œuvres de Dieu ! ou plutôt, sage Providence de Dieu, qui, par des routes inconnues, conduisez à l’exécution de vos desseins l'aveugle sagesse des hommes ! C'él.oit assez que la victime se présentât devant l’autel. Son sacrifice fut agréable quoiqu’il ne fût pas accepté. Celui qui sonde les cœurs, et qui

DE MADAME D’AIGUILLON. 49, voit nos volontés dans le fond de l'aine , se contenta de ce désir qu'il avoit lui-même inspiré, et ne permit pas qu’on laissât dans une étroite et sombre retraite celle dont les exemples dévoient être si éclatants, et dont la charité devoit s’étendre jusqu’aux extrémités de la ferre.

Jugez par-là, messieurs, de toute la suite de sa vie. Je ne m’arrêterai pas à vous décrite ici sa conduite si sage et si régulière , en un âge ou le monde pardonne quelque emportement de vanité, en un état où elle auroit pu soutenir par autorité ce qu’elle auroit fait par imprudence. Ne sortons point du sens de mon texte , et réduisons-nous à l’usage qu’elle a fait du crédit qu’elle eut dans le monde.

Représentez-vous donc un grand ministre qui sert un grand roi, et qui, l’assistant de ses soins et de ses conseils, le décharge du détail ennuyeux des affaires publiques et particulières. C’est lai qui reçoit les voeux, qui écoute les plaintes, qui examine les nécessités, qui pese les services , qui démêle les intérêts , et qui posant au pied du trône , comme un dépôt sacré, les prières et les espérances des peuples, leur rapporte ensuite ces oracles décisifs, qui déclarent l'intention du prince, et font la destinée des sujets. Aussi chacun le regarde comme un médiateur par qui se distribuent les bienfaits et le3 récompenses ; chacun court à lui comme au centre où aboutissent toutes les lignes de la fortune. Mais qui peut s’assurer de trouver les moments commodes et favorables d’un homme chargé de tant de soins , et de pénétrer jusqu’à ces cabinets presque inaccessibles, dont les portes fatales ne s’ouvrent souvent

5o ORAISON FUNEBRE

qu'aux plus importuns ou aux plus heureux, saus

le secours de quelque main puissante et charitable ?

Ce fut en ces occasions que notre illustre duchesse employa ce pouvoir que son esprit et sa sagesse lui avoieut acquis. Il ne fallut faire ui des pauvres , ni des malheureux, pour remplir son ambition ou sou avarice. Il fallut protéger des foibles et secourir des misérables, pour satisfaire sa charité. Elle ne retint pas les grâces qu’elle reçut , et ne fut si près de leur source que pour en faire couler les ruisseaux sur ceux qui eurent besoin de sa protection. Savoit-ello une famille opprimée ; elle animoit la justice contre l’oppression. Trouvoit-elle des gens de bien inconnus ou négligés ; elle leur procuroit des emplois selon leurs talents. Arrivoit-il des dissentions et des discordes; elle portoit des paroles de réconciliation et de paix. Apprenoit-elle les cris et les gémissements des provinces que le malheur des temps avoit affligées ; elle leur ohtenoit, par ses avis fideleset par scs sollicitations ardentes, des soulagements et des assistances considérables.

Que dirai-je davantage? Le ministre s’appliquoit aux affaires d’état , et lui laissoit le ministère de ses libéralités et de ses aumônes ; et pendant que l'un formoit dans son esprit les grands desseins d’abattre les ennemis de la France , de forcer les éléments pour domter des rebelles, de s’ouvrir, malgré les hivers, un passage dans les Alpes pour aller secourir des alliés, et préparoit ainsi uue longue et heureuse matière de triomphes ; l’autre songeoit aux moyens de soutenir des hôpitaux chancelant* de fonder des missions dans le royaume et hors du

Dli MADAME D AIGUILLON. 5i rojaume , de former de saintes sociétés pour dispenser les charités desfideles, et préparoit la matière de ces glorieux établissements qui seront les monuments éternels de sa piété.

Puissiez-vous profiter de cet exemple , vous qui ne cherchez dans votre crédit que le plaisir de vous satisfaire, et peut-être la facilité de nuire aux autres impunément : vous qui ne vivez que pour vous-mêmes , et qui perdez sans cesse de vue non seulement la charité, qui couvre la multitude des péchés, mais encore l’amitié et l’affection humaine, qui est le lien de la société civile ; vous enfin, à qui les longues prospérités ont formé des entrailles cruelles (i), selon la parole de l’écriture , et qui , bien loin de soulager des misérables, achevez d’opprimer ceux qui le sont. Pardonnez cet emportement , messieurs , à une j uste indignation : je reviens à mon sujet. Vous avez vu comment uneame prédestinée use de la grandeur et de la puissance ; apprenez comment elle use des richesses.

L’esprit de Dieu ne parle presque jamais des richesses que pour nous en donner de l’horreur. Il les appelle des trésors d'impiété, et les confond ordinairement avec les crimes : il leur attribue un caractère de réprobation qui paroit inévitable, et il en fait la matière de ses plus séveres jugements. Il avertit d# les craindre ; il commande de les mépriser; il conseille de s’en défaire, tant parccqu’elles endurcissent le cœur et le déchirent par ces inquiétudes du siecle qui étouffent la semence de la parole de Dieu, que parcequ’elles entretiennent l’orgueil ,

(i) Viscera impiorum crudcli.i. Pnov. i-z.

Si ORAISON FUNEBRE

l'ambition, la mollesse, et tous les autres dérèglements de l'ame.

Toutefois le même esprit de Dieu nous «apprend que rien n'est impossible à la grâce ; qu’il y a un usage de miséricorde et de charité qui sanctifie les richesses ; qu’elles sont utiles à l’homuie sage ; que c’est le moyeu d'amasser un trésor de bonnes œuvres qui se retrouvent dans le ciel , et que Dieu , qui les distribue avec une justice toute diviue , les donne aux uns, afin qu’elles soient le supplice de leurs passions, comme elles en sont l’instrument, et les donne aux autres comme uu moyeu d’édifier l’Église parleurs aumônes, et de se perfectionner eux-mêiucs par le mépris des bieus du monde.

S’il est donc vrai que les richesses entrent dans les desseins de la miséricorde de Dieu sur les âmes nobles et désintéressées, renouvelez, messieurs, cette favorable attention dont vous m’honorez, .le parle d'une espece de charité vive, libérale, universelle ; qui ne cesse de faiic du bien, et ne croit jamais en faire assez; qui donne beaucoup et donne toujours avec joie ; qui ne rejette aucune prière ; qui prévient souvent le désir, et qui ne manque jamais au besoin. Ce u’est point là une idée de perfection que j'imagine ; c’est une vérité que je fonde sur les actious de celle dont nous célébrons aujourd’hui les obsèques.

Je pourrois vous la représenter dans ces triste» demeures où se retirent la misère et la pauvreté, où se présentent tant d’images de morts et de maladies différentes, rccueiliant les soupirs des uns, animant les autres à la patience, laissant à tous de»

DE MADAME D’AIGUILLON. 5 3 fruits abondants de sa piété. Je pourrois la décrire ici dans ces lieux, sombres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées , versant à propos des bénédictions sécrétés sur des familles désespérées , qu’une sainte curiosité lui faisoit découvrir pour les soulager. Je voudrois vous marquer ce zele avec lequel elle animoit les âmes les plus tiedes à secourir le prochain dans le temps des calamités publiques , et ranimoit la charité en un siecle où elle est non seulement refroidie, mais presque éteinte. Ce s.-roit là le sujet du panégyrique d'un autre; c’est la moindre partie du sien. Je ne prends que les vertus extraordinaires , et je choisis les fleurs que je jette sur son tombeau.

Je ne révélé pas même ici tant de grandes actions qu’elle a tâché de rendre sécrétés. Je révéré encore après sa mort 1 humilité qui les a cachées ; je les laisse sous les voiles qu’elle avoit tirés pour les couvrir, et je consens qu’elles soient perdues. Que disje? perdues ! Tout est profitable aux élus, et la charité ne fait rien en vain. Elles sont écrites pour l’éternité dans le livre de vie : et Dieu , qui en fut le principe et le seul témoin, en est lui-même la recompense. Publions donc les exemples de sa charité, et n’en sondons pas les mystères.

Qui ne sait , messieurs, que l’établissement d’un grand hôpital dans eette capitale du royaume, qui renferme tant de grandeurs et tant de misères tout eusemble, a été nu des plus grands ouvrages de ce siecle ? On en prévoyoit l’utilité; on en connoissoil 1 importance depuis long-temps. Personne ne discernoit plus les pauvres de nécessité d’avec ceux

de libertinage. On nesuvoit, en donnant l’aumône, si l’onsoulageoit la misere, ou si l'ou entretenoit l'oisiveté. Les plaintes et les murmures confus exci (oient plutôt l'indignation que la pitié. On voyoit des troupes errantes de mendiants , sans religion et sans discipline, demander avec plus d'obstination que d'humilité, voler souvent ce qu’ils ne pouvoient obtenir, attirer les yeux du pub’ic par des infirmités contrefaites , et venir jusqu'au pied des autels troubler la dévotion des fidcles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs souffrances.

On se contcntoit de se plaindre de ces désordres , qu'on croyoit non seulement diflicile, mais encore impossible, de corriger. Il lalloit de la sagesse pour disposer les moyens, de la fermeté pour surmonter les obstacles, de grands biens pour fournir les fonds ; une piété encore plus grande pour établir un ordre et une discipline salutaires parmi des hommes pour la plupart déréglés. Où se tronvoient ces qualités, qu’en la seule duchesse d’Aiguillon? Elle fut l’ame de cette entreprise; elle encouragea les uns, elle sollicita les autres , elle donna l’exemple à tons. Elle joignit le zele des particuliers avec l’autorité des magistrats , et n'oublia rien de ce qu’elle crut nécessaire pour achever ce qu’elle avoit heureusement commencé.

Durez sur le fondement solide des aumônes chrétiennes, vastes bâtiments de celte sainte maison , où Dieu , créateur des pauvres et des riches, est honoré par la patience des uns et par la charité des autres : durez, s’il se peut, jusqu’à la fin des siècles, cl

DE MADAME D’AIGUILLON. 55 soyez d’éternels monuments des soins et des libéralités de votre première bienfaitrice!

Pendant qn’elle ouvroit une main pour distribuer «tes biens dans cette grande ville, elle étendoit Pauvre pourassister des provinces affligées. Rappelez un moment en votre mémoire la triste idée des guerres, Soit civiles, soit étrangères, où le soldai recueille ce qne le laboureur avoit semé , et consume en peu de temps non seulement les fruits d’une année, mais encore l’espcrance de plusieurs antres; où des familles effrayées fuient devant la face et l'épée de l’ennemi, et, croyant éviter la moit, tombent dans la faim et le désespoir, plus redoutables que la mort même. Souvenez-vous de ces années stériles où, selon le langage dn prophète, le ciel fut d’airain et la terre de fer. Les meres mouroient sans secours sons les yeux de leurs enfants, les enfants entre les bras de leurs meres, faute de pain; et les peuples, dans les campagnes et dans les villes, ne vivoieut pins qu’à la merci de quelques riches, souvent intéressés, qui songeoient plus à profiter des maux d’autrui qu’à les soulager.

Pardonnez, messieurs, si je remets devant vos venx tant de pitoyables objets. Je suis réduit, eu louant une personne si charitable, d’en représenter tant de malheureuses ; et, pour vous raconter les différentes actions de miséricorde qu’ellç a faites, il faudrait vous décrire ici toutes les iniseres huma lues. < lue fit-elle doue dans ces rencontres pressantes? ce que commande Jésus-Christ, ce qu’il conseille dans son évangile. Elle donna ce qu’elle avoit de superflu ; elle vendit ce qu’elle possédoit de précieux ; elle

JC ORAISON FUNEBRE

se retrancha de ce que d’antres auroient pris pour nécessaire. Vains prétextes de condition et de bienséance, timides conseils de la sagesse de la chair, vous n’eûtes point ici de part. A l’exemple de ces généreux chrétiens que loue saint Paul , elle assista les pauvres selon ses forces, au-delà même de ses forces. Elle devint avare pour elle-même , afin d’être prodigue pour .Tésus-Christ, et s’attira les bénédictions que le sage promet à ceux qui aiment à faire du bien , et qui distribuent aux pauvres leur propre pain.

Ce fut alors que sa charité , connue an fleuve sorti d’uue source vive et abondante, et grossi de quelques ruisseaux étrangers, rompit ses bords, et s’épandit sur tant de terres arides. Parlons sans figure, messieurs; ce fut alors qu’unissant à ses aumônes celles qu'elle avoit sollicitées et recueillies, elle fit couler dans ces provinces désolées un secours de trois ou quatre cent mille livres. Elle avoit appris dans l’écriture que ceux qui ont beaucoup sont obligés de donner beaucoup, et que la mesure de leurs aumônes doit être celle de leurs richesses. Elle trouvoit honteux que l’avarice n’eùt point de bornes, que le luxe se répandit en superfluités infinies, et qu'il n'y eût que la charité qui fût ménagère et resserrée. Elle savoit enfin que les biens des riches sont un dépôt sacré, qui doit être dispensé avec une fidélité digne de Dieu, selon l'expression de l’apôtre, c'est-à-dire avec nne libéralité digne de sa grandeur et tle sa magnificence divine.

Que diront, apres cet exemple, ceux à qui tout est étranger et iudifféront hors d’eux-mêmes , et qui,

DE MADAME D’AIGUILLON. 5-, comme enivrés de leur fortune, abandonnent les autres à tous les accidents de la leur? Que diront ceux qui s’épuisent en folles dépenses , et se croient dans l'impuissance d’être charitables , parcequ’ils se sont imposé la nécessité d’être ambitieux et d’être superbes? Que diront ceux qui voient les chrétiens languissants et demi-morts , saus les secourir, et qui deviennent les meurtriers de ceux dont ils devroient être les peres? Qu’ils confessent leur dureté, et qu’ils louent au moins la générosité de cette femme chrétienne, s’ils n’ont pas le courage de l imiter.

Parcourrai-je les sommes incroyables qu’elle a distribuées en divers temps, les fondations qu’elle a faites en divers lieux? Je lasserois votre imagination et ma mémoire, si j’entreprenois d’exprimer tous les travaux et toutes les formes da cette ingénieuse et infatigable charité. Je me contente de vous dire que le zele de la foi y eut toujours la meilleure part; et que la conversion des cœurs fut le motif et le fruit ordinaire de ses aumônes. Fonde-t-elle des hôpitaux; elle y joint des missions, afin que les pauvres soient nourris et soient évangélisés tout ensemble. Assiste-t-elle dans un de nos ports ces misérables forçats, qui, dans leurs prisons flottantes, gémissent sous le travail de la rame, et sous l'inhumanité d'un comité ; elle veut qu’on les instruise, et qu’on leur apprenne à faire d’un supplice forcé une expiation volontaire de leurs crimes. Envoie-t-elle jusqu’en Afrique des prêtres, comme des anges consolateurs, aux chrétiens qui y sont esclaves ; c’est pour les affermir dans la for, pour leur inspirer le desirv.fi la liberté des enfants de Dieu; et leur faire trouver la

pesanteur de leurs péchés plus rude que celle de leurs chaînes. Ainsi il se fait par ses soins, en plusieurs endroits, une double distribution, et de la nourriture pour le corps, et du pain de la parole de Dieu pour l ame.

Que ne puis-je tous découvrir ces nobles mouvements de son cœur qui la portoieut à tout entreprendre pour ctendre le royaume de J ésns-Christ ! Combien de fois, déplorant l'aveuglement de tant de peuples qui vivent dans les ténèbres, à l’ombre de la mort, s’écria-t-elle dans la ferveur de son oraison : « Seigneur, que votre nom soit sanctiiié parmi « ces nations infidèles? » Combien de fois porta-t-elle son imagination et ses désirs au-delà de tant de mers que la foildesse ni la bienséance du sexe ne lni permettoient pas de passer? Combien de fois, jetant les yeux, sur les vastes campagnes des Indiens et des sauvages, et croyant y voir une moisson jaunissante qui n'attendoit que la main des ouvriers, pria-t-elle le pere de famille d’y en envoyer?

Elle n’épargna rien pour préparer les voies à ces hommes apostoliques qui vont acquérir de nouveaux héritages à Jésus-Christ. Elle forme le dessein d’un commerce tout spirituel. On équipe par ses conseils, et presque à scs dépens, un vaisseau qui doit porter dans la Chine les richesses de l’évangile. Le ciel, la incr, les vents, favorisent d’abord cette entreprise: mais Dieu, dont les jugements sont impénétrables, rompt le cours de cette heureuse navigation; et les Ilots irrités font tout d’un coup échouer, avec le vaisseau, les espérances qu'on avoit conçues du salut de tant d'ames égarées.

DE MADAME D'AIGUILLON. 5g Quels furent alors les sentiments de notre duchesse ? Elle oublia ses intérêts , et ne pensa qu’à ceux de Dieu. Elle fut touchée de ce malheur; mais elle n’en fut pas abattue. « Je reconnois, Seigneur, di- « soit-elle, ce que vous avez dit dans votre évangile, « qu’après avoir travaillé selon nos forces, nous som- « mes encore des serviteurs inutiles. Vous savez « mieux que nous en quoi consiste votre gloire : « toute la nôtre est d’être soumis à vos volontés. C’é- « toit votre œuvre ; vous l’accomplirez , quand le a temps et les moments que vous avez marqués pour « cela seront arrivés. Nous avons essayé d’envoyer « par mer des ouvriers à votre vigne ; vous nous avez » fermé ce chemin, vous pouvez nous en ouvrir d’aua très : et lors même que nous adorons la sévérité de a vos jugements , nous espérons en votre miséria corde. »

En effet, elle espéra, comme Abraham, contre toute espérance. Les eaux de la mer n’éteignirent pas l’ardeur de sa charité ; elle redoubla son zele ; et Dieu, après avoir éprouvé sa foi, récompensa sa soumission par des succès qui surpassèrent son attente.

Je me sens comme transporté au milieu de ces églises naissantes de l’orient. J’y vois lever la, lumière de la vérité. Ici les premiers rayous de la foi commencent à dissiper l’obscurité de l’erreur, et forment des catéchumènes. Là coulent sur des têtes humiliées les eaux salutaires du baptême. Ici des âmes tendres sont nourries de lait jusqu’à ce qu’elles soient capables d’enseignements plus solides. Là se forme le courage d'un martyr par des épreuves réitérées de patience. En cet endroit on plante une croix : en

flo ORAISON FUNEBRE

l'autre on dresse un autel. 11 me semble que je vois des prêtres, des évêques, ou , pour mieux dire, des apôtres, courir par-tout selon les besoins; et notre charitable duchesse, de son palais, comme du centre île la charité, envoyer les secours et les rafraîchissements nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage.

N’ai-je donc pas sujet de croire que Dieu lui a fait la miséricorde qu’elle lit aux autres? que les pauvres après sa mort l’ont reçue dans les tabernacles éternels, et qu’elle jouit de Dieu pour jamais? Que s’il restoit encore en cette ame quelque tache qui eût besoin d’être purifiée; car, messieurs, je ne viens pas ici justifier la créature devant son créateur, je trahirois l’humilité de l’une, j'offenserois la vérité de l’autre; je sais que tout homme est pécheur; qu’il y a une mesure de justice au-delà de laquelle la condition mortelle ne va point; que les gens de bien même tombent dans des infidélités inévitables, et ne sont parfaits qu'imparfaitement : s’il restoit, dis-je, encore quelque tache, puisse-t-elle être expiée par le sang de Jésus-Christ ! Que ces nouveaux lideles des mondes barbares, au premier bruit de la mort de leur bienfaitrice, présentent au souverain j uge tant d’aumônes qu elle leur a faites; qu’ils lui adressent pour elle ces prières qui ont encore toute leur ferveur, et que le temps et le relâchement n’ont pas encore refroidies; qu'on loue sa charité dans les assemblées; que chaque martyr qui y verse son sang en offre une portion pour elle, et qu’on célébré autant de fois la saint sacrifice qu’on a bâti de chapelles et dressé d’autels à scs dépens. Vous êtes sans doute per-

DE MADAME D’AIGUILLON. 61 suadés, messieurs, du bon usage qu’elle a fait de la grandeur et des richesses. Que me reste-t-il, qu’à vous montrer en peu de mots comment elle a usé de sa vie pour arriver à une bienheureuse mort?

Un des plus importants et des plus utiles conseils que Dieu donne dans l’écriture; et vous savez, messieurs, qu’il n’appartient proprement qu'à Dieu de conseiller (i), parceque tout ce qu'il pense est sagesse, tout ce qu’il dit est vérité : uu donc des plus utiles conseils que Dieu donne aux hommes, c’est de penser souvent à leur derniere heure, et de régler toute leur vie sur ie moment qui la doit finir, afin de se détacher par religion de ce qu’ils doivent quitter par nécessité, et de pourvoir, durant le peu de temps qu’ils sont en ce monde, à ce qu’ils doivent être éternellement. Ce fut cette pensée qui remplit l’esprit de notre duchesse, et la porta à reconnoitre son néant, à s’humilier dans la vue de ses péchés, à s’attacher à Dieu seul, à craindre ses jugements, à s’abandonner à sa providence , à espérer en ses miséricordes. Voilà la disposition générale de son cœur : voilà la source féconde de tant d’œuvres de justice et de charité qu’elle a pratiquées : en un mot, voilà des préparations à hien mourir.

Elle se retira de la cour dès qn’elle eut la liberté d’en sortir : sa pénitence ne fut ni tardive ni forcée ; elle vint de la ferveur de la charité, et non pas de la foiblesse de l’âge. Au milieu de ses beaux jours, et loin du tombeau, elle commença ce sacrifice d’ellcmème, qn’elle ne vient que d'achever, et mourut

(t) Meum est consilium. Pn. v. S.

FI.ÉCHIRR, i. 4

fio ORAISON FUNEBRE

l’autre on dresse un autel. Il me semble que je vois des prêtres, des évêques, on , pour mieux dire, des apôtres, courir par-tout selon les besoins; et notre charitable duchesse, de son palais, comme du centre de la charité, envoyer les secours et les rafraîchissements nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage.

N’ai-je donc pas sujet de croire que Dieu lui a fait la miséricorde qu’elle lit aux autres? que les pauvres après sa mort l’ont reçue dans les tabernacles éternels, et qu’elle jouit de Dieu pour jamais? Que s’il resloit encore en cette ame quelque tache qui eût besoin d’être purifiée; car, messieurs, je ne viens pas ici justifier la créature devant son créateur, je trahirois l’humilité de l’une, j’offenserois la vérité de l’autre ; je sais que tout homme est pécheur ; qu’il y a une mesure de justice au-delà de laquelle la condition mortelle ne va point; que les geDs de hieu même tombent dans des infidélités inévitables, et ne sont parfaits qu’iniparfaitement : s’il restoit, dis-je, encore quelque tache, puisse-t-elle être expiée par le sang de .lésus-Ghrist ! Que ces nouveaux lideles des mondes barbares, au premier bruit de la mort de leur bienfaitrice, présentent au souverain juge tant d’aumônes qu elle leur a faites; qu’ils lui adressent pour elle ces prières qui ont encore toute leur ferveur, et que le temps et le relâchement n’ont pas encore refroidies; qu’on loue sa charité dans les assemblées; que chaque martyr qui y verse son sang en offre une portion pour elle, et qu'on célébré autant de fois 1« saint sacrifice qu’on a bâti de chapelles et dressé d'autels à scs dépens. Vous êtes sans doute per-

DE MADAME D’AIGUILLON. 61 suadés, messieurs, du bon usage qu’elle a fait de la grandeur et des richesses. Que me reste-t-il, qu’à vous montrer en peu de mots comment elle a usé de sa vie pour arriver à une bienheureuse mort?

Un des plus importants et des plus utiles conseils que Dieu donne dans l’écriture; et vous savez, messieurs, qu’il n’appartient proprement qu'à Dieu de conseiller (i), parceque tout ce qu'il pense est sagesse, tout ce qu’il dit est vérité : nu donc des plus utiles conseils que Dieu donne aux hommes, c’est de penser souvent à leur derniere heure, et de régler tocTle leur vie sur ie moment qui la doit finir, afin de se détacher par religion de ce qu’ils doivent quitter par nécessité, et de pourvoir, durant le peu de temps qu’ils sont en ce monde, à ce qu’ils doivent être éternellement. Ce fut cette pensée qui remplit l’esprit de notre duchesse, et la porta à reconnoitre son néant, à s’humilier dans la vue de ses péchés, à s’attacher à Dieu seul, à craindre ses jugements, à s’abandonner à sa providence, à espérer en ses miséricordes. Voilà la disposition générale de son cœur : voilà la source féconde de tant d’œuvres de justice et de charité qu’elle a pratiquées : en un mot, voilà des préparations à bien mourir.

Elle se retira de la cour dés qn’elle eut la liberté d’en sortir : sa pénitence ne fut ni tardive ni forcée ; elle vint de la ferveur de la chcrité, et non pas de la foiblesse de l’àge. Au milieu de ses beaux jours, et loin du tombeau, elle commença ce sacrifice d’elleméme, quelle ne vient que d’achever, et mourut

(i) Meum est consilium. Pb. v. 8.

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envieux: ses bienfaits même font des in" rats Si l'ou ne peut ruiuer son pouvoir, on attaque au moins sa réputation. Ceux qu’il punit se plaignent qu’il les persécute: ceux qui ne sont que malheureux croient être opprimés. On lui impute les mauvais succès; et, de tous les malheurs publics, on cherche à lui faire des crimes particuliers. De là viennent les murmures, les plaintes, les calomnies, les conspirations, et les cabales. Ainsi Dieu tempere les prospérités des hommes puissants par des peines presque inévitables , et les abandonne aux traits envenimés de l’envie, de peur qu’ils ne s’abandonnent eux-mêmes à l’ambition et à l’orgueil.

Leurs amis et leurs proches je trouvent enveloppés dans les mêmes peines, et ce fut en ces rencontres que notro femme forte se servit de tout son courage. Elle pardonna, lors même qu’il lui'étoit facile de se venger : elle lassa l’injustice par sa patience : elle soutint avec humilité et avec douceur les plus rudes tribulations de la vie; et, toujours égale, toujours magnanime , elle entretint la paix dans son cœur avec ceux qui lui déclarèrent la guerre. Son aine s’exercoit par ces vertus, pour arriver à la perfection où Dieu l’appeloit ; et ce bon usage des biens et des maux , qui la détachoit insensiblement de la vie, la conduisoit au repos d’une heureuse mort.

D’une heureuse mort ! me voici donc au triste endroit de ce discours, qui va renouveler votre douleur. Quoi donc, tant de trésors n'étoient renfermés nue dans un vase d'areile. et tout ce nue

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