‹ Oraisons funèbres de Fléchier, suivies de celles de TurenneChapitre 8 sur 58 · DE MADAME D’ AIGUILLON · texte numérisé non relu

DE MADAME D’ AIGUILLON

j’ai dit qu’elle fut, n’aboutira qu'à dire qu’elle n’est plus ! Oui , messieurs ; mais ne laissons pas , en la perdant , d’adorer la main qui nous l’enleye , et recueillons les restes précieux d’une vie qui na fut jamais plus édifiante que lorsque Dieu voulut qu’elle finit. Telle est l'heureuse condition des justes. Ils sentent, aux approches de la mort, un redoublement d’ardeur et de force. L’ame se resserre en elle-même, et croit voir, à chaque moment, les portes de l’éternité s’entr’ouvrir pour elle. Les nuages que forment les passions se dissipent, et les voiles qui couvrent la vérité se lèvent insensiblement. Les désirs s’enflamment à mesure qu’ils avancent vers la jouissance du souverain bien, et la charité se consomme par ces derniers mouvements de la grâce , qui va se perdre dans les abimes de la gloire.

Ce furent là, messieurs , les dispositions intérieures de cette femme héroïque , ou plutôt , ce furent les derniers efforts que la grâce de Jésus-Christ fit en elle. Dieu , qui dispense les biens et les maux selon les forces ou les foibl esses des hommes, éprouva par de longues infirmités sa résignation et sa patience ; mais quelque pesante que fût sa croix , elle la porta, et n’en fut pas accablée. On la vit souffrir; mais on ne l’ouït pas se plaindre. Elle fit des voeux pour son salut , et n’eu fit point pour sa santé. Prête à vivre pour achever sa pénitence ; prête à mourir pour consommer son sacrifice; soupirant après le repos de la patrie ; supportant patiemment les peines de son exil ; entre la douleur et la joie , entre la possession et l’espérance, se réservant tout entière à son créateur, elle attendit tout ce qni

M ORAISON lf U N E B R K

pouvait arriver, et ue souhaita que ce que Dieu voudroit faire d’elle.

Mais lorsqu’elle sentit la mort dans son sein , quelle fut sa ferveur et son zele ? Autant de mots , autant de sentiments de piété. Autant de soupirs, autant de transports de pénitence ; elle se jette aux pieds de son juge, et s’accuse comme coupable : elle se prosterne devant son Sauveur, et lui demande grâce. Vous le savez , lideles témoins de ses derniers sentiments. Ce fut «lors que les images de toutes ses actions passées revinrent dans son esprit, pour y être examinées dans l’amertume de son corne, selon les réglés les plus séveres de la vérité et de la justice. Ce fut alors qu’elle épaucha son ame devant Dieu, avant qu’elle parût devant son redoutable tribunal. Ce fut alors que, dégagée de toute affection mondaine, elle employa un reste de force qui la sontenoit pour tourner sur .Tésus-Christ crucifié ces yeux qu’elle avoit déjà fermés pour le monde. Ce fut alors que , dans les exercices de la plus vive foi, de la plus ferme espérance, de la plus ardente charité, de la plus humble pénitence , entre des paroles touchantes et un silence éternel, elle remit sou ame entre les mains de celui qui l'avoit créée. Moment fatal pour tant de pauvres, dont elle étoit la mere et la protectrice ! moment heureux pour elle , qui entroit en possession de l'éternité ! moment triste, mais utile pour nous , si nous apprenons à vivre et à mourir comme elle !

lîélas! nous vivons sans réflexion. A nous voir pousser nos désirs si loin , et faire ces longs projets île fortune que nous faisons, qui ne d i roi t que nous

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