Cf. pi u^ loin, p
4. Cf. plus loin, p. 41-47, les passages sur la morale relâchée
et la morale rigoureuse à l'excès.
5. Où l'orateur sacré doit « s'élever au-dessus de l'homme pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu ».
BOSSUET ET L'ORAISO>^ FUNÈBRE
sacré — bien loin de se senlir plus gêné, plus, timide, plus obligé de complaire à son public — aura au contraire une conscience plus fière de sa mystique autorité d'interprète de Dieu même. C'est ainsi que l'oraison funèbre se relève aux yeux de Bossuet, et se justifie devant sa raison chrétienne.
Un jour, dans un des premiers et des plus curieux sermons de sa jeunesse ^ dans un de ceux où nous le voyons donner le plus de lui-même et confier à son public, volontairement ou non, les intimités de sa pensée, Bossuet, considérant de loin ces grands hommes de la politique que plus tard il devait approcher et toucher , avait dit : « Considérez, chrétiens , ces grands et ces puissants : ils ne savent tous ce qu'ils font. Ne voyons-nous pas tous les jours manquer quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine toute l'entreprise? L'événement des choses est ordinairement si extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît de renverser les desseins des hommes, qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer le monde, et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison suprême qui se sert et se moque d'eux, coimne ils se servent et se mof[uent des autres. » Cette terrible leçon sur les ironies de la Providence, l'oraison funèbre lui donnera du moins l'occasion de la faire entendre, non plus de loin et d'en bas, mais directement aux puissants du monde.
Une autre fois — lorsque, quelques années après, il arrivait à Paris, tout chaud d'une ambition apostolique, — il définissait le rôle et la noblesse du « Prédicateur d avec un orgueil hardi que n'eût pas désavoué Saint-Cyran - : a C'est Dieu que vous entendez par ma bouche^. f> Cette attitude hautaine du prêtre dans l'exercice du ministère de la parole, l'oraison funèbre permettra à Bossuet de l'affirmer encore davantage et plus courageusement. Et s'il goûtait peu les disroin's de ce genre, au point de vue do la parade oratoire, il les rèiiabilitait en les transformant, en faisant de loraison funèbre un sermon que l'image
1. I.(^ seniiou si/r la Lui de Dieu de tfiaô. Voir les Sermons choisis, ('•(!. cl;is«. llaciietto.
'2. Sur les idées do l';d>b»; de Siiiiit-Cyniii, toucliaiit l;i ^'r;indear de \,\ prédit. iilioii, voir Saiiite-UeuNt,
l'orl-lloi/'il. Table aiialyl. du t. VII, aux mots « Saint-Cyran » et M Prèdiitiliiin ».
7i. Sirninii de ItJl'K) Sur la !'</rôle (le IHeu\ Seiiuoii de Hlli2 .Sw/" lu l^rtilieulioii cviUKjclK^ue
xxviii BOSSUET ET L'ORAISON FUiNÉBRE.
de la mort présente pouvait rendre plus imposant, sinon plus cfïicacc.
Mais si cette conception honore grandement son caractère, il est impossible de nier qu'elle n'influe aussi sur la composjtion des oraisons funèbres. 11 suffit de les parcourir pour constater que le texte biblique choisi par Bossuet n'est pas seulcmcjit une épigraphe [ilus ou moins bien appropriée au ciractéro du personnage diupiel — ou plutôt à ])ropo.'i duquel — il va parler, mais que l'idée exprimée i>ar le texte est bien véritidilemcnt présente à ses yeux tout le temps, qu'elle est bien directrice de sa méditation, génératrice de son discours. Et si, d'autre part, ou étudie le plan extérieur des oraisons funèbres, il est aisé d'observer aussi que ce n'est pas la vie du héros (jui constitue le cadre où des développements de morale chrétienne viendraient se glisser comme des épisodes, mais que c'est, au contraire, la morale chrétienne qui fait la substance du discours, et que les faits de la vie du lïéros n'y semblent appelés qu'à titre de démonstrations et d'exemples ^. La maxime morale où se résume chacune des oraisons funèbres n'est pas supplémentaire, et, pour ainsi dire, latérale au discours ; elle en fait une partie essentielle et fondamentale; elle en inspire même le développement historicjue.
Elle en est aussi la règle et la limite.
Car, d'abord, c'est à elle qu'est snrbordonnée la distribution à travers le discours des éléments biographiques. Ainsi dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, peut-être eût-il été préférable au point de vue de l'art que le tableau de sa mort ne nous eût été présenté qu'une fois ; mais, l'idée morale qui domine l'oraison funèbre exigeant que ce tableau fût scindé, il '.'a été.
De plus, ce n'est pas seulement à morceler la biographie qu'aboutit quelquefois cette conception de Koraison funèbre comme un sermon. C'est aussi à la mutiler et à la dénaturer un peu.
Préoccupé surtout et avant tout de son idée morale maîtresse, Bossuet ne prendra dans l'existence de son héros que ce qui sert à la démonstration de cette idée. Mort en 1685, Le Tellier n'était chancelier que depuis 1677; et au contraire il avait été secrétaire d'Etat à la Rucrre durant la meilleure
1. Cf. A. Catien, édition classique des Oraisons funèbres de Bossuet, Introduction, p. vin.
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE. xxix
partie de son existence, de 1643 à 1670 environ *. Mais c'est la « sagesse », la « prudence », les qualités d'intégrité, de pondération morale, de modération que Bossuet veut louer à propos de lui. Il fera donc abstraction de la partie la plus longue, la plus active — et peut-être la moins discutable — de l'activité de Le Tellier; il négligera en lui l'administrateur militaire, le laborieux ouvrier de la grandeur guerrière de Louis XIV, l'organisateur de ses victoires, pour ne considérer que — par un certain côté — l'homme politique, et, principalement, le chef de la magistrature et de la justice. Moins préoccupé de son héros que de son auditoire et de tourner à l'enseignement des vivants le panégyrique du mort, Bossuet prive volontairement celui-ci d'une partie de sa gloire.
Ailleurs, au contraire, si les éloges nous paraissent excessifs, c'est à cette même subordination de la louange à l'édification qu'il le faut encore attribuer.
Quand on voit, dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing, avec quelle magnificence Bossuet exalte la prédication du supérieur (le l'Oratoire -, parfait exemplaire, à l'en croire, de l'éloquence chrétienne, on se demande comment il se peut qu'un orateur doué d'un talent si original et si accompli de tous points n'ait laissé nulle trace dans la mémoii'e des contemporains. Aussi bien leurs témoignages ne confirment-ils point l'enthousiaste dithyrambe de Bossuet. « Ce n'est pas sous ce radieux aspect, dit avec raison l'historien de la prédication française au xvM" siècle, M. Jncquinot^, que les confrères du P. Bourgoing, jugeant en lui l'orateur, nous l'ont i"epi"éseuté. Les honnnagcs (ju'ils rendent à son talent nous domient l'iilée d'un génie plus rassis, d'un mérite plus modeste. » De plus, « un orateur connue celui que Bossuet met en scène n'aurait sans doute pu rien écrire, même dans les genres religieux les plus éloignés du ton (1(> la chaire, sans se révéler par ([uelques traits.... Or les écrits de dévotion que nous avons du P. Bourgoing... ne nous offrent qu'une riche provision de connaissances théologi(iues et un grand fonds de sentiments chrétiens, mis en œuvre avec m(''tlio(le et simplicité, dans um^ langue sérieuse, mais terne, uu peu {rainante, parfois confuse, encore mal débarrassée, à ce (lui! semble, des langes du latin. » L'écrivain qui nous
1. CI. ^iliis loin la Notice de ccUe 1 -2. CI. [ilus loin, p. ±2 m|(|. oraison lunôbro. | ">. Ouvr. cilt'. i». lô'.) »]i].
XXX BOSSUET ET L'OUAISON FUNÈBRE
reste n'est nullement propre à nous donner l'idée de l'orateur véhément et séduisant que nous aurions perdu.
Mais c'est qu'il est assez facile d'imaginer de quelle façon Bossuet composait ses oraisons funèbres. Il invente son héros plus qu'il ne le raconte. La vie du personnage qu'il doit céléhrer suggère pUis ou moins directement à sa méditation chrétienne l'idée de telle ou telle vérité, de telle ou telle vertu, bonnes à recommander à son auditoire : — ici l'idée de la prédication à la fois simple et éloquente, convaincante et pathétique tout ensemble, qui convient aux ministres de la parole sacrée. — Cette idée, il la creuse, il la pousse, et, par le fait de cette illusion semi-volontaire qui est le propre des grands penseurs comme des poètes, il l'applique gratuitement à son personnage. Rêvant un idéal, il le réalise en l'homme qui l'occupe -, et peu à peu il en arrive moins à décrire un portrait d'après la réalité objective, qu'à esquisser un type symbulitiue d'après les souliaits de sa propre raison. Et c'est à ce procédé que le P. Bourgoing a dû d'être si surabondamment loué.
Observez la même altération favorable au personnage dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre. Là, ayant sous les yeux le document qui a servi à l'instruire des faits réels, nous pouvons mieux nous rendre compte de la façon parfois inattendue dont il les déforme, ou, si l'on veut, dont il les transfigure. Le récit fait pour Bossuet par Madame de Motteville lui offrait de certa'ns détails qui nous paraissent, à nous, fort cai'actéristiques, sans qu'il nous semble du reste malaisé de les tourner
1: « 11 est aisé, en relisant l'oraison funèbre du P. Bourgoinj:. dit excellemment M. Jacquinet {ouvr. cité, p. lil-142), de voir dans quel esprit elle a été composée. Là, comme plus d'une fois ailleui"S, Bossuet se |>ropose moins d'exprimer en traits vivants et fidèles l'image d'une créature mortelle que de iorlitier et d'élever les âmes par de généreux préceptes et par de purs exemples.
Si, dans ce portrait (l'un prêtre vertueux, la réalité s'est illuminée et embellie di-s reflets de l'idéal aperçu H conteni]>lé d'abord ; si le liéros.
ians cesse conlronté avec le l\jie du vrai ministre de Jésus-Cbrist, a fini p>i ne plus s'en distinguer; l'ora-
teur sacré n'a pas voulu flatter une mémoire, mais instruire, édifier une assemblée de prêtres en jiosant au milieu le modèle du pasteur accompli. Celle oraison funèbre, oserai-je le dire, est en partie l'éloge du Prêtre : c'est un admirable sei'nion sur l'esprit et les obligations delà prêtrise au moins autant ?|ue l'éloge du vénérable Oratorien.
•ar là, ce beau discours sacerdotal ofl're de grands rapports avec l'éloquent panégyrique de saint Suli)ice, où la fête d'un jtrêtre béatifié a permis à Bossuet d exposer dans toute leur étendue les redoutables devoirs de la cléricature et d'en célébrer toutes k'b jiraudeurs. »
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE. xxxi
■i la gloire de la courageuse veuve du roi décapité. Ainsi cet épisode de la fuite d'Henriette, poursuivie à travers la Manche par les vaisseau.x républicains : c Étant à fond de cale pour so garantir des coups de canon », et « dans la créance qu'elle lUait être prise » par l'ennemi, « elle fit venir le pilote et lui :ommanda de ne point tirer, d'avancer toujours chemin, et s'il voyait qu'elle ne pût échapper, de mettre le feu aux poudres * ». Et certes, le rappel de cette résolution de la digne lille do Henri IV était bien fait pour achever de peindre ce caractère J'héro'ine chevaleresque; sans compter que les gages donnés par la reine d'Angleterre, avant et après, de sa piété profonde et docile, permettaient parfaitement à Bossuet de tirer parti de cette défaillance encore si honorable pour relever les côtés irréprochables de cette excellente chrétiemie. Mais cela ne se fût point accordé avec le plan et le but du discours, moins fait, selon Bossuet, pour lionorer la reine défunte que pour édifier les puissants de la terre. Il veut montrer que dans la mauvaise fortune comme dans la bonne, les grands doivent s'humilier sous la main du maître suprême avec une égale soumission; — or il faut, pour donner corps à cette leçon, qu'Henriette ait pratiqué constamment cette double patience; — il convient donc d'exclure de sa vie un accident où visiblement elle s'en est départie -. Bossuet, lui aussi, peint moins les hommes « tels qu'ils sont », que « tels qu'ils devraient être ». Il les peint tels qu'il lesveut^, pour qu'ils puissent servir de modèle à ses niditeurs. La préoccu]iali()n d'être utile prime chez lui tout