DES PERSONNAGES QUE BOSSUET LOUE
J'ajoute que la façon même dont Bossuet modifie à son usage la conception de l'oraison funèbre contribue encore dans une certaine mesure à l'éloigner de la vérité historique.
Le but qu'il se propose, il l'exprime avec netteté dès ces premiers discours où se trahissait, nous l'avons vu, son peu de goût pour le genre lui-même. L'oraison Cunèbre est « indigne » de l'Église si elle ne se propose que la louange des morts; mais « un objet plus noble » lui est permis. Elle peut « faire contempler aux auditeurs la commune condition de tous les mortels, afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses ^"ï>. Elle peut, rejetant « toutes les considéralions profanes », ne viser à la « consolation » de la famille du défunt que par des « réflexions tirées des principes du christianisme», et propres à al' instruction de tout le peuple -y).- Et si parfois l'orateur consent à rappeler « en passant » quelques côtés de la vie du personnage à propos duquel il parle, que ce"soit pour s'élever aussitôt de ces faits iiarticuliers et méprisables à des idées générales, apjilicablcs à tous, à de « saiiTtes » spéculations dont le chrétien disparu ne sera que l'occasion et le prétexte ^. C'est ainsi que, dans l'oraison funèbre d'Yolande de Monterby, décédée à plus de quatre-vingts ans, Bossuet se rabattait, d'une façon un peu imprévue, sur la question de la « brièveté de la vie » ; — c'est ainsi que, dans l'oraison funèbre de Henri de Gornay, îiprès avoir rappelé en quelques mots la noble généalogie de ce gentilhomme, il se rejetait sur la « vanité de la noblesse ».
Les discours suivants proclameront non moins librement, mais appliqueront avec plus d'adresse, la même méthode. L'éloge du P. Bourgoing donne lieu à Bossuet de traiter, dans le premier point, des conditions de la prédication vraiment
1. Ornisnn funèbre (CVulrnulc \ 2. Or. fnu.dc Henri de Gornnij. de Monterbij. \ ô. Ibidem.
BOSSUET ET L'ORAISON FUNÈBRE
chrétienne'; dans le second point, il déclare qu'il ne « croit pas s éloigner de la suite de son discours », si d'abord il trace en peu de paroles » — de fait, en six pages - — « un plan de la sainte Église, selon le dessein éternel de son divin architecte »; enfin ^, dans une péroraison où le P. Bourgoing paraît bien oublié, il fait un large tableau de la lutte clu'étienne de l'âme contre le corps et de la sainte mort de l'homme de bien après ce combat. — Plus précise et plus développée dans déloge — sans doute à cause des liens d'amitié et de reconnaissance qui unissaient Bossuet à Nicolas Cornet et de l'importance particulière qui s'attachait au nom du feu grand maître de Navarre, — l'oraison funèbre de ce personnage n'en fait pas moins la place très ample aux développements généraux *, instructifs et pratiques. — Dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, on sait avec quelle impérieuse hardiesse Bossuet crie à son noble auditoire qu'il veut a instruire les grands de la terre et les puissants du monde », en étalant à leurs yeux dessillés « ces grandes et terribles leçons » que Dieu leur donne souvent sans qu'ils sachent les entendre. — Dans celle de la duchesse d'Orléans, quelque touchant que soit le sort d'Henriette d'Angleterre, il ne songera qu'à élargir la question, qu'à « déplorer » dans ce seul malheur « toutes les calamités du genre humain », qu'à « faire voir dans une seule mort la mortel le néant de toutes les grandeurs humaines ». — Dans celle d'Anne de Gonzague, il visera tout le temps à rendre ses auditeurs « plus chrétiens », et « à porter la lumière dans leurs yeux ». — Dans celle de Le Tellier, il tiendra surtoutcà remarquer « des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter ». — Enfin il n'est pas une seule de ces oraisons funèbres dans laquelle, sans se lasser ni craindre de lasser ses auditeurs, il n'appuie longuement sur la nécessité de ne pas ajourner à la dernière heure cette préparation à la mort qui doit être la maîtresse préoccupation du vrai chrétien. Ainsi l'orai-. son funèbre n'est chez lui qu'un sermon, un sermon sur un plus grand théâtre, un sermon adressé à un auditoire plus éminent^, dans des circonstances plus solennelles, et où l'orateur