Mémoires de Gourville, ibid., p. 7G
DU PRINCE DE CONDÉ
retraite devant M. le Prince et jure qu'on ne le reprendra pas à des controverses si orageuses^); — c'est même seulement quand il éprouve quelque contrariété ou quelque surprise de la part des événements. Un fin diplomate, Hugues de Lionne, le dépeignait ainsi, en 1656 : « S'il arrive qu'on lui refuse une simple bagatelle, alors il n'est plus maître lui-même de ses mouvements ni de ses actions ; il ne se souvient ni ne soucie plus de toutes les paroles données, et traite ses amis comme ses plus grands ennemis. » Fût-il même dans un état à « avoir besoin de tout le monde » , il ne peut « se contraindre » ni gagner sur lui a de ne s'emporter pas, dès qu'on ne fait pas absolument et aveuglément tout ce qu'il veut^ ». « L'impétuosité de son humeur, dit un autre observateur du temps, est au-dessus de toutes choses ; il s'est emporté mille fois par la surprise de quelque affaire imprévue et même contre sa résolution^. »
Cette humeur sauvage, cette inconscience brutale — plus fréquente peut-être qu'aujourd'hui en des temps où la politesse des mœurs était nouvelle, et chez les princes surtout, dont la condition semblait les placer au-dessus de l'humanité, — cette humeur, les conseils et l'autorité du feu prince de Condé l'avaient longtemps matée chez son fils. Quand les lettres du duc d'Enghien à la Régente étaient trop vives, le prince les supprimait sans hésiter*. Privé de ce guide, jeté dans un milieu de politiciens et de politiciennes rompus à tous les mensonges et experts en toutes les perfidies ; n'ayant plus, à Paris, à la cour, cette distraction toujours efficace que les besognes militaires offraient à sa fougue exubérante, le prince de Condé devait fatalement en être la victime. Une fois entré
i.Bolœnnnel LouisRacino, Mém.
sur In vie de son père. — « La jireiiiifTi; Daupliiiic avait un pa^o,..
(|ui ('lait sii|)éri('nr aux jnnoursrd'écliccs] les plus liat)il(îs. Fou JL le Prince lit un jour une; partie avec lui, et croyait <;a);nor; mais ce fut le |iai;(' (jui remporta la victoire.
Quami le l'iince vil ([u'il était écliec et mat, il se mit dans un tel trausjiort (ju'il saisit sa i»erru((uo et la jeta à la tète de ce petit fjarçon. « Ducliesse d'Orléans, Corrcs-
RossuKr. — Or. l'un.
pondnnce, éd. Rrunct, 1. 1, p. 3li.
2. Dépèche du 18 se|»tembrc 1656, citée par le duc dWumale, t. 111, p. 48-50.
ô. Purfrnit hisforiqiir du (jrnud Condé (par un anonyme contemporain) dans le recueil intitulé Rca/<'/7 6'. Paris, 175\t. p. 112.
-i. « Elle (votre lettre) était cana- Ide de "^^'itor nos aflaires; vous allez un peu bien vite et ]irenez les choses trop à Cd'ur. « Lettre citée parle duc d'Aumale,t. IV, p. 148.
ORAISON FUXÈBRE
d;ins rintriguf, il n'y porta d'autre politique que l'entêtement et l'emportement. Incapable de se contraindre et de ménager ses adversaires ou même ses amis, il ne sut que malmener les uns et foncer sur les autres, sans écouler rien que les inspirations d'une humeur que lorgueil vint encore rendre plus intraitable.
Car si son emprisonnement par Mazarin, après les services que le prince de Coudé venait de rendre au gouvernement, fut une ingratitude maladroite, il faut avouer que Coudé — et c'est ce que Bossuet oublie ou ignore — avait tout fait pour la provoquer'. Et si sa délivrance un an après par le même Mazarin fut une faiblesse, il est aisé de constater qu'il ne fit rien pour tirer parti de ce succès d'Anne de Gonzague^ et de ses amis. En peu de mois — février-juillet 1651, — il trouva le moyen de s'aliéner une fois de plus et la reine dont il venait de triompher, et les Frondeurs parlementaires dont l'alliance l'y avait si puissamment aidé, — le tout pour céder, avec une sorte d'obstination rageuse, à ses ressentiments. — La piteuse histoire de Coudé, dans ces deux années, ne saurait être comprise ni expliquée si l'on n'y faisait pas intervenir à chaque instant, à côté môme de l'ambition, l'orgueil et ses violences. Bossuet a pu montrer avec vraisemblance la part qu'a eue cette passion si souvent aveuglante dans la conduite des grands hérésiarques'; il aurait pu, s'il n'avait pas été retenu lui-même par sa sympathie pour Coudé, la montrer aussi chez ce grand rebelle, dans l'àme duquel subsistait évidemment l'atavisme de ces féodaux superbes, impétueux et féroces, qu'il comptait parmi ses ancêtres : les connétables de Bourbon et de Montmorency.
Mais toute cette partie de la vie de Coudé est assez connue pour que nous n'ayons pas à y insister ici. Notons seulement deux points qui se rapportent à l'oraison funèbre de Bossuet. Les contemporains ont trouvé choquant que l'orateur osât toucher irrespectueusement aux « malheurs » et aux « fautes » de Coudé : nous, nous serions plutôt étonnés que, tout en l'excusant, il ne parle pas en termes plus forts du crime de trahison qu'il commit en passant aux Espagnols (5 septembre 1652) et eu
1. Voyez Chéruel, Histoire de la minorité de Louis XIV, t. III, p. 286 et suiv. ; Gaillardin, Histoire de Louis XIV, t. I, p. 529 et suiv. ;
Duc d'Aumale, t. Y, p. 6d-3G9.