‹ Orateurs canadiens-français aux Etats-Unis [microforme]Chapitre 13 sur 29 · M.LE PRESIDENT, MESDAMES ET MESSIEURS · texte numérisé non relu

M.LE PRESIDENT, MESDAMES ET MESSIEURS

Tout d'abord je sollicite votre protection pour deux motifs ; en premier lieu, je viens d‘un pays situé au-delà des limites des Etats-Unis, puis je suis ému au-delà de toute expression par le spectacle qu'il m'est donné de voir ici ce soir. J'ai franchi mille milles pour assister à cette réunion de commerçants de bois, mais cette réunion est composée d'hommes si différents de ceux que je suis habitué de rencontrer au Canada, au-delà de la ligne 45ème, la différence est tellement grande entre ceux-là et les convives que je vois réunis ici qu'il m'est difficile de m’orienter. Nous avons vu, nous Canadiens, le commerçant de bois tel que l'industrie naissante nous l’a présenté, nous le voyons parcourir les forêts du Canada, mais jamais, M. le Président, ai-je rêvé que cette industrie pouvait offrir un spectacle aussi superbe que celui qu'elle nous présente ce soir. (Bravos.)

Je vous ai été présenté, Mesdames et Messieurs, comme étant le Vice-Président de la Chambre: des Communes du Canada. Depuis que je suis à Washington, il m'a été donné d'entendre beaucoup de choses sur le compte des orateurs en général, et on m’affirme que le Speaker qui, -malheureusement pour lui, mais heureusement pour moi, —n’est pas ici ce soir, exerce dans cette grande République

une autorité que le Speaker du Canada n'oserait jamate rêver de s’attribuer.

Je désire de suite mériter votre indulgence et surtout solliciter humblement celle des dames avec espoir de succès, et pour cela je m’empresse de leur dire que si mes cheveux sont devenus prématurément presque blancs, cela n'a pas été parce que j'ai fait beaucoup de discours, mais bien parce que j'en ai entendu un grand nombre.L’expérience m'a done enseigné ce que c’est que d’entendre des discours, Aussi n’ai-je nullement l'intention de franchir la limite voulue, me souvenant fort bien des paroles qu’il m'a été donné d'entendre, il y a à peine deux semaines, à un banquet de journalistes donné à New-York, auquel j’ai eu le plaisir d'assister, et où le Président imsinua délicatement aux orateurs, que “s'ils voulaient être immortels avec eux, ils devaient se garder d'être éternels maintenant.” (Bravos.)

Je suis venu ici avec la mission d’être l'interprête de la section canadienne de votre grande association. Vous, vous l’appelez “ Nationale”, mais le temps n’est pas lointain, je l’espére, où il vous faudra lui donner le nom d’Internationale. (Bravos). J’en suis à ma première visite à Washington, et j’y viens, non pas comme marchand de bois, mais à titre d’ami, de voisin sympathique, et de sujet anglais. (Bravos.)

De grandes choses ont été accomplies dans le midi de ce vaste continent par une partie de la grande famille anglo-saxonne. Mes dernières quarante-huit heures ont été absorbées comme auraient pu l'être ces mêmes heures vécues par un pélerin visitant La Mecque. J'ai vu ici une démocratie triomphante poussant jusqu'aux dernières limites l'application des principes d’un gouvernement créé par le peuple et fonctionnant exclusivement pour le bénéfice du peuple. (Bravos.)

Hier, au moment où je gravissais la colonne unique qui a été érigée à la mémoire du Père de sa Patrie, et que

je lisais sur les pierres qui composent cette colonne les inscriptions des différents Etats et des pays étrangers unis dans un tribut de respect à adresse de l’un des plus grands hommes que l'univers ait jamais connu, j'étais fier de songer que ces choses avaient été faites par des hommes qui appartiennent à la même race que les Canadiens; et, ce matin, lorsque j’eus le plaisir de visiter la Maison Blanche pour offrir mes hommages à l’homme qui est aujourd’hui le représentant autorisé de la nation, je me suis senti profondément ému à la vue des deux témoins silencieux qui trônent en face de la Maison Blanche, des deux statues de granit qui m'ont rappelé tout un monde de l'histoire du passé.

En vous disant que mes ancétres étaient Français, vous comprendrez de suite, quelle émotion fit tressaillir mon cœur lorsque j’apercus les statues de LaFayette et de Rochambeau ! ies ancêtres sont devenus sujets anglais, non par la naissance, mais par les hasards de la guerre; et si le vieux drapeau blanc de France cessa de flotter sur les remparts de Québec sept ans avant la Déclaration de Independance, nos historiens canadiens croient y voir un fait destiné à préparer les voies à l'absolue liberté que vous avez conquise plus tard pour votre propre pays. Nous, de la province mère, considérons la France comme nous ayant donné l'existence, et nous croyons aussi que cette même France a, dans une large mesure, assuré au peuple américain, la liberté dont il jouit aujourd’hui,

Il est fort heureux, Mesdames et Messieurs, que les relations qui existent entre le Canada et les Etats-Unis soient à l'heure qu’il est, des plus amicales, J'aurais été heureux que vous eussiez été les témoins de la réception enthousiaste et cordiale qui fut faite, il ÿ a quelques semaines, par le Gouverneur Général et les citoyens d'Ottawa, à votre distingué Secrétaire d'Etat, lorsqu'il est venu faire une visite de courtoisie à notre Capitale. Tous les ans, des

réceptions publiques sunt faites dans nos villes de Montréal, Toronto, Québec et Ottawa, à vos sociétés qui viennent nous visiter, apportant avec elle le vieux drapeau que vous respectez et aimez tant,

Le monde marche et les idées avec lui. Dans son discours fait au Canada, M. Root appela l’attention sur le fait—lequel a-t-il dit, est unique dans l'histoire du monde entier—que nos deux peuples, demeurant l’un à côté de l’autre, sur une frontière ayant plus de trois mille milles de longueur, sont toujours restés en bonne amitié et ont toujours échangé des relations de bon voisinage pendant quatre-vingt-douze ans, et cela par un simple échange d’influence, sans avoir pour commander le respect de l’un ou de l’autre;autre chose sur les Grands Lacs qui les séparent, qu’un simple vaisseau de cent tonneaux armé d’un seul canon de dix-huit livres. Nous avons, évidemment, donné au monde, un grand exemple de paix et de bonne entente. Le peuple canadien croît qu’il est de son intérêt de demeurer aussi longtemps que la Providence le voudra, partie intégrante de l’Empire britannique. Nous avons cette conviction,parce que nous avons trouvé dans les replis du drapeau anglais, le magnifique système de gouvernement qui est admiré et désiré par toutes les nations de l'univers. Nous faisons partie de l'Empire britannique, mais personne mieux qu’un Américain sait que si jamais les Etats-Unis ont besoin d’un ami, ils le trouveront parmi ceux qui vivent à l’ombre du vieux drapeau anglais. (Bravos.)

Nous, Canadiens, constituons ce qui reste des vieux pionniers du continent de l'Amérique Septentrionale. Vous nous avez précédés, vous avez les premiers abandonné le toit familial, et vous avez pris votre essor librement, et vous étonnez le monde par vos actes grandioses. Vous avez fondé une république dont les hauts faits jettent dans l’ombre les Républiques des César et toutes les autres qui furent créées auparavant. Vous avez marché de l’avant.

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Le jour viendra, sera-ce dans dix ans, dans vingt ans, ou dans cinquante ans ?—lorsque, dans le cours naturel des événements, le Canada prendra à son tour la position à laquelle il a droit parmi les peuples les plus avancés de l'univers, Rien ne nous presse, Pour le moment nous sommes citoyens de ce grand Empire, ami des Etats-Unis, et partisan de la cause de la civilisation à travers le monde, Sous ce drapeau nous avons trouvé ce que vous avez dans cette République, un Gouvernement sorti du sein du peuple, administrant les affaires publiques avec le concours du peuple et dans les intérêts de ce même peuple. Sans que nous soyons obligés de contribuer un seul dollar pour le maintien de l'armée et de la marine de guerre de l'Angleterre, nous y avons trouvé ce respect que tout sujet anglais ou tout citoyen américain jouit dans n’importe quel pays de l’univers. Le dernier soldat britannique—et c'est là un fait historique—le dernier soldat britannique a laissé le continent de l'Amér'que Septentrionale, il y a douze mois, lorsque le Gouvernement Canadien prit charge de la garnison du vieux fort de Halifax. Le soldat anglais s'en alla, apportant le meilleur des souvenirs, et ramenant à la vieille mère-patrie un drapeau quiatant fait pour le bien de l'humanité, Nous savons ce qu” les Etats-Unis possèdent, nous connaissons votre race, et nous apprécions l'élévation de sentiments de vos citoyens; nous n’ignorons pas les exemples que vous avez donnés au monde, mais la Partie septentrionale de ce continert est aussi vaste en étendue que la vôtre et elle est encore un livre fermé pour ainsi dire. Nous ne commençons qu’à feuilleter quelquesà unes des pages de ce volume, et notre pays, avec ses six iP millions à peine de population, soit moins que la population de votre Etat-Empire te New York, a réussi au cours des vingt dernières années, à construire deux voies ferrées transcontinentales, et nous sommes aujourd’hui à en Construire une troisième, et, rivalisant avec vous, pen-

dant que vous percez le canal de l’Isthme qui relie les deux Amériques, nous sommes à créer ce nouveau chemin de fer transcontinental, qui suivra la route la plus courte entre l'Europe Septentrionale et l'Orient. Nous donnons à notre patrie un nouvel acte de naissance qui lui avait manqué par le passé, car pendant des années nous étions des unités isolées, nous étions sans cohésion. Un jour trois ou quatre Ecossais vinrent au Canada—il y a ici des Ecossais, je le sais maintenant—et ces Ecossais prédirent que ce qui avait été fait aux Etats-Unis pourrait être répété dans la Confédération Canadienne. C’étaient Lord Strathcona, Lord Mount Stephen—ci-devant George Stephen—et autres gens de ce calibre. L’un construisit le chemin de fer Canadien du Pacifique, l’autre créa la navigation océanique, entre Liverpool et Montréal. Dès ce moment le Canada entra hardiment dans la voie du progrès.

Qu'est-ce que l'avenir nous réserve maintenant ? Personne ne peut dire d’une manière formelle, ce que l'avenir réserve aux Etats-Unis et au Canada, et quel sera le développement industriel de ces deux grands pays. Mais s’il m'est permis de parler au nom de ln Chambre des Communes du Canada, au nom du peuple canadien, abstraction faite de toute idée de races ou de croyance, je puis vous dire, Mesdames et Messieurs, que vous avez dans le Canada, un voisin sympathique, un voisin qui suit avec admiration vos progrès incessants. (Bravos).

La grande industrie dont vous vous occupez aujourd'‘hui, fut pendant longtemps, la plus importente au Canada. Les vieux coureurs des bois, ces hardis aventuriers, ces découvreurs frangais, qui, partis de Québec, dans leurs canots d’écorce, remontérent le grand fleuve, traversèrent les grands lacs, et descendirent le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans, jetant en route, les bases de grandes villes sur le Mississipi et d’autres cités sur les bords des grands lacs, ceux-là, Messieurs furent le, pionniers de

Pindustrie forestière. Les descendants de ces fondateurs de villes sur ce continent sont, dans ma Province, les canadiens-français d’aujourd’hui et je puis affirmer, sans crainte, que comme travailleurs dans la forét, ils n’ont pas leurs égaux nulle part. L’exploitation forestière qui fut, pendant longtemps, la principale industrie au Canada, est tombée aujourd’hui au troisième rang.

A l’origine le colon, en s’emparant de la terre, n’avait qu’un objet en vue: défricher le sol af d'y trouver sa subsistance et celle de sa famille. La forêt était l'ennemi. Mais au cours des deux dernières décades—grâce à la prévoyance et aux efforts d’hommes distingués tels que le directeur du Service des forêts aux Etats-Unis,à Vintelligente initiative de Sir H. Joly de Lotbiniére, au vif intérét manifesté par Sir Wilfrid Laurier et quelques autres,—les canadiens se rendent compt2 que le temps est arrivé de protéger méme nos forêts. C'est ce que vous faites vous-mémes aux Etats- Dnis.

Tl y a quelques années, la Province de Québec adopta une loi—je dois dire en passant que la race francaise de la Province de Québec est bénie de nombreuses familles—par laquelle le pére ou la mére de 12 enfants vivants avait droit gratuitement à cent ucres de terre du domaine public. (Bravos).

Quelque grande que soit la Province de Québec,— trois fois la superficie de PAllemagne et quatre fois celle de la France.—il y avait à peine six ans que cette loi était en vigueur qu’on dut la rappeler, de crainte de voir passer tout le domaine aux mains de ces pères de familles. (Bravos frénétiques et rires).

Mesdames et Messieurs, parlant du vif intérêt que nous prenons à vos progrès en général, laissez-moi vous dire que depuis mon arrivée ici hier au matin, j'ai eu le plaisir de rencontrer un certain nombre de personnes dont les pères étaient canadiens; d’autres dont l'enfance s’est

écoulée dans les magnifiques provinces canadiennes baignées par l'Atlantique; d’autres encore venant des rives superbes de nos grands lacs, et qui sont devenus citoyens américains. Laisssez-moi vous dire, Mesdames et Messieurs, du plus profond de mon cœur, que lorsqu'un canadien devient citoyen américain, vous ne sauriez avoir un meilleur citoyen (Bravos). Jamais vous ne pourrez voir un homme plus loyal à votre drapeau.

Mais les circonstances changent. La Providence a béni vos cfforts durant un siècle. Pendant cent ans, vous avez captivé l'attention du monde. Les Etats-Unis ont attiré chez eux la jeunesse et la virilité de toutes les nations; le monde entier a appuyé vos efforts pour faire de ce pays ce qu’il est aujourd'hui. I] semble maintenant que les desseins de la Providence se portent vers la partie nord de ce continent, et qu’une nation se lève sur cet hémisphère occidental, —rivale amie des Etats-Unis.

Nos débuts sont modestes ; cependant, l’année dernière, cinquante mille colons américains ont traversé la frontière, se dirigeant vers le Manitoba et l'Ouest Canadien, pour y prendre des terres et se fixer au Canada. Il en est venu de tous les Etats de l’Union Américaine mais principalement du Minnesota, du Wisconsin, du Michigan, du Montana, de l'Etat de Washington. Ils sont les bienvenus. Avec notre population restreinte, nous ne pourrions entreprendre au Canada, de nous assimiler toutes les races qui nous viennent de l'Europe, mais nous sommes toujours heureux de tendre une main cordiale à l’américain dont l’âme s’est toujours nourrie de ces deux grands principes de gouvernement: légalité du citoyen devant la loi et des droits égaux pour tous. Nous nous mettons à l’œuvre aujourd’hui. Nous entendons donner au continent américain, sa deuxième grande nation. Le président de ce banquet a dit, aimablement, que je n'étais pas prophète dans son pays, bien que je puisse l’être dans le mien; ce que je n’admets

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pas, car un homme n’est jamais prophète dans son propre Pays. On vous a parlé de l’annexion du Canada aux Etats. Unis. Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais je puis dire ceci, en toute sincérité, Mesdames et Messieurs, que, quoiqu'il arrive, nous, habitants de la partie septentrionale de ce continent, nous nous efforcerons toujours de maintenir intacts les grands principes de notre mèrepatrie. (Bravos). Nous sommes les fils de la Grande- Bretagne, et dans cette Grande-Bretagne, se rencontrent des Anglais, des Ecossais, des Français et des Irlandais. Dans tous ces éléments, il se trouvera des hommes capables d’édifier d’autres nations.

Il y a ici présents des Canadiens qui exercent la même industrie que la vôtre. L’honorable M. Edwards, membre du Sénat Canadien, est une autorité en matière de tarif. I} vous dira que l'on a conseillé au peuple canadien de traverser l'océan, pour y trouver des débouchés qui nous étaient refusés aux Etats-Unis. Il a été grandement question de tarif, et je n’entends pas en parler davantage. Mais je puis dire que le Canada, tout petit qu’il soit, est encore l’un de vos principaux clients, venant le troisiéme par ordre d'importance. Le premier est la Grande-Bretagne, l’Allemagne vient en second, et le Canada ensuite. Nous achetons des Etats-Unis pour deux cents millions par année, ce qui est plus que tous les achats combinés de l'Amérique méridionale. Notre exportation aux Etats-Unis n’atteint pas cent millions, pendant que nous vendons trois fois ce montant à la mère-patrie où nous avons un marché libre échangiste qui nous a été refusé ici. Au lieu d’aller du nord au sud, nous avons dû renverser l’économie géographique,et étendre notre commerce de l’Est à l’Ouest. Aujour. d’hui notre commerce suit deux grands courants, d’un côté par l'Atlantique, de l’autre par le Pacifique. Soyez certains cependant qu’en tout temps, pour des causes justes, nous serons toujours prêts à vous tendre une main cordiale.

(Bravos. )

Mon dernier mot, Mesdames et Messieurs, sera sous forme d’excuse aux dames de les avoir retenues si longtemps; mais elles me pardonneront facilement quand elles sauront que je suis canadien, —d'origine française et irlandaise,—et qu'il est d'usage au Canada, dans nos fêtes patriotiques d’exalter par dessus tout, les vertus de la femme. Et s'il m'était permis de parler au nom des Canadiennes, je ferais part à cette superbe réunion, qu'elles nourrissent envers leurs sœurs Américaines les sentiments que j'avais mission d'offrir aux convives de ce ban- Quet. (Applaudissements prolongés. )

Nore: Les deux discours qui précédent ne sont pas les seuls que M. Marcil a fait aux Etats-Unis. Ilen a prononcé deux autres: l'un, devant la Société Historique de Pittsburg, en Octobre 1906; l’autre, au banquet de I’ Association des Editeurs de journaux américains, à New-York, à l'Hôtel Waldorf-Astoria, le 21 février 1907.

De fait, M. Marcil est l'un de nos orateurs les plus connus et les plus estimés

aux Etats-Unis, et son prestige y égale, pour ainsi dire, celui dont il jouit dans les centres canadiens, anglais ou français.

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