‹ Orateurs canadiens-français aux Etats-Unis [microforme]Chapitre 21 sur 29 · M. LE PRESIDENT, MES CHERS COMPATRIOTES · texte numérisé non relu

M. LE PRESIDENT, MES CHERS COMPATRIOTES

Mon excellent ami, M. l’abbé Charland, avait invité sir Wilfrid Laurier à traverser la frontière à l’occasion de ces fêtes. Le premier ministre, appelé à Londres pour promouvoir et défendre les intérêts canadiens, a dû remettre à plus tard le plaisir de vous rencontrer, et il m'a prié d’être auprès de vous l'interprète de sa pensée. Puissé-je au moins vous convaincre de sa profonde admiration pour votre patriotisme si ardent, si généreux, et de sa sincère gratitude pour votre indéfectible attachement à la terre natale. Les journaux nous ont appris que sir Wilfrid célébrait cette année la Saint-Jean-Baptiste à Paris. Croyez bien qu'en rappelant à la France la vitalité du peuple canadien, il n'a pas manqué de signaler la survivance quasi-miraculeuse de ces Franco-Américains, plus déterminés que jamais à perpétuer sur le sol de la République les traditions de la patrie absente.

Mes chers compatriotes, ce n’est assurément pas ici, dans l'Etat du Maine, que vous devez vous sentir à l’étranger. La frontière n’est pas loin; tout au plus quelques heures de marche, et vous voilà à l’aboutissant des routes de la province de Québec et de l’ancienne Acadie. Et puis, il y a telle chose dans l’histoire de la diplomatie moderne que le traité d’Ashburton. Si je ne craignais de blesser certaines susceptibilités, je dirais que ce traité nous a enlevé à nous

du Canada, ce qui, en jetant les regards sur la carte des Etats-Unis, semble nous appartenir par droit de nature. Mais ne réveillons pas d'anciennes querelles, afin d'éviter d'en faire naître de nouvelles, Ce que je voulais dire, vous l'avez sans doute deviné. Les Canadiens, qu'ils soient du Maine, du Michigan ou de l'Orégon, sont partout chez eux, dans aucun des Etats de l'Union. I y a longtemps que Bancroft et Parkman ont rendu hommage a nos ancétres, les Français. Dans la vallée de l'Ohio, sur les rives du Mississipi, dans la région des grands lacs, à travers les prairies de l'Ouest, et jusqu'aux retraites les plus inaccessibles des Montagnes Rocheuses, ce sont des voix françaises qui, les premièrcs, chantèrent l'hymne du Créateur. Les Américains ont voulu honorer la mémoire de ces héros de la première heure, missionnaires et découvreurs, en érigeant une statue au Père Marquette dans Ja salle des pas perdus, sous le déme majestueux du Capitole à Washington. Ce monument synthétise l'une des plus glorieuses pages de l’héroïsme français à travers le monde. La participation active de la monarchie française aux guerres de l’indépendance américaine n'est-elle pas aussi un légitime sujet d’orgueil pour tous ceux qui se réclament de l’ancienne mère-patrie ?

Oui, je le repète, vous êtes ici chez vous, et c’est le front haut que vous devez marcher au milieu des races qui vous entourent. Vos origines sont vraiment telles que les historiens du Nouveau-Monde les ont décrites, nobles et pures. Vivant au sein de la plus grande des Républiques et au contact d'une démocratie de plus en plus envahissante, vous avez pour vous la royauté de l’histoire et l’aristocratie des traditions.

Vous avez élevé vos conventions annuelles à la hauteur d’une institution, et vous avez bien fait. Nous, vos frères du Canada, qui croyons beaucoup savoir, et qui pourtant aurions mille choses à apprendre de vous, ne pourrions-

nous pas tirer profit du bel exemple que vous nous donnes ? Les conventions vous permettent de faire le dénombrement de vos forces—une chose essentielle en pays étranger surtout ;—par elles vous étudiez et discutez les questions d'intérêt vital pour votre race; par elles encore, vous avisez aux mesures de protection rendues nécessaires par d’étran- Ses aggressions; grâce à elles, vous affermissez ces nombreuses et si utiles sociétés de bienfaisance et de secours mutuel que j'ai vu défiler ce matin, dans les rangs de la procession. C’est en dressant ainsi, chaque année, le bilan national, que vous prenez conscience de vous-mémes et que vous avivez ta pure flamme des chéres traditions.

Afin de conserver le caractére distinctif de votre race, vous vous appliquez a soutenir les efforts de votre clergé dans sa lutte courageuse en faveur de la langue-frangaise. Les prétres canadiens veulent que vos enfants apprennent à prier Dieu en français. C'est une tâche trop belle et trop patriotique pour songer à s'y soustraire, A chacun de vous done, l'obligation de continuer au foyer le travail commencé à l'école et à l'Eglise, Votre langue maternelle— “cette langue aux douceurs souveraines "—ayez pour elle une tendresse toute filiale. Quiconque renie sa langue, n'est pas loin de renier la foi de ses pères, N'oubliez pas qu’autour de vous, dans les universités américaines, parmi les gens de lettres, l'on cultive avec amour la langue française, Ah! messieurs, l'exemple vous vient de haut lieu, puisque le premier citoyen de ja République, M. Roosevelt, manie notre langue avec une remarquable facilité, et que Vinstitutrice de ses enfants est une ( ‘anadienne-Française,

de Québec. L'on parle le français à In Maison Blanche !

Je suis heureux de féliciter le clergé canadien-français des Etats-Unis, de la magnifique organisation paroissiale qu’il a su établir et consolider un peu partout dans la République. Groupant nos compatriotes autour du clocher où brille la croix, le clergé s'est, comme toujours,constitué le

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gardien de nos croyances. Soyons-lui toujours reconnaissants de ce zèle éclairé, puisque sans la foi catholique, le Canadien-français cesserait d'être lui-même.

Je devrais terminer ces remarques et céder la parole à d’autres orateurs que vous avez hâte d'entendre, mais au risque de paraître présomptueux, je me permettrai d'offrir quelques conseïls à ceux de mes compatriotes qui appartiennent aux classes ouvrières, Messieurs, n’oubliez jamais que vous vivez dans une République, où chaque homme est maître de sa destinée. Les races qui composent la république américaine sont toutes plus ou moins bien douées, mais elles sont toutes laborieuses et d’une activité fébrile. La nôtre n’est inférieure à aucune, si elle veut comprendre le devoir du moment, “ si elle sait vouloir. ” Or, le travail est une loi qui s’impose à tous; il grandit l’homme et l’ennoblit ; il est la condition de son existence et l’instrument de ses progrès. Le travail assure à celui qui s’y livre une indépendance et une dignité de vie à laquelle l’homme oisif ne saurait prétendre. Pour être fructueux, le travail doit être facilité par l'éducation, par l’école. Est-ce aux Etats- Unis qu’il faut rappeler aux pères de famille la nécessité de faire instruire les enfants ? Qui d’entre vous manquerait envers les siens à Fun des devoirs essentiels de l’homme, qui consiste à se développer moralement comme intellectuellement, à se perfectionner, à s'élever ? Deux autres vertus sociales doivent être pratiquées par les nôtres: c’est l’économie qui prémunit contre les adversités de la vie et c’est la sobriété. Tout homme qui veut être respecté doit commencer par se respecter lui-même. L’intempérance dégrade et avilit. J’invite donc mes compatriotes des Etats- Unis à faire partie des sociétés de tempérance et à s’habituer à l’économie.

Un dernier mot. Vous êtes citoyens de la République, et comme tels, vous avez des devoirs politiques à remplir. Puisque vous vivez sous le drapeau étoilé, vous participez

pour ainsi dire à la souveraineté nationale. Vous devez respect et obéissance aux lois de l'Union,—mais ces lois, vous le savez, sont l'expression de la volonté populaire. Tout citoyen a le droit, s’il les juge mauvaises, de chercher à les faire abroger ou modifier, et d'employer dans ce but tous les moyens que la Constitution met à son service, Si les Canadiens-français des Etats-Unis veulent être respectés, qu'ils prennent part à l'administration de la chose publique, qu'ils se fassent naturaliser, Vous avez compris vos devoirs civiques dans cet Etat du Maine, où vous comptez déjà plusieurs des vôtres, au Sénat, dans la Législature et ailleurs. N'est-ce pas là une preuve évidente que les Canadiens-français, quand ils savent “ vouloir et quand ils veulent “ s'unir ”, peuvent aspirer au premier rang ?

, DISCOURS

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