L'HONORABLE CHS, LANGELIER
EXx-MINISTRE DE LA PROVINCE DK QUÉBEC
A une grande fête des Canadiens-Français du Rhode-Island, à Providence, te 12 août 1895.
Messieurs,
En paraissant au milieu d'un auditoire aussi nombreux j'épreuve le besoin de le remercier de son accueil sympathique et de faire appel à sa bienveillante indulgence. Si je suis profondément touché de l’honneur que m'a fait le comité en me conviant a cette belle réunion, je sens plus profondément encore le danger auquel cet honneur m'expose, Je sais par une expérience hélas! trop longue ce qu'il y a de redoutable dans la parole humaine, qui est à la fois le plus merveilleux et le plus perfide des instruments, surtout pour celui qui s’en sert. Un philosophe de l'antiquité a dit
qu'elle est ce qu'il y a de plus excellent ou de plus mauvais, suivant qu'elle est mise au service de la vérité ou de ler. reur.
J'ai accepté avec un plaisir véritable l'invitation de venir vous adresser la parole aujourd’hui et cela pour deux raisons: la première parce qu'elle me fournissait l'occasion de rencontrer tant de patriotes dont le souvenir nous est toujours cher et précieux ; la seconde parce qu'elle me permettait de visiter cette grande république qui fait l'étonnement du monde et au sein de laquelle progressent toujours les plus belles libertés. Honneur à ce beau pays qui est toujours prêt à accueillir avec bienveillance tous ceux que les hasards de la vie poussent vers ses rivages! Honneur à Villustre Washington, le fondateur de cette glorieuse république.
Je n’ai pas la prétention de vous instruire, je désire
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seulement ne pas trop vous déplaire; et pour me défendre contre cette mauvaise fortune, je ne vois pas de protection plus sûre que celle de vos propres sentiments. Ces sentiments, je les connais, je les devine, c'est l'amour de la patrie absente, le respect et l'admiration pour ses gloires, Eh bien! c'est de tout cela que je me propose de vous entretenir pendant quelques instants, Des circonstances pénibles vous ont forcés de quitter votre pays pour venir chercher fortune aux Etats-Unis. Une chose consolante pour vous, autant qu'elle est à votre honneur, c'est que toujours vous êtes restés attachés à la patrie absente, Vous avez continué, au milieu de bien des difficultés, j'en suis sûr, à conserver les traditions nationales; vous êtes restés Canadiens-français par le coeur. J'en ai la preuve dans toutes ces sociétés nationales que vous avez fondées et qui sont propres à conserver chez vous le souvenir de ce cher Canada que nous aimons tous et que nous désirons voir devenir un grand pays.
Grâce à votre intelligence,d votre patriotisme et à votre honorabilité, vous avez réussi à vous créer au milieu de la population américaine une large place, vous avez su conquérir une large influence qui est aujourd'hui recherchée par les deux partis politiq2s qui se disputent la confiance publique sous le drapeau étoilé. Aussi, au Canada, si nous regrettons votre absence, nous admirons votre conduite et nous sommes fiers de ces enfants qui nous font tant honneur ici. Aux grands jours le nos fêtes nationales nous ne manquerons jamais de rendie un juste tribut d’admiration au rôle proéminent que jouent nos compatriotes aux Etats- Unis. Des hommes sans coeur et sans patriotisme ont essayé de vous déprécier, de vous jeter l’injure, mais ces voix discordantes ont été bien vite étouffées sous le mépris public. Oh! soyez surs que H-bas on vous aime toujours comme des fréres et que cet amour est encore grandi par le fait de votre absence dans nos grands ralliements. La province
de Québec qui, Dieu merci » est restée si profondément fran- ¢aise, suit toujours avec un vif intérêt les différents groupes canadiens qui sont disséminés un peu partout sur le vaste territoire des Etats-Unis, Elle applaudit à vos succès et ceux-ci sont pour elle un adoucissement au chagrin de vous avoir perdus, C'est un des plus grands hommes d’Etat que notre race a produit qui s'est chargé de vous venger contre les attaques injurieuses lancées contre yous,
Voici en effet comment s'exprimait au Pare Sohmer ce noble patriote que la mort hélas! nous a ravi trop tôt. Je veux parler d’Honoré Mercier qui a laissé parmi vous un si profond souvenir:
“Je répudie cette prétention, je proteste de toutes mes forces contre cette atroce calomnie lancée gratuitement à la figure du million de braves et respectables Canadiens qui vivent chez nos voisins. Je les connais ces Canadiens des Etats-Unis, je connais leur intelligence, leur respectabilité, leur esprit d’ordre, leur amour du travail; je connais surtout leur patriotisme et il faut bien le dire, puisque c'est la vérité, je crois que sous le rapport du patriotisme, ils sont nos supérieurs.”
“Nulle part ailleurs qu'aux Etats-Unis vous ne trouverez des Canadiens aimant plus sincèrement le pays de leurs pères, plus attachés à nos institutions, aussi énergiquement déterminés à les maintenir, à les défendre envers et contre tous. Contrairement à ce qui existe parmi nous, chez nos compatriotes des Etats-Unis on sait mettre le patriotisme au-dessus de l'esprit de parti; chez eux avant d'être libéral ou conservateur, démocrate ou républicain, on est patriote, patriote avant tout, patriote envers et contre tous.”
“Et les Américains, peuple généreux, out l'esprit assez large, le coeur assez bien placé pour apprécier cet amour inaltérable des Canadiens pour leur pays natal, cet invincible attachement aux institutions qui font de nous une
race ou plutôt une nation distincte. Au lieu d'ostraciser les nôtres, ils les traitent sur un pied d'égalité, les font participer aux charges et aux honneurs publics, leur ouvrent même volontiers les portes de lenrs capitoles. Dans le commerce, dans l’industrie, dans les professions libérales, dans les emplois publics, dans la politique, les Canadiens jouent aux Etats-Unis un rôle bien plus large, bien plus considérable, que dans les provinces anglaises du Canada, notamment celle d’Ontario , où nos compatriotes forment pourtant une partie cun.idérable de la population.”
Voilà ce que pensait de vous un grand Canadien et cette opinion est partagée par tout le monde chez nous. N'est-ce pas que cela vous venge des injures que vous ont lancées certains politiqueurs aussi insolents que mal appris.
C’est en 1775 que les Etats-Unis sont éclos à la liberté et qu’ils ont proclamé leur indépendance par la bouche de Villustre Washington dont le nom sera à jamais cher aux Américains. Des Français à l'âme d'élite étaient accourus sur ces rivages pour prêter leur concours à la conquête des libertés pour lesquelles on se battait ici. Les noms de La- Fayette et de Rochambeau seront À jamais bénis par les Américains.
Quel fut le tressaillement qui, il y a plus de cent années, agita la jeunesse française au récit de la lutte engagée entre l’Angleterre et les colonies revendiquant leurs libertés ? Quel nom donnerons-nous à ce héros presqu’adolescent qui, en dépit de son éducation de courtisans de Ver sailles, des supplications de sa famille, des larmes d'une douce et charmante compagne, échappe à toutes les remontrances, à toutes les menaces, à tous les bonheurs et court se réfugier sur un vaisseau qui l'emporte au delà de l'Océan, sur le rivage où il ira risquer sa vie pour la défense du droit, de la justice et de la liberté? Nous saluerons en lui le plus noble représentant de l’âme de la France se répandant sur le monde et y cherchant le théâtre où elle pourra
se donner toute entière à ceux qui luttent pour le droit contre la force.
Comment voulez-vous que les Américains, témoins d’un pareil dévouement, n’éprouvent pas du respect et de l’admiration pour vous, Messieurs, qui êtes les descendants de ces héros qui sont venus apporter leur humble pierre à l’édification du temple de leur liberté.
Et étonnante bizarrerie des choses humaines, quinze ans avant l’époque où la république américaine, éclosait à la liberté, sous le regard étonné du monde entier, nos pères livraient leur dernière bataille où ils remportaient la dernière victoire française en Amérique. C’était en 1760, et cette victoire, si glorieuse hélas! était suivie de ce traité de Versailles qui livrait nos pères à l'Angleterre. La France, la noble France était alors aux mains des courtisans qui hantaient Ja cour de Versailles et faisaient commettre à Louis XV toutes ces lourdes fautes qui ont déshonoré son râgne. Mais détournons nos regards de ce douleureux spectacle. Comme les fils de Noé, jetons un manteau sur les fautes de notre mère patrie pour les cacher.
Le découragement pénétra dans les coeurs, l’aristocratie retourna en France,— et nos pères—des vaillants, par exemple—restèrent seuls avec le clergé pour faire les luttes qui allaient bientôt s'engager. L'avenir était sombre. La nation à laquelle nous venions d’être cédés est fière et envahissante. Elle nous envoya des gouverneurs qui s’imaginérent pouvoir écraser ce petit peuple abandonné. La fierté se révolta à bon droit et c'est alors que commença pour la conquête de nos libertés ces luttes qui se terminèrent dans le sang généreux des patriotes de 1837-38. Notre histoire a enregistré en lettres d’or les noms des patriotes qui ont courageusement porté leurs têtes sur les échafauds pour nous assurer ces libertés constitutionnelles dont nous sommes aujourd'hui si orgueilleux. Q:Yils soient à jamais bénis les noms des Duquet, des Chénier et des de
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Lorimier, ces chers patriotes qui ont arrosé de leur sang ce soi d’où devaient sortir nos libertés.
La Providence veut que les peuples à de certains moments, passent par de terribles épreuves, mais dans ces jours de trouble, elle fait surgir des hommes qui, par leur génie sont des flambeaux destinés à éclairer la vie, des jalons qu’elle jette de distance en distance pour indiquer la route à suivre au peuple qu’elle aime et qu’elle protège. C’est ainsi que dans l’antiquité elle faisait surgir durant la nuit la colonne de feu qui éclairait le peuple hébreu ; c’est ainsi encore que plus tard, elle envoya Jeanne D’Arc pour sauver la France.
Pour livrer Fassaut à l’oligarchie anglaise il fallait un homme bien trempé et capable d’entrainer avec lui toutes les populations, I} s’en trouva un, le grand Papineau, qui se constitua le porte-drapeau de sa race.
Orateur incomparable, patriote convaincu, il parcourut le pays en jetant partout ses périodes enflammantes qui soulevèrent les Canadiens-Français et les mirent comme un seul homme autour de lui. Comme l’a si bien dit Fréchette :
“Tl fut toute une époque, et longtemps notre race
“N’eut que sa voix pour glaive et son corps pour cuirasse.”?
Ib revendiqua fièrement pour les siens les libertés constitutionnelles dont nous jouissons maintenant. Papineau fut persécuté, sa tête fut mise à prix, mais rien ne le décourageait, il était déterminé à arracher les siens au joug de l’esclavage. L’Angleterre dut céder et elle nous accorda le régime constitutionnel. Lord Dufferin, l’un des plus grands gouverneurs du Canada, depuis Lord Elgin, nous a rendu à ce sujet le témoignage que voici :
“Mais ce n'est pas à un seul titre que nous sommes obli- “gés envers la race française. Il ne faut pas oublier que “c’est à son élévation d'esprit, à son amour de la liberté et
“à son exacte appréciation des droits civils contenus en “germes dans la constitution primitivement accordée par “l'Angleterre, au Canade, que nous devons le développe- “ment de cette autonomie parlementaire dont le pays est “fier à si bon droit.”
Après la constitution de 1841, nous avons eu la Confédération si pleine de périls pour notre race. Depuis, à peine vingt cinq ans qu'elle existe, nous avons eu deux rébellions qui nous ont couté des millions de piastres et qui ont soulevé des animosités de race extrêmement regrettables. Notre province est restée le boulevard des droits et des prérogatives de la race française en A mérique et voilà pourquoi elle suit avec une sollicitude maternelle vos mouvements, vos progrès et vos succès. Ah! aussi, quelle n'est Pas notre émotion, à nous, les heureux enfants qui sommes encore au foyer de la famille de retrouver ici tant'de frères vivant sous un ciel étranger.
La lutte engagée par Papineau et les autres patriotes n'est pas encore terminée, le fanatisme n'est pas encore dompté. Il lève encore sa tête menaçante dans Manitoba et Ontario.
La bataille se fait dans le moment,et cette bataille nous allons la gagner,grâce à l'esprit large de la grande majorité des Anglais,car nous avons pour nous la lettre de la Constitution comme le droit. Mais pour celà il faudrait de l’union parmi nous, il faudrait cesser nos luttes fratricides dont parlait M. Mercier, dans un grand discours sur le Champ de Mars, à Montréal. Ayons un peu de patience, le flot de la raison monte contre le fanatisme, il sera bientôt submergé. Nous avons des institutions libres et à quoi serviraientelles si elles étaient impuissantes à faire respecter les lois du pays et à arrêter des usurpations, des prédications factieuses et le retour à un passé justement condamné. J'ai prononcé il y a un instant le nom de Mercier. Saluons en lui un des plus grands hommes qu’ait produit le Canada
Français. Il est un des chainons de cette suite de patriotes comme les Papineau, les LaFontaine, les Morin, les Dorion, les Letellier qui ont illustré notre histoire et ont combattu les bons combats. C’est un Canadien-français dans la force du terme. Il avait l'orgueil de sa race, il voulait que sa province occupât dans la Confédération la position à laquelle elle a droit. Il se mit résolument à l'œuvre, puis en peu d'années, jt donna un nouvel essor à l’agriculture en l’encourageant et en en faisant comprendre toute l’importance ; il ouvrit de nouvelles voies à la colonisation, il construisit des chemins de fer qui devaient, dans sa pensée, être autant d’artères destinés à répandre la vie et le progrès parmi nous, Bref il avait la noble ambition de retenir au pays la sève de notre population qui s'échappe de jour en jour d'une fage. ; ‘us considérable. Et le dirais-je ! Messieurs, moi qui ai «”: au si intimement ses sentiments de patriote. Il entretenait le doux espoir de vous ramener tous un jour au foyer paternel en vous offrant l'assurance de la prospérité, de la richesse et du bonheur. Hélas! cette chère illusion qu’ij caressait n'a pas pu se réaliser. Sa carriére a été brisée trop tôt pour lui, trop tôt pour son pays. Comme tous les grands esprits qui s'élèvent au dessus des autres,il a provoqué des jalousies profondes,des craintes absolument puériles, il fallait le détruire. Et ce sont des hommes ayant le même sang que le sien, des hommes de sa race, des compatriotes enfin qui se sont chargés de cette œuvre criminelle et anti-patriotique. Nor :. ‘nts de l'avoir dépouillé du pouvoir au mépris de .. -nstitution, ils ont voulu le déshonorer. Lui que le Pape avait honoré de sa confiance et de son amitié, lui sur la poitrine duquel le roi des Belges avait déposé la croix de Commandant, lui que la France, qui s'y connait en hommes, émue à ses accents, avait décoré du titre de Commandeur de la Légion d’Honneur, lui, Honoré Mercier, était traduit comme le plus vulgaire des criminels devant nos cours d’Assises; et le rou-
ge me monte à la figure à la pensée que ceux qui se sont faits les instruments de ces infâmes persécutions étaient des Canadiens-Français. Des tentatives criminelles, des efforts inqualifiables furent faits pour assurer sa condamnation. Ces hommes avaient oublié que derrière eux se trouvait le jury, ce rempart des libertés du citoyen. Douze citoyens, bons et honorables se chargèrent de venger son honneur en l’acquittant honorablement. Jamais de ma vie, je n'oublierai ce spectacle dont j'ai été témoin à la sortie du palais de justice. La foule accourue en masse s'empara de lui et le porta en triomphe sur ses épaules jusqu'à la demeure de son défenseur M. F. X. Lemieux.
Québec, où le patriotisme coule à plein bord, Québec qui admirait tant Mercier, Québec, dis-je, était tout en émoi, l'excitation était à sun comble. Papineau à son retour de l'exil n’a pas dû être accueilli avec plus d’ enthousiasme et de contentement. Il n'aurait manqué à Mercier pour être un grand homme que l’auréole de la persécution, mais cette auréole qui lui a causé bien des chagrins, il l’a obtenue.
“Dans tous les pays, dans tous les âges”, a dit Mirabeau, “les grands ont implacablement poursuivi les amis du peu- “ple,et si,par je ne sais quelle combinaison de la fortune, “il s'en est élevé quelqu'un dans son sein, c'est celui-là “surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d’inspirer “la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier “des Gracques de la main des patriciens; mais atteint du “coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel en attes- “tant les dieux vengeurs et de cette poussière naquit Ma- “rius: Marius moins grand pour avoir été exterminer les “Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie “de la noblesse.”
Cependant, Messieurs, tant de malheurs fondant à la fois sur cette nature pourtant si puissante la brisèrent. L’ingratitude de ses compatriotes empoisonna ses dernières
années, et il succomba dans cette lutte terrible, mais il mourut comme il avait vécu, grand et généreux, en pardonnant à ceux qui l'avaient tué.
A l'instar du dernier des Gracques, Mercier nous a laissé un Marius, un grand canadien comme lui, dans la personne de Sir Wilfrid Laurier, dont le pays est orgueilleux à si juste titre. Puissent nos compatriotes,instruits par l'exemple de ce pauvre Mercier, lui épargner les humiliations et les déconvenues qu’ils ont prodiguées à ce dernier. Puissent nos £ompatriotes comprendre une dernière fois que lorsque la Providence donne à un peuple de grands hommes, ce peuple doit les respecter et écouter leurs enseighements. Leur esprit s'élève plus haut afin de leur permettre de voir plus loin dans l'avenir national.
L'histoire est remplie d'exemples qui nous font voir que des nations ont failli êtres détruites pour avoir méconnu les voix de leurs grands hommes. Pour n'en citer qu’un, voyez la France en 1870. Elle s’est jetée follement dans la guerre en dépit des avertissements de Thiers, et malgré sa bravoure et ses ressources merveilleuses elle a été mise à deux doigts de sa pert:
Je m’arréte, Messieurs, et j’ai déja été trop loin, je ne finirai cependant pas sans vous répéter de nouveau combien je sens profondément le prix de l’honneur que vous m'avez fait en m’invitant à prendre part à cette démonstration et à y porter la parole. Je m'asardonne complètement à l'affection et à la gratitude dont mon cœur est rempli, en me trouvant au milieu de vous, mes chers compatriotes. Je vous appartiens à chacun de vous par les noeuds les plus forts, les plus impossibles à rompre et même à relâcher. Nous avons le même berceau. N est-ce donc rien d’être nés sur le même coin du globe, d’avoir respiré le même air, d'avoir appris la vie dans le même livre. On recherche souvent, a dit un grand orateur, pourquoi les lieux où nos yeux se sont ouverts ont pour nous d’irrésistibles et mystérieux
attraits, La raison en est bien simple: ils ont été nos premiers maitres, et leurs empreintes ont laissé en nous des traces ineffacables.
C’est dans leur enveloppe que sont écloses nos naives pensées et en les retrouvant, c’est notre passé, c'est nousmêmes que nous reconnaissons : “Qu'ils sont doux mais qu’ils sont rapides, a dit Chateaubriand dans son Génie du “Christianisme, les moments que des frères et des sœurs “passent dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de “leurs vieux parents. La famille de l'homme n'est que d'un “jour,le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A “peine le fils connait-il le père; le père, le fils; le frère, la “sœur; les sœurs, le frère. Le chêne voit germer ses glands “autour de lui, il n’en est pas ainsi des enfants des hom- “mes”. Que dirais-je des enfants d’un méme pays? Combien leur dispersion est plus fréquente et plus complete ! Mais si les événements les séparent, l'oubli ne saurait les atteindre. Un commun souvenir les rapproche en dépit des distances et ce lien mutuel les soutient au milieu des épreuves de la vie. I] leur est doux de conserver ainsi leur parenté civile et politique, et lorsqu'une occasion leur permet de se revoir et d'échanger leurs pensées, c’est pour eux un légitime orgueil de constater qu’ils sont restés réciproquement fidèles, non seulement par l’attachement aux mêmes traditions, mais par les espérances et par la foi inébranlable dans l'avenir de la patrie. Quelques soient les hasards de la vie qui nous séparent aujourd'hui, continuez à aimer votre pays, à conserver parmi vous nos glorieuses traditions nationales. De notre côté soyez convain- Cus que nous ne vous oublions pas; au contraire, nous conservons toujours l’espoir de vous voir revenir sous le beau ciel de la patrie, et, le cœur débordant de votre souvenir, nous répétons avec le poéte ce cri mélancolique: Ces frè-
reviendront-ils jamais !
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DISCOURS
L'HONORABLE G. M DECHENE