EX-MINISTRE DE LA PROVINCE DE QUEBEC
A la grande réunion des Canadiens-Français du Rhode- Zsland, à Providence, le 12 août 1895.
Messieurs,
Il y a un peu plus d’un mois à peine, sous les murs des édifices parlementaires de la bonne et vieille ville de Québec se réunissait une foule cons'dérable, enthousiaste et joyeuse,
C'était le 24 juin, et des milliers de canadiens-français, après avoir parcouru les principales rues de la ville, banniéres déployées, musique en tête, déroulant les anneaux d’une immense procession, étaient venus se grouper à l’appel des sociétés nationales.
Nous avons été témoins là d’un spectacle inoubliable,
Nous avons vu le représentant officiel de la couronne britannique dans :: province de Québec, adresser la parole à la foule, en présence du gouverneur-général de la Puissance, aux côtés du consul frangais venu pour parler au nom de notre ancienne mére-patrie. Nous avons vu les descendants des preux des jours de luttes et de combats sanglants, rivaliser d’éloquence avec ceux que l’héroisme
de leurs ancêtres n’a pu arracher aux tristes conséquences de la mollesse et de la corruption des gouvernements. Et plus de cing mille personnes répétaient ce qu’un des nôtres, le plus grand peut-être, aimait à redire si souvent “ nous sommes loyaux mais Français.” La joie, union, la. concorde, les acclamations enthousiastes avaient succédé aux cris de guerre d'autrefois,
à jamais oubliés, nous l’espérons,
Aujourd’hui je retrouve pour ainsi dire le méme spectacle grandiose et consolant. Je vois devant moi un auditoire aussi nombreux, aussi distingué, parlant la même jangue, animé des mêmes sentiments patriotiques.
Nous avons parmi nous ce soir les représentants d’un peuple grand dans les actes de la paix, d’une démocratie pacifique conquérant le monde en Vattirant à elle.
Nous avons ici—et en si grand nombre que l’on se croirait sur les bords du fleuve St-Laurent en un jour de féte—des milliers d'hommes dont le cœur bat à Vunisson du nôtre. Et,A des centaines de lieues de notre ville, nous nous retrouvons chez nous, au milieu d'anciens amis, de vieilles connaissances.
Oui, Messieurs, je le sens, vous n’avez pas oublié l'endroit béni qui vous a vu naître; le son des cloches de l’église du village. L'image de la proprette maison paternelle, du clocher natal, dominant le modeste cimetière où dorment ceux qui vous attendent au Champ du repos, est toujours gravé dans vos cœurs.
Les Acres senteurs de l'océan ne vous ont pas fait oublier les brises fraîches et embaumées du grand fleuve qui arrose nos plaines fertiles.
Vous avez le culte du souvenir,le plus beau peut-étre, celui qui dans tous Jes cas, fait les peuples grands et forts.
En contemplant ce spectacle étonnant qui se présente devant mes yeux de tout un peuple dispersé reformant ses groupes nationaux sur une terre étrangère; je ne puis m’empécher de faire de bien profondes réflexions sur les étranges destinées de notre race en Amérique.
Il n’y a pas encore trois siècles, les colons de la Nouvelle-Angleterre étaient les pires et les plus tenaces ennemis de la Nouvelle-France. C'est ici, ce sont de ces modestes bourgs d’alors, devenus d’opulentes cités aujourd’hui, qu’ont été projetées, résolues et organisées ces expéditions
formidables, ces campagnes sans cesse renouvelées contre la jeune colonie frangaise des bords du St-Laurent.
L’indomptable énergie des habitants de cette partie de l'Amérique soutenue, aidée par la mère-patrie, a donné à l'Angleterre ce beau pays de l'Amérique britannique du Nord.
En vain nos pères ont-ils lutté, en vain nos annales se sont-elles enrichies des hauts faits de Carillon, de la Monongahéla et de tant d’autres, le sort et la diplomatie ont décidé contre nous et le drapeau blanc a repassé les mers.
Et aujourd’hui que voyons-nous ? La trompette guerrière a fait place aux sifflets des manufactures ;les champs ne retentissent plus du cliquetis des armes, de la grande et sourde voix du canon.
Nouveaux Thémistocles, vous êtes venus vous asseoir aux foyers des vainqueurs, où vous y avez fait votre large place.
Est-ce à dire qu’il n’y a plus de luttes ou de combats is Non, messieurs, les peuples qui ne luttent point, qui ne combattent point, sont mûrs pour l'esclavage et la mort.
Mais les luttes sont changées, les combats ne sont plus les mêmes. Aux triomphes de la force matérielle et brutale ont succédé les luttes plus pacifiques et plus fécondes du travail et de la pensée. Les arts et l’industrie ont leurs batailles où se confondent maintenant dans un effort commun les descendants des colons vainqueurs et des Français immortalisés par leurs malheurs mêmes. Ils ont leurs victoires qu’ils prennent indifféremment parmi les vainqueurs et les cédés.
En contemplant toutes ces grandes choses de l’histoire du présent, je ne puis croire que le hasard seul les ait accomplies. Je ne puis croire que le hasard ait seul posé le problème—insoluble pour les penseurs—de cette émigration considérable vers les territoires jusqu’alors enne-
mis; de ces groupements nouveaux à l'ombre d'institutions étrangéres ;—de cette vitalité et de cette force de rameaux qui, détachés du tronc, l'ont laissé intacte sans l’affaiblir autant que l’ordre naturel des choses eût pu le faire craindre tout d’abord.
Messieurs, le hasard n'a pu rien produire de si contiau et de si suivi. Et la durée du phénomène nous montre la Providence, conduisant notre peuple a travers le monde, dans les voies qu’elle lui a préparées. Car comme le dit Bossuet : “Dieu a voulu que le cours des choses humaines eut sa suite et ses proportions.”
Oui j'ai foi dans la grandeur de nos destinées. J’ai foi dans la protection de Celui qui conduit les empires et les fait se succéder les uns aux autres à travers les siècles et l'histoire.
La faiblesse de nos débuts et la force de notre présent me sont un sûr garant de l’accomplissement de mes rêves les plus chers.
Nous descendons, nous Canadiens-Français, d’un peuple qui émigre peu ou plutôt qui n’émigre point. Jetés sur les bords du St-Laurent, nos pères furent pendant un siècle et plus en butte aux maux incalculables de la guerre étrangère et des incursions des indiens.
La mère -patrie sourde à leur voix était devenue marâtre.
Pendant longtemps le sort des batailles leur fut favorable, et les rives du St-Laurent défrichées et fertiles se peuplèrent peu à peu,étalant aux rayons d’un soleil fécond leurs prés verdoyants et leurs moissons jaunissantes.
Quand sonna la dernière heure de la domination française, quand brusquement fut rompu le lien qui nous attachait officiellement à la France, nous étions soixante mille à peine, pauvres, délaissés épuisés, par les maux d’une guerre sanglante de plusieurs années. Il fallut nous reformer, recommencer une autre vie sous d’autres lois, à
l'ombre d'autres institutions politiques et d'un autre drepeau.
Le travail fut lent, pénible; la liberté ne fut donnée que goutte à goutte pour ainsi dire, Et il fallut que la guerre civile vint faire comprendre aux gouvernements que nous ne reculerions devant rien pour garder notre place au soleil et obtenir le libre exercice des droits que nous garantissaient les traités.
Des hommes forts, puissants: et sages, sortirent de notre sein, grandirent dans nos rangs, qui imposérent le respect à nos adversaires et forcèrent la reconnaissance de nos droits et l'admiration de nos ennemis eux-mêmes,
Nous avons eu nos défaillances, nos heures de découragement et disons le, de petitesse nationale, nous avons connu bien des moments de douleurs et d'amertumes,
Et parmi celles-l) vous pouvez compter à coup sûr celles où nous avons vu la partie la plus active, la plus jeune quelque fois de notre population, se séparer de nous, et aller demander aux pays étrangers la prospérité, le bien-être et la richesse que le nôtre aurait dû leur procurer.
C’est toujours un déchirement nouveau quand une famille se sépare et se disperse, c'est un moment suprême dans /1 vie des peuples que celui où ses enfants s’en vont sous d'autres cieux, chercher de nouveaux asiles, caresser de plus chaudes espérances, Se souviendront-ils ! Se souviendront-ils des gloires du passé, du village qui les vit nattre, des douces émotions de l'enfance, partageront-ils nos peines ? nos espérances seront-elles leurs espérances ! nos joies, leurs joies ?
Pendant plusieurs années vous vous êtes répandus sur le sol de cette république comme s’échappent les essaims d’abeilles travailleuses.
Et nous avons cru un,moment à la déperdition finale de nos forces nationales,
Vous comptiez des groupes importants et nombreux
dans toute la Nouveile-Angleterre et tous les coins méme les plus reculés de cette immense république voyaient sur. gir des établissements nouveaux où la langue de la France était celle de la famille,
Et nos dernières craintes se sont envolées quand nous vous avons vu vous organiser,vous grouper, guidés par des hommes patriotes et prudents, et devenir un élément avec lequel on est forcé de Compter aujourd'hui.
Vous êtes plus d'un Million de ce côté-ci de la frontière qui vous ressouvenez du Canada, de la belle province de Québec, qui conservez intacts les ene qui vous y attachent, tout en remplissant les devoirs hu. ables que vous imposent votre noble république.
De votre sein sont sortis des hommes de patriotisme et d'énergie dignes de présider à vos destinées et de diriger vos phalanges,
Les canadiens francais du Canada s’enorgueillissent, comme s’ils étaient leurs, des succès glorieux des vôtres dans les arts, les sciences et la littérature.
La fortune, cette grande inconstante, a souri à un grand nombre d’entre vous, et Dieu seul sait ce que l’avenir vous réserve,
De notre côté, nous ne sommes pas restés inactifs, nous avons fait profiter le talent dont il est parlé dans VE: vangile, et que la Providence nous a confié, A la tribune, sur les bancs des magistrats, comme dans le vaste champ de l'industrie et du commerce, nous avons vaillamment soutenu la butte, et fourni des champions dignes de la race à laquelle nous appartenons.
Et aujourd’hui encore, dans cette période contemporaine de notre histoire, malgré les cris stridents du dé. nigrement intéressé et de la calomnie systématique qui dominent quelquefois, nous pouvons montrer avec orgueil, dominant de toute la hauteur de leurs talents et de leur
génie, les Dorion, les Fournier, les Lacoste, les Taschereau, les Jetté dans la magistrature, les Letellier, les Chapleau, les Mercier, et les Laurier, dans la politique et à la tribuhe parlementaire.
Au barreau, l'énumération de nos compatriotes qui se distinguent, serait trop longue, car tous ceux qui brillent au premier rang, sont des hommes de notre race.
Il en est de même de la médecine, des arts, des sciences et de la littérature.
Notre clergé a fourni des maîtres à l’éloquence de la chaire, et des princes à l'église de Rome,—qui est l’église du monde.
L'industrie compte plusieurs des nôtres parmi les favoris de la fortune qu’elle procure. Nous jouissons de la plénitude des libertés constitutionnelles, de la souveraineté du droit populaire.
Pour arriver à cela, il nous a fallu lutter, combattre, car l’éternelle vigilance est le prix de la liberté, a dit un célèbre écrivain.
Messieurs, j’ai été trop long—trop long— dans l’énuméracion de nos progrès nationaux. Je me suis complu dans le récit orgueilleux de nos luttes glorieuses et de nos éclatants succès.
J’ai cru que ces faits historiques ou contemporains étaient la meilleure forme que je pus donner à l’affirmation de ma foi profonde en l'avenir grand et glorieux de notre race.
Tous ces faits sont pour moi la preuve éclatante, évidente que la Providence, en nous jetant sur ces bords, en nous séparant violemment de notre ancienne mère-patrie, pour faire de nous un peuple distinct et à part, n’a rien laissé au hasard.
J’ai foi dans nos destinées.
Mais l’étude de l’histoire ne serait qu'un agréable passe-temps, si elle ne devait nous servir de flambeau
Pour éclairer les voies de l'avenir.
Les nationalité
faut qu'elles grandi Et nous serion
e soleil des empires,
L'avenir appartient à ceux qui, pleins de forces comme nous, ne veulent pas mourir encore, et prennent les moyens @éloigner les causes qui ont provoqué toutes les chûtes et les révolutions qu’enrégistre l’histoire.
Bien des fois les causes de l'élévation et de la décadence des peuples n’apparaissent clairement dégagées que bien des siècles plus tard, quand elles sont dégagées des Passions qui en cachaient la véritable nature.
Etudions les donc, car ce sont elles qui nous en ront le secret de leur force et l’
Les anciens bâtissaient pour ont vu leurs solides Construction dix-huit siècles d'existence, cret de leur durée. Leurs ¢ nous servir de modèles,
Bossuet nous parlant de celles des Egyptiens qui fondèrent le plus grand empire qui ait jamais existé sous le soleil, dit: “ Leur principale vertu a été la reconnaissance
Mais il y avait une occupation qui devait être commune, C'était l’étr.de des lois et de la sagesse, L’ignorance de la religion et de la Police du Pays n’était excusée en aucun état. Les citoyens étaient à la garde les uns des autres et tout le corps de l'Etat était uni contre les
méchants.”
“ Parmi de si bonnes lois, ce qu’il y avait de meilleur, c’est que tout le monde était nourri dans l'esprit de les observer. On y craignait la fausse éloquence qui éblouit les esprits et émeut les passions.”
“Trente juges étaient tirés des principales villes pour composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. On était habitué à ne voir dans ces places que les plus honnétes gens du pays et les plus graves. Ils ne tiraient rien des procès, et on ne s'était pas encore avisé de faire métier de la justice.”
“Une chose qu’on imprimait le plus fortement dans l'esprit des Egyptiens était l’estime et l'amour de la patrie. Elle était, disaient-ils, Je séjour des dieux. Elle était la mère des hommes et des animaux. Les prêtres qui composaient l’histoire de l'Egypte et de cette suite immense de siècles, qu'ils ne remplissaient que de fables et des généalogies de leurs dieux, le faisaient pour imprimer dans l'esprit des peuples, l'antiquité et la noblesse de leur pays.”
Cette citation est longue, mais elle est si ple!ne de vérité et d’enseignements que je n’ai pu résister au plaisir de la faire entière.
Pour être grands, pour être forts, pour être éternels de cette seule éternité relative que les humains peuvent donner à leurs œuvres, il faut que l’amour, la concorde et la paix, règnent en maîtresse chez les peuples qui aspirent à cette immortalité dans l’histoire.
If faut que le respect des lois, ’amour de la patrie, marchent de pair, avec le travail opiniâtre, l’étude courageuse qui fait les populations qui pensent, des hommes qui sont supérieurs à la machine qu’ils dirigent. Soyons unis si nous voulons être forts et respectés, que chaque société nationale, déploya:t-elle nos couleurs dans les plaines sans fin de l’Ouest, sur les rives attiédies du Mississipi, à l'ombre des hautes cheminées des villes manufacturiè-
res de l'Est, ou affirma-t-elle nos espérances, nos certitudes sur ces bords enchanteurs du St-Laurent, berceau glorieux, incontestable témoin de l’humilité de notre commune origine et de la grandeur de nos légitimes ambitions—que chaque société nationale, dis-je, n’ait qu’une pensée—, qu’une âme—qu'une espérance: la gloire de la race française en Amérique.
Ce serait la joie de ma vie, si ma faible parole ce soir avait pu contribuer ‘‘uelque peu à ce patriotique résultat.
J'ai Forgueil de ma race, et dans les luttes douloureuses de l’heure présente, je sens que nous devons triompher Parce que nous avons pour nous, deux choses qui ne périssent jamais quand elles sont unies? le droit qui prime tout et la force qu’il décuple.
Au milieu des provocations, gardons, messieurs, le calme que doit nous donner ce sentiment de notre force, la conviction de notre droit.
Soyons fiers de notre passé, orgueilleux du présent et légitimement confiants dans l'avenir.
DISCOURS DE