MONSIEUR LE DIRECTEUR
Avant de me renére à l'invitation que vous venez de me faire, de prendre la parole en présence de ceux que j’appellerai mes compatriotes français de la Louisiane, permettez-moi de m’adresser, tout d’abord, à vous-même, et de vous exprimer mon admiration pour tout ce que l’administration, dont vous étes le distingué directeur, a fait ici.
De quelque côté que se porte le regard, partout le spectacle est enchanteur, j'allais presque dire éblouissant.
Cette tour féérique dont la forme gracieuse s'élève jusqu’aux nues, ces palais et ces portiques superbes, ces jardins immenses couverts de fleurs aux couleurs les plus brillantes, ces fontaines ornées de statues, ces lacs où l’on voit glisser et fuir sur la surface des eaux la légère pirogue de l’indien à côté de la gracieuse gondole de Venise, tout celà forme un spectacle si ravissant qu’il semble dépasser les plus fabuleuses comme les plus fantastiques créations des auteurs des contes des mille et une nuits.
Dans ces palais, vous avez étalé aux yeux étonnés des nombreux visiteurs qui chaque jour arrivent à flots pressés et se répandent de tous côtés, tout ce que le génie des deux Amériques a pu créer dans l’agriculture, les sciences, les arts et l’industrie.
A la vue de toutes ces richesses et Je toutes ces merveilles, on serait tenté de se demander si la civilisation
n'a pas enfin dit son dernier mot, et s‘il reste encore quelque chose à créer ou à découvrir.
Permettez à un humble citoyen du Canada de vous exprimer son admiration, et en sa qualité de fils de ’Amérique de revendiquer pour lui-même sa part d'honneur et de gloire dans tout ce que le génie Américain a réussi à conquérir dans sa marche vers les sommets du progrès et de la civilisation.
Dans le but, sans doute, de maintenir ce principe d'égalité si cher aux citoyens de votre grande République, Vo” avez voulu que chacun des pays Composant les deux Amériques et même que chacun des Etats de l'Union Américaine eût un jour spécial qui lui fut consacré; et c'est aujourd'hui celui qui a été réservé à ta Louisiane, C'est donc jour de fête, jour de gala, aujourd'hui, à l'Exposition “ Pan-American ”, pour les créoles et les habitants de la Nouvelle-Orléans et des bords du Mississipi. Aussi ne suis-je nullement surpris de rencontrer ici un si grand nombre de ci... - venus de la Louisiane, et de voir à leur
tête leur disuu,uce Gouverneur entouré des hommes les plus remarquables de l'Etat dont il est le premier citoyen.
Vous avez eu, Monsieur le Directeur, la délicate pensée de convier à cette fête de la famille française quelques français du Canada et le hasard, sans doute, a fait que je fus au nombre de ces privilégiés. C'est un honneur auquel je ne m'attendais pas, mais que j'apprécie d'autant plus qu’il m'a valu la chaude et sympathique réception dont vous avez été le témoin, de la part de ceux que je prendrai la liberté d'appeler mes compatriotes Louisianais.
M. le Gouverneur, Mesdames, Messieurs.
Vous venez par la bouche de M. le Directeur de l'Exposition de m’inviter à prendre la parole. Que peut vous dire un Canadien-Frangais, en parlant de la Louisiane, sinon vous rappeler les évènements glorieux d’un passé bien éloigné, i] est vrai, mais qui a du rester cher à vos
2er er nent
coeurs comme il l’est aux nôtres, les Français du Canada.
Louisiane! Louisiane! qui donc es-tu, si tu n’es pas la soeur du Canada ? Pourrais-je, en prononçant ton nom, m'empêcher d'évoquer ceux de ces hommes illustres qui ont présidé à ta naissance et veillé sur ton berceau, et que nous du Canada, nous comptons parmi les gloires les plus pures de notre pays ? Robert Cavelier de LaSalle, Lemoyne d'Iberville, Lemoyne de Bienville, Sérigny, Saint-Denis, Villinville, Chateauguay et tant d'autres, tous Français de ce Canada, dont ils avaient fait leur patrie d'adoption, ou Canadiens nés sur notre sol.
Laissez-moi vous esquisser à grands traits, quelquesunes de leur actions les plus héroiques, celles surtout qui Se rapportent à votre histoire.
Et d'abord, LaSaile, d'où est-il parti, pour aller faire la découverte de la Louisiane Ye
Ecoutez ma réponse: A quelques milles seulement à l’ouest de l'anciennne Ville-Marie, aujourd'hui Montréal, la grande Métropole du Canada, sur les bords du fleuve St. Laurent, au bas de cette vaste nappe d'eau, produite par l'élargissement du grand fleuve, à laquelle Champlain a donné le nom de Lac St-Louis, le voyageur peut encore de nos jours, apercevoir se dressant fièrement au-dessus de la falaise, un vieux moulin à vent, qui, malgré ses cent cinquante années d'existence, est encore debout sur les hauteurs d’où il domine le fleuve, le lac et toutes les campagnes environnantes. Ses ailes brisées et ses murs percés de meurtrières, nous disent que s’il a pu être utilisé pour l’industrie en temps de paix, il a aussi servi de rempart et de forteresse durant les jours orageux de la guerre,
C'était autrefois le bastion Sud-Est d’un fort destiné à protéger de ce côté, la jeune Colonie Canadienne de Ville- Marie. Aux jours dont je vous parle, il était connu sous le nom de “Fort Rémi”.
Le vieux fort est depuis longtemps disparu pour faire
place à la petite ville si animée et si florissante, qui s’appelle maintenant “Lachine* ; seule, la vieille tour est restée debout.
C’est là que se trouvait la Seigneurie appartenant à LaSalle. A quelques arpents du fort, il avait sa maison seigneuriale. C'est dans l'église qu’entouraient les murs du fort Rémi, qu’il alla demander à Dieu, le courage et la force dont il allait avoir besoin pour mener à bonne fin l'entreprise que depuis deux ans, il caressait dans ses rèves ambitieux.
C'est dans ce fort, qu'il fit ses adieux aux amis qu’il allait quitter, et qui n’osaient plus espérer ] revoir, tant son entreprise leur paraissait semée d’écueils et de dangers de toutes sortes. C’est de là, enfin, que, en compagnie de vingt trois blancs, et de quelques sauvages qui formaient l'équipage d’un flottille de neufs canots d’écorce, il partit pour aller explorer les contrées arrosées par cette grande rivière du Mississipi, que le Père Marquette, et son compagnon Joliette, n'avaient fait qu’entrevoir, deux ans auparavant. C’est de là qu’il partit pour aller faire la découverte de la Louisiane, votre patrie.
Cet homme extraordinaire a immortalisé son nom et laissé des traces de son incomparable énergie sur tous les points du continent à partir de Montréal jusqu'aux bouches du Mississipi. Son nom y est vénéré en cent endroits
différents,
A quelques milles seulement de l'endroit où je parle en ce moment, à l’endroit que j’appellerais l’un des faubourgs de cette grande Cité où nous sommes réunis, il a donné une preuve non équivoque de son esprit d'entreprise. C'est près d'ici que fut construit par lui “le Griffon”, le premier navire à voile qui ait jamais navigué sur les grands lacs.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler la tentative qu’il fit de coloniser le pays qu’il venait de découvrir, tentative qui lui couta la vie.
Comme l'histoire de ce qu'il fit pour arriver à cette fin fait plutôt partie de l'histoire de la Louisiane que celle du Canada, et qu'elle est aussi familière aux Louisianais qu'elle l'est aux Canadiens; je me contenterai d'observer que le découvreur qui a sacrifié sa vie dans le but d'ouvrir à la civilisation le pays qu'il a fait connaître au monde, mérite au plus haut degré la reconnaissance de ceux qui ont profité de ses découvertes et qui jouissent maintenant des avantages qu'il avait rêvés de leur donner.
Le Canada n'a pas encore élevé à LaSalle de monument qui soit digne de lui et de la gloire qu'il a fuit rejaillir sur sa patrie d'adoption; mais le vieux moulin qui formait le bastion de l'ancien fort Rémi est toujours là, debout comme une sentinelle sur la rive escarpée du lac St- Louis. Ses meurtriéres sont devenues inntiles, et ses ailes se sont détachées l'une après l'autre sous l'action délétère du temps.
Il en reste encore une cependant, une seule, qui, dénudée de ses barreaux, ressemble de loin à un long bras qui s'étend vers le Sud-Ouest, comme pour rappeler aux Canadiens que l'un des leurs a pris un jour cette direction pour aller faire la déconverte d'un vaste territoire, où vit aujourd'hui dans laisance et la prospérité une population de plusieurs millions d'hommes, qui prononcent son nom avec respect et lui offrent tous les jours l'expression de leur reconnaissance.
Voilà ce que fut LaSalle pour vous, Louisianais et Pour nous Canadiens-Français. Sa gloire est, pour nous tous, une propriété commune, et tant que la race française vivra en Amérique, son nom sera comme un trait d'union, comme un mot de ralliement entre les deux grandes farnilles qui la composent,
Puis-je passer sous silence Lemoyne d’Iberville ? Un Canadien-Français, celui-là, né à Montréal. Ce fut lui qui fonda le premier établissement sur les bords du Mississipi.
I] avait voué sa vie à l'idéé de faire de la Louisiane un vaste Empire destiné à être relié aux immenses territoires que la France possédait déjà dans le nord du continent, La mort, malheureusement vint le surprendre au milieu de ses projets.
Nous cherchons les héros qui ont illustré en même temps la Louisiane et le Canada : En voici un que l'histoire a placé au premier rang et qui fut aussi grand capitaine sur mer qu’il fut général distingué sur terre.
Son frère cadet, Lemoyne de Bienville, un autre canadien-français fut presqu'aussi iliustre que son aîné. C'est lui qui fut le fondateur de la Nouvelle-Orléans, la grande métropole de la Louisiane, et c'est à lui que vos ancêtres reconnaissants, ont lécerné le titre de “Père de la Louisiane”. ‘
Après avoir rappelé les actions héroiques accomplies par les Canadiens-Français et les Louisianais combattant ensemble sous le même drapeau: celui de la France, et après avoir fait l'éloge de la bravoure de ces deux branches de la famille française en Amérique, l’orateur fait allusion à plusieurs incidents historiques pour démontrer que la valeur des descendants de la France ne s’est jamais démentie et qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Les hasards de la vie, continue l'orateur, ont voulu qu’à l'époque où j'étais jeune homme, je cédasse à l’esprit d'aventure en m’enrdlant dans les armées du Nord durant la guerre de sécession. Appelé à combattre contr= l’armée sudiste, j'ai pu apprécier la valeur de ceux qui en faisaient partie; mais nulle part n'ai-je rencontré la lutte plus ardente que lorsque les fils de la Louisiane se trouvaient en face de nous. C'était toujours la vieille bravoure française qui s’affirmait. Demandez plutôt à ceux qui ont eu à combattre contre eux à Gettysburg, sur les flancs de Cubys-Hill, le deuxième jour de la bataille. Parmi les plus braves entre tous ces braves se trouvait une brigade
que leurs camarades avaient surnommé “les Tigres de la Louisiane” “The Louisiana Tigers”, Dans un élan superbe que seule la “Furia Francese” pouvait rendre possible, les “Tigres de la Louisiane” firent une horrible trouée à travers nos lignes; mais accablés par le furent cernés de toutes parts, on, “Jamais” répondirent-ils, homme tombèrent en © Pour ne plus se relever,
Les historiens de cette bataille nous disent, que le combat fini, on n'entendit plus parler des “Louisiana Tigers". Cette brigade comme la Vieille garde de Waterloo, était morte au champ d'honneur, sans consentir jamais à rendre ni ses armes ni ses drapeaux.
Ah! compatriotes, les “Louisiana Tigers” sont tombés sur le champ de bataille à Gettysburg, mais l'honneur du nom Français est resté debout et leur nom symbole de la bravoure de notre race, sera perpetué d'âge en âge et ne périra jamais.
Tout-à-l'heure j'entendais les fanfares qui nous accompagnaient répéter hes airs nationaux du Sud, et je me suis surpris applaudissant avec le même enthousiasme que le vôtre à cette musique entrainante, Je sentais que c'était l'âme guerrière de la nation qui chantait dans ces
clairons de cuivre ses hymnes à la gloire et à l'immortalité.
nombre, ils “Rendez-vous” leur criaitet tous jusqu'au dernier ombattant, le plus grand nombre
Lorsque deux frères ou le frère et la soeur, ont été séparés pendant de longues années, leur première pensée, après avoir cédé aux mouvements d'affection dictés par la voix du sang, est de se demander mutuellement ce qu’ils ont fait durant cette longue période de séparation et d'absence, L’un de nos orateurs les plus distingués nous a retracé à grands traits Vhistoire de la Louisiane depuis sa séparation d'avec le Canada; laissez-moi à mon tour vous dire en peu de mots ce qui est advenu de la race
Française au Canada depuis la même époque.
Ici l'orateur donne un résumé de l'histoire des Canadiens-Français au Canada. Il fait un tableau saisissant de leurs luttes et des triomphes qu'ils ont obtenus, et terwine par la péroraison suivante: