L'HONORABLE J.-A. CHAPLEAU
SECRÉTAIRE D'ETAT Au club commercial de Providence, R. I., le 28 novembre 1892. (Traduction)
MONSIEUR LE PRESIDENT, MESSIEURS
La cordialité de votre réception fait disparaitre les craintes que j’avais en venant vous adresser la parole dans une langue qui n’est pas la mienne. Je me suis senti honoré de votre invitation, et, à l’heure qu'il est, avant d'avoir rempli la tâche que j’ai acceptée, en voyant autour de moi tant de figures sympathiques, je comprends maintenant pourquoi je n’ai pas été arrêté à la frontière : l'intelligent
officier des douanes s’est bien vite aperçu que je ne venais pas violer la loi qui défend l'importation aux Etats-Unis de travailleurs étrangers, mais bien faire une visite à votre ville si belle et si hospitalière, et que je devais être accueilli par un auditoire américain des plus intelligents. A l'instar de la petite tribu de Benjamin, célèbre parmi les douze tribus d'Israël, le Rhode Island, le plus petit des Etats de l’Union, s’est toujours tenu au premier rang dans la confraternité des républiques du continent occidental, le premier dans l’histoire des antiquités américaines, car n’estce pas ici que les Normands s'établirent 500 ans avant la découverte de l'Amérique par Colomb ? Il est aussi au premier rang dans le monde de l'élégance, car la société de Newport, votre ville d’eau, en est la reine. Elle est aussi au premier rang de l’industrie manufacturière, eu égard au chiffre de sa population. La bibliothèque de Providence ne le cède à aucune des Etats-U nis, et c’est ici que
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doivent venir ceux qui veulent étudier à fond l’histoire de l'Amérique. Et, pour compléter ces richesses, l’Univer. sité, l’Alma mater de tant d'hommes brillants et distingués, se tient au premier rang dans le monde intellectuel.
Le superbe édifice universitaire, la bibliothèque publi. que, votre athénée, avec leurs magnifiques collections de livres, qui se comptent par milliers, sont des preuves de votre grandeur qui feraient honneur à des populations cent fois plus considérables que la vôtre. Votre ville peut se vanter d'avoir inauguré le véritable développement de l'industrie cotonnière sur le continent, une industrie qui a pris des proportions colossales depuis le jour où Samuel Slater en jetait les bases modestes à Providence et à Pawtucket Falls.
En mettant les pieds dans votre ville, je me suis rappelé que je foulais un sci sacré aux yeux de tout bon Américain. C’est ici que la liberté religieuse a vu le jour aux Etats-Unis; c’est ici qu’on vénère la mémoire de Roger Wiliams, qui avait « une des âmes les plus douces que Dieu ait pu donner à la terre pour l’embellir, * selon l’expression d’un écrivain protestant que je me permets de citer. Vous aviez la liberté politique, vous, gens de la Nouvelle-Angleterre ; mais la liberté religieuse vous manquait, et elle n’existait nulle part, dans les colonies gnglaises, avant la venue de Roger Williams. Je dis que cette liberté religieuse n'existait nulle part, car la charte du Maryland excluait de cette province les unitériens. C'est dans cette cité de Providence qu’a été proclamé pour la première fois le principe d’après lequel les hommes peuvent vivre en paix et en harmonie, le principe de la liberté religieuse.
Messieurs, vous, fils de Roger Williams, enfants de Providence, c:0yez-vous qu’il soit possible qu’il y ait une Providence pour vous et aucune pour nous ? Vous savez que cela ne peut pas étre; nous, hommes du Nord, nous sa-
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vons que cela n’est pas. Nous sentons et nous savons qu'il y a devant nous une histoire, uue carrière et une destinée, et que l'étoile lumineu*e qui vous a guidés nous dirigera aussi. Nous savons que la Providence a confié à nos mains le développement de la moitié du nord de l'Amérique, et nous avons le courage de ne pas reculer devant cette entreprise.
Des personnages peuvent venir ici et vous dire que le parti que je représente est animé de sentiments hostiles à votre égard. C’est là une fausseté. Nous n'avons que des sentiments d'amitié pour vous et nous désirons nouer des relations entre notre pays et le vôtre, le plus loin possible, autant que le comporte notre dignité. Pourquoi agirionsnous autrement? La différence qu'il y a entre eux et nous, est que le parti auquel j’appartiens croit à la destinée du Canada, tandis que le leur n'y croit pas. Nous pensons que notre pays a une mission providentielle ; le parti libéral pense qu’il n’y a de Providence que pour les étrangers. J’estime que le Canada et les Etats-Unis peuvent marcher dans la même direction en restant amis, chaque pays développant ses ressources, et en ne se distinguant l’un de l’autre que pa: les traits propres à chaque famille, mais portant l’un et l’autre l’empreinte de la liberté civile et politique des races dont ils descendent.
Le Canada et les Etats-Unis, placés par la nature, côte à côte, doivent être amis ou ennemis. Les deux peuples sont trop proches voisins, ils ont trop les mêmes intérêts, trop d'ambitions de la même espèce, pour rester indifférents l’un à l’autre. Je suis d’avis qu'ils doivent devenir amis, ayant été presque hostiles l’un à l'autre pendant trop longtemps. Des temps de l’hostilité,. n'en parlons plus. C’est l'histoire sanglante d’un passé oublié, Dieu merci! O'est l’histoire de la rivalité commerciale dont nous demandons à effacer le souvenir. Je n'exagère rien en disant que nulle nation sous le soleil ne jouit de plus de prestige
que les Américains AUX yeux des Canadiens, Nous partageons l’admiration du monde pour votre grandeur, votre progrès, vos institutions, que nous pourrions envier, si nous ne jouissions Pas des mêmes libertés dont vous êtes si
Laissez-moi Messieurs, jeter un Coup d'oeil sur l’histoire pour vous faire comprendre la vraie lutte au Canada, et la véritable Position de notre Pays. Laissez-moi vous faire connaître le terrain sur lequel s’est livrée la bataille qui a maintenu au Pouvoir les gouvernants actuels de notre
colons établis au Canada. I] ÿ 4 un peu plus de cent ans, mettait à la voile du port de New-York une flotte de vais- Seaux anglais ayant à son bord une foule d’hommes les plus malheureux, mais des hommes pleins de Courage et d'espérance. C'étaient les United Empire Loyalists qui quittaient les Etats-Unis après la guerre de l'indépendance
Patrie et des institutions politiques selon leurs goûts. Ils vinrent s'établir sur des terres après avoir fait disparaître ia forêt, Pour contribuer à l'établissement de la puissance
A côté de cet élément, qui a eu une grande part dans l’histoire du Canada, se trouve un peuple de noble et ancienne origine, auquel je suis heureux d’appartenir, un Peuple séparé de ses Parents, abandonné Par eux et qui a trouvé, sous la Couronne anglaise, à laquelle il était étranger par sa race, son langage et sa religion, un ami et un
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protecteur, et qui lui a donné cette liberté religieuse révée par Roger Williams. Est-il surprenanat que la reconnaissance des colons francais ait fait naitre chez eux la loyauté et un profond attachement pour la Couronne britannique.la gardienne éprouvée de leur langage et de leurs institutions ? Avec un peuple composé d'hommes à l'âme trempée, ne regardant ni aux travaux de la terre, ni à ceux de la mer, le Canada était prêt à toute éventualité et contre toute agression du dehors, et contre toute espèce d'empiètements, Et Dieu sait que nous en avons vus de toute espèce! Mais en dépit de tout cela, les hommes prudents et de réflexion qui ont gouverné notre pays pendant ces temps difficiles ont réussi à conserver la confiance à l’intérieur et la paix au del.ors. Nous avons vu ce fait extraordinaire d’un premicr ministre qui a régné plus d'un quart de siècle presque sans interruption sur une démocratie. Je dois admettre cependant que l'opposition canadienne avait de bonnes raisons de compter sur le succès aux élections qui devaient avoir lieu l'automne dernier, car la Chambre des Communes achevait sa dernière année.
L'influence des gouvernements provinciaux lui était acquise ; l'opposition avait quitté le pouvoir en 1878, et elle devait compter sur le pouvoir, car un gouvernement qui a régné aussi longtemps doit nécessairement s'être créé des ennemis actifs et avoir vu le zèle de bien des amis se refroidir. C'est la loi générale.
Il y avait du malaise dans la classe agricole, qui semblait disposée & changer de gouvernement, lorsque lov position commit la faute irréparable de s'identifier à une politique de réciprocité illimitée avec les Etats-Unis, voulant ainsi remonter le courant des traditions du Canada. Sir John Macdonald guettait le moment opportun, et lorsqu’il vit l'opposition bien compromise, il résolut de dissoudre Ja chambre et de faire un appel au sentiment national, La bataille eut lieu selon toutes les apparences sur le ter-
rain de la protection et du libre-échange ; mais au fond, elle se livrait sur la question de l'existence nationale. Il va sans dire que l’opposition prétendait lui enlever sa signification. Si Richard Cartwright, un de ses chefs, descend de loyalistes. Sans doute, M. Laurier repousserait une union qui diminuerait l'importance de sa nationalité et de
entre les mains des ministres actuels que dans celles de leurs adversaires.
Que la proposition de permettre aux Etats-Unis de régler ce qui regarde notre commerce et notre tarif ait été appuyée comme elle l’a été, est une chose qui doit donner à penser à nos ministres actuels, Ce n’était pas une petite affaire de remettre à Washington le privilège que nous : avions arraché à la mère-patrie après tant de luttes, C'est un privilège que nous prisons au plus haut degré, et cependant aux dernières élections une minorité importante, d’après les aPparences, était disposée à le céder aux Etats- Unis. Pendant la bataille, peu importe le projectile que l’on lance à la tête de son adversaire, pourvu qu'on lui fasse du mal, mais après la victoire l'opposition a resse:ti sa responsabilité. Permettre au Congrès de fermer nos ports à la Grande-Bretagne au moyen d'un tarif McKinley quelconque qui pourrait étre adopté, ce ne serait pas une déclaration d’indépendance, mais une véritable renonciation à l'indépendance, mais une déclaration abjecte d’assujettissement qui répugnerait à la dignité de la plus petite république de l'Amérique Centrale.
Une telle politique diminuerait rapidement nos importations d'Angleterre et de France et détruirait complètement notre industrie ; puis, au bout de dix ou douze ans, nous reverrions ce qui s'est passé au Détroit, on nous dirait
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de ne plus compter sur les avantages du libre-échange avec les Etats-Unis à moins d'être disposés de partager le fardeau des citoyens de ce pays. Avec nos manufactures ruinées et notre dignité disparue, nous serions forcés de nous glisser dans l'union américaine par une porte basse, au lieu d'y entrer la téte haute par le vote d'hommes libres. Mais disent les chefs du parti libéral, pourquoi vouloir se dérober à l’inévitable, l'annexion doit venir tôt ou tard, et ils nous montrent la richesse des Etats-Unis, et ses millionnaires. La réponse est facile, des hommes très riches ne sont pas une force mais une faiblesse pour un Etat. D'énormes diffé. rences dans les fortunes ont toujours été des signes de changements imminents; la stabilité d'un Etat repose plutôt sur l'absence d'une classe très pauvre que sur la présence d'hommes très riches. La “Revue des revues” nous disait l'autre jour en publiant un portrait de M. Wiman, “que le “Canada est la frange d'un grand pays industriel dont il “devrait former partie intégrante.”
Le Canada n’a pas les ressources matérielles des Etats- Unis, mais il a vécu indépendant de ce pays depuis son établissement; d’abord, comme colonie française, ensuite comme patrie d'exilés, puis comme patrie d’un peuple uni; et il semble qu'il n’y ait aucune raison de mettre un terme à son indépendance. De plus, en admettant que l’annexion soit sa destinée, ce n’est pas une raison pour qu’il s'y précipite: Un homme ne se flambe pas la cervelle parce qu’il doit mourir un jour ou l’autre.
Tl a été souvent question dans notre histoire de l'invasion du Canada par les Etats-Unis ; les événements de ces derniers temps pourraient, non sans quelque raison,soulever la question de l'invasion des Etats-Unis par le Canada. Contrairement à la coutume de guerre, toutefois, les envahisseurs venus du Canada reçoivent en ce pays le plus bienveillant : ueil. Plusieurs d'entre eux deviennent citoyens des Etats-Unis; d’autres viennent pour négo-
cier des traités, pas toujours avec succès; d'autres encore, comme moi-méme, y viennent sur une invitation des plus cordiales, pour y adresser la parole sur des questions publiques, Et tous trouvent l'occasion de répéter, à l'expiration de leur visite, ce que Artemus Ward, disait, lors d'une visite faite dans une ville de l'ouest : “Messieurs, je n'ai jamais connu de place où j'ai été si bien et je pourrais dire, si souvent traité.”
Cette cordialité n'est pas d'aujourd'hui, Dès 1854, Lord Elgin recevait aux Etats-Unis un accueil enthousiaste. En 1850 la population de Buffalo lui fit une ovation à l’occasion d'une visite officielle au canal Welland. Voici à ce sujet une histoire amusante qu'on attribue au maire de Buffalo. Un des convives, enthousiasmé par le discours de Lord Elgin, fit observer que c'était un brave homme et que s'il voulait se fixer en cette ville on le porterait à la mairie. Lord Elgin continua son discours et le convive, de plus en plus enthousiasmé, s'écria : “Par saint George, nous en ferons le souverneur de l'Etat.” Et finalement quand l'orateur eut emporté l'auditoire, le même convive abattant sa main sur l'épaule du maire s'écria : “Par le ciel, nous en ferons le président des Etats-Unis, rien moins que le président.”
En 1865, l'un des plus grands orateurs que le Canada ait jamais produits, l’honorable Joseph Howe, assistait à la grande convention de Détroit et prononça un discours qui est resté comme l'un des plus beaux morceaux d’éloquence inspirés par les affaires publiques sur ce continent. Si j’invoque le souvenir de cette harangue, c'est pour en citer un paragraphe qui a autant d'actualité aujourd’hui qu'à l’époque où il a soulevé les applaudissements de la convention de Détroit : “A la vue d'un pareil auditoire, je puis éprouver quelque trouble. Mais la grande question qui nous réunit ici est en tout point digne de l'auditoire et mérite toute sa considération. Quelle est cette question ?
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I] s'agit, messieurs, de trouver quel est le meilleur moyen pour arriver à resserrer par les liens de la paix, de l'amitié et de la prospérité commerciale, les trois grandes branches de la famille anglaise ? En face de ce grand probléme tous les petits intérêts s'effacent ; il ne s'agit plus ici d'une ville, d'une province ou d'un Etat, mais de l'avenir de notre race pour toute la postérité."
En 1874 lord Dufferin, dont le nom est, par le monde entier, synonyme d'habileté et de talent brillant, recevait de la Chambre de Commerce de Chicago le plus cordial accueil. Voici les paroles tombées de ses lèvres en cette occasion : “La politique que le gouvernement canadien cherche à promouvoir n’est pas dictée par aucun autre motif que le désir d'en arriver à une entente avec le gouvernement des Etats-Unis. Nous n'avons jamais pensé un seul instant, dans nos négociations, qu'il fut possible ni même désirable de faire une convention toute en faveur d'une des parties contractantes. Ce que nous désirons c'est quelque chose d’équitable pour l'une et pour l’autre et je crois, messieurs, que vous étes tous animés de sentiments aussi honorables.”
Si j'ai évoqué ces souvenirs, c'est pour rappeler à ceux qui pourraient l'avoir oublié, ou qui ne seraient pas assez âgés pour en avoir eu connaissance, que la tradition établie entre les deux pays en est une de relations cordiales entre leurs hommes publics et leurs corporations publiques, traditions que pas un homme sensé ne voudrait voir jamais méconnue, que pas un homme partisan de la paix et de la prospérité qui l'accompagne ne voudrait voir jamais interrompue. C’est à cette tradition et à cette amitié que M. Laurier, le chef de l'opposition au Canada doit le banquet qui lui a été donné à Boston le 17 novembre, banquet qui comptait parmi ses convives le gouverneur de l’un des Etats-Unis d'Amérique. C’est cette tradition et cette amitié qui m’ont valu de votre part, messieurs, l’honneur
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d'être ici ce soir pour vous adresser la parole.
Ce n’est pas sans raison, je crois, messieurs, que vous avez accueilli par des applaudissements le nom de sir John Macdonald, car il était votre ami autant que le mien et sa mort a été une perte sensible pour vos intérêts autant que pour les nôtres. Si je n'ai Pas dit une perte irréparable, c'est qu'en ce monde il n'y a pas d'homme absolument indispensable et qu’à l'heure voulue les pertes comme les vacances sont comblées. Mais sir John Macdonald a établi dans le cours de sa vie et a laissé à ses anciens collegues une tradition que nous sommes consentants, que disje, que nous sommes désireux de continuer; une tradition de relations commerciales amicales avec les Etats-Unis et qui soient conséquentes avec la Sauvegarde des intérêts canadiens au moyen de la protection donnée à son industrie naissante.
Pour vous montrer comme cette tradition est bien établie, permettez-moi de vous énumérer, au point de vue des affaires, les démarches faites par le gouvernement dont sir John Macdonald et plusieurs de ses collègues d'autrefois et d’aujourd’hui faisaient partie, pour établir des relations réciproques entre les deux pays. L'histoire des négociations d’un traité de réciprocité, des avances, des lois et des rapports auxquels elles ont donné lieu, démontre que le Canada a toujours été favorable à l’établissement de rapports amicaux avec les Etats-Unis. En 1847, une adresse fut présentée à l'assemblée législative du Canada demandant que des négociations fussent entamées avec le gouvernement des Etats-Unis, dans le but d'obtenir l’accès de leur marché aux produits Canadiens, pour la consommation, et cela aux mémes conditions que les produits américains seraient admis au Canada, afin d’en arriver à une réciprocité parfaite entre les deux pays.
En cette même année l’ancien Canada adoptait une loi reduisant les droits d'importation sur les produits
américains de 1214 à 712 pour cent et élevant les droits sur les produits anglais de 5 à 714 pour cent. Cette mesure fut adoptée, avec la confiance que les Etats-Unis se montreraient disposés à conclure avec nous un traité de réciprocité équitable. C’était un avantage immense donné aux exportateurs des Etats-Unis, mais nos voisins ne jugèrent pas à propos de répondre à ces avances et la réciprocité ne fut pas accordée.
En 1849 il fut adopté une loi statuant “ que si en aucun temps, en vertu d’une loi quelconque des Etats-Unis d'Amérique, les articles énumérés dans la cédule annexée à cet acte, étant la production naturelle de nos provinces, sont admis en franchise dans les dits Etats-Unis d’Amérique, les articles similaires, étant la production naturelle des dits Etats-Unis, seront admis en cette province en franchise, s’ils sont importés directement des Etats-Unis.”
Une loi semblable fut recommandée par le Comité du commerce et adoptée par la chambre des représentants, mais ne fut prise en considération par le sénat ni en 1848 ni en 1849.
En 1850 sir Francis Hincks fit une visite à Washington dans l’intérêt des provinces canadiennes et adresse une lettre des mieux pensée au président du comité de commerce en faveur de l’adoption d’une mesure de réciprocité sur la même base que l’acte canadien de 1849. Ses efforts ne furent pas couronnés de succès et les Etats-Unis refusèrent d'agir.
En 1854, après une longue correspondance, on réussit à la fin à conclure un traité de réciprocité. Je n’ai pas besoin d’énumérer la liste des articles qu’il contenait; ce traité est connu de tout le monde. Il n'avait pas été plutôt mis en opération qu’une agitation commença aux Etats- Unis pour en obtenir la modification ou Vabrogation. Par une disposition expresse du traité, les articles manufacturés étaient exclus de l’opération du traité; la législature
de l'Etat de New-York se mit à la tête de l'agitation et réussit à faire adopter au congrès une résolution qui produisit bientôt son effet.
En 1865, avis de l’abrogation du traité fut donné par les Etats-Unis, mais ni Angleterre ni le Canada n’aban- * donnèrent l'attitude amicale qu'ils avaient toujours gardée.
Lors de l’avis donné le 17 mars 1865 à Lord John Russell, à Londres, par M. C. F. Adams, de l’abrogation du traité de 1854, le ministre anglais était disposé à croire que le gouvernement des Etats-Unis n’était pas sérieux, tant l’opinion du monde commercial en ce pays semblait favorable à la continuation du traité. Mais les politiciens se montrèrent plus actifs que les marchands et le consul Wilkins, dans un rapport du 7 septembre 1865, déclara qu'à la convention de Détroit, les délégués de New. York, “ avaient été bien instruits à l’école de opposition.”
En 1865, sir Alexander Galt et l’honorable H. P. Howland, du Canada, l'honorable W. A. Henry, de la Nouvelle-Ecosse et l'honorable A. J. Smith, du Nouveau- Brunswick, furent envoyés par leurs gouvernements respectifs à Washington pour co-opérer avec sir F. Bruce et tenter avec lui de négocier un renouvellement du tra'té de 1854. Ces messieurs se convainquirent “ qu'il n'y avait à attendre de la part des autorités américaines ni extension ni renouvellement du traité existant, mais que tout ce qu’il y avait à faire était de recourir à la législation. ” Les négociations échouèrent à cause des dispositions hostiles du congrès, résultat que Lord Clarendon, dans une dépêche à sir F. Bruce, déplora sincèrement.
Par l’acte des douanes de 1868, section 6, il fut permis “d'importer en franchise, des Etats-Unis au Canada, certains articles spécifiés, produits naturels des Etats- Unis, ou de les importer à un taux moindre que celui auquel il était pourvu dans la cédule, sur la proclamation du gouverneur en conseil, pourvu que les Etats-Unis auto-
risassent l’importation chez eux d’articles similaires, en franchise ou à un taux moindre que celui qui était à cette époque imposé sur les importations de mêmes articles du Canada aux Etats-Unis.” C'était la branche d’olivier tendue par le Canada aux Etats-Unis en face de l'expérience décourageante des années précédentes.
En 1869, sir John Rose fut envoyé par le gouvernement canadien à Washington et de concert avec sir Edward Thornton, proposa de nouvelles négociations, du consentement et avec l'approbation du gouvernement anglais de l'époque, en vue d'un traité de réciprocité basé sur le traité de 1854, ‘es propositions devant augmenter de plusieurs articles manufacturés la liste des produits importés en franchise, assurer le cabotage libre de part et d’autre, la protection des brevets d'invention et des droits d’auteur ainsi que la conclusion d'un traité d’extradition. Il fut impossible de faire accepter aucune de ces propositions au gouvernement américain et les négociations échouèrent.
En 1871 pendant que siégeait la commission conjointe qui élabora le traité de Washington, sir John A. Macdonald, commissaire du Canada, et ses collégues, les commissaires anglais, proposèrent : “qu’on en revint, en principe, au traité de réciprocité de 1854.” Les commissaires américains répondirent : “ Que le traité avait été reconnu désavantageux au peuple des Etats-Unis et avait été en conséquence abrogé par un avis à cette fin donné par leur gouvernement, conformément à ses dispositions; que son renouvellement ne serait pas dans leur intérét non plus qu’en accord avec les vues du peuple des Etats-Unis. ”
En 1874, Georges Brown, à la demande du gouvernement MacKenzie qui, par un procés verbal des délibérations du conseil avait déclaré sa conviction, “que le temps semblait meilleur pour la reprise des négociations tendant à un traité de réciprocité, ” fut envoyé comme commissaire
amener
à Washington, et de concert avec sir Edward Thornton, après de longues discussions, négocia un projet de traité de réciprocité. Mais le président n’y fit pas même allusion dans son message, et le Sénat des Etats-Unis agissant dans la limite de sa juridiction ne voulut ni le ratifier ni même le discuter.
L’échec de George Brown en 1874 produisit un tel effet sur le gouvernement de M. Mackenzie, que pendant le reste de son terme il ne tenta plus rien dans ce sens. En 1875, lorsque M. Wallace demanda au gouvernement s’il avait l'intention de reprendre les négociations, M. Mackenzie répondit : “ Nous serons toujours prêts à négocier un traité de réciprocité avec n’importe quelle nation. ”
En inaugurant en 1879 la politique nationale, qui était devenue une partie essentielle de la politique canadienne, #'il est vrai que nous dussions avoir jamais de grandes industries nationales, le gouvernement de Sir John Macdonald n’oublia pas son bon vouloir traditionnel à l’égard des Etats-Unis et des relations réciproques équitables. C’est pourquoi l’acte des douanes de 1879, chapitre 15, section 6, contenait une disposition particulière favorisant encore la réciprocité dans une mesure libérale ; aucune réponse ne fut faite à cet avance.
En 1887, quand Sir Charles Tupper se rendit à Washington, il proposa formellement une fois de plus au gouvernement des Etats-Unis un arrangement mutuel pourvoyant à une plus grande liberté de rapports commerciaux entre les Etats-Unis, le Canada et Terreneuve. La réponse de M. Bayard fut un refus catégorique.
On voit ainsi que la position prise par le Canada a été dés le début parfaitement conséquente et toujours favorable à l’adoption et au maintien d’une mesure juste et rai. sonnable de réciprocité avec les Etats-Unis. Ceci est dé. montré: