n poussait le goût de la liberté jusqu'à la coquetterie
On connaît ces anecdotes : Un jour qu'on avait affiché en
». vue des fenêtres de son palais un placard offensant pour
'. lui, il donna Tordre de le mettre plus à la portée du pu-
' blic, afin que tout le monde pût le bien lire, f Mon peuple
PaÉDËAIG II Et M. DE BISMARCK 107
Frédéric sentait que les intérêts matériels ne peuvent suffire à Tactivité d'un peuple, et qu'une race doit représenter une idée, une puissance morale, pour jouer dans le monde un rôle durable. Ce rôle, il en marqua le dessein à la Prusse lorsqu'il se posa en champion de la liberté de l'Allemagne contre l'Autriche , et de la liberté de conscience contre la théocratie. Il était tellement dans le vrai, que Frédéric-Guillaume II, en prenant le contre-pied de cette politique, en rendant les Édits de 1788 contre la liberté de conscience et la liberté de la presse, en faisant prévaloir les maximes «du moyen âge et Tesprit de l'Inquisition, amena la décadence rapide du royaume ; et qu'au contraire, après léna, les réformateurs prussiens ne purent mieux faire, pour le régénérer, que de revenir à la politique du grand roi et aux idées du xvni® siècle*
Frédéric ne rêvait pas seulement pour sa patrie
et moi », dit-il « nous avons fait un arrangement qui nous satisfait également: il peut dire tout ce qu'il lui plaît, et moi je peux faire tout ce qull me plaît. » Un libraire ayant envoyé à son palais un exemplaire du pamphlet le plus mordant peut-être qui eCit jamais été écrit, les Mémoires de Voltaire^ publiés par Beaumarchais, et ayant demandé les ordres de Sa Majesté : « Ne Tannoncez pas d'une façon choquante, dit le roi, mais vendez-le autant que vous pourrez ; j'espère qu'il vous vaudra quelque argent. »
i08 ORATEURS ET HOMMES d'ÉTAT
un grand rôle moral ; il voulait lui assurer aussi un grand rôle intellectuel. Élevé par un Français, il nous prit ce que nous avions de plus précieux, notre goût pour les lettres, les sciences, les arts, notre libre esprit philosophique; il choisit pour alliés, pour amis, ces grands écrivains que Louis XV ne comprenait pas et dédaignait. Voltaire, sur lequel M. de Broglie s'est acharné autant que sur Frédéric, Voltaire sentait que, sans une réforme profonde, c'en était fait de la France : il mettait donc au-dessus de tout le triomphe des idées nouvelles, et, comme il ne pouvait espérer aucun secours d'un prince naturellement fermé à tout dessein de réforme et à toute idée littéraire» il était réduit à chercher des points d'appui au dehors. Ainsf l'indifférence coupable et Tétroitesse d'esprit de l'indigne petit-fils de Louis XIV plaçaient le génie français dans cette triste alternative, d'être parfois infidèle à l'intérêt de la France en demeurant fidèle à la cause d'une révolution pressentie, ou réciproquement.
M. de Broglie apprécie les relations de Voltaire avec le roi de Prusse (pendant cette campagne où celui-ci avait commencé par être notre allié), à peu près comme nous jugerions la conduite d'un Français qui, en 1870, fût allé offrir son épéeou sa plume à M» de Bismarck; nous vou-
drions un peu plus de nuances dans TéLude d'une situation et de caractères si complexes, ou tout au moins, nous serions heureux que l'historien eût gardé pour Louis XV et pour Fleury un peu de ce mépris et de cette indignation patriotiques qu'il n'a marchandés ni à Frédéric ni à Voltaire.
Si Frédéric-Guillaume II, en cela comme en tout le reste, eût saisi la grande pensée de son oncle; si, comme lui, il eût continué de prendre à la France ce qu'elle avait de mieux, sa passion des lettres et des arts, son culte du beau, avec ses idées généreuses et ses instincts de justice, au lieu de lui prendre ce qu'elle avait de pire, ses vices, sa corruption, sa fausse sensiblerie à la Jean- Jacques, le génie allemand se fût poli, aiguisé au contact du génie français , à peu près comme le sens judicieux et solide des Romains fut affiné par l'âme légère de la Grèce; Berlin eut pu prétendre à devenir à son tour une de ces cités lumineuses, une de ces villes qui, comme Athènes, Rome, Paris, Londres, ont été non seulement les capitales d'une nation, mais les patries de l'esprit humain.
Que reste-t-il aujourd'hui de cet admirable dessein ébauché parle génie de la raison? M. de Bismarck, qui a renoué les traditions diplomatitiques de son glorieux devancier et qui, dans la
110 ORATEURS F.T HOMMES d'ÉTAT
direction des affaires extérieures, semble avoir hérité de son intelligence nette, sagace, résolue , de sa logique et de sa volonté, en même temps que de sa dextérité perfide, M. de Bismarck est-il demeuré également fidèle à ses hautes vues civilisatrices et libérales? S'est-il suffisamment pénétré de cette pensée de Frédéric, que la prépondérance matérielle d'un peuple est éphémère, s'il n'exerce pas en même temps sur ses rivaux un ascendant intellectuel et moral ?
L'avènement de Guillaume I®', en 1861, avait fait concevoir à la Prusse, effacée et parfois humiliée sous le précédent règne, deux grandes espérances : la première, c'est qu'elle s'affranchirait du joug de l'Autriche et constituerait l'unité de l'Allemagne ; la seconde, c'est qu'elle s'avancerait résolument dans la voie du progrès libéral et des idées modernes. De ces deux espérances, M. de Bismarck n'a réalisé que la première. Ajoutons que, lors même qu'il eût voulu réaliser la seconde, — ce qui n'est pas, — il en eût été empêché par le caractère et les idées du souverain dont la confiance ctait la condition même de son pouvoir : car Guillaume P"^ alors comme aujourd'hui, était un partisan convaincu des idées absolutistes et des traditions ' féodales; c'était déjà un tour de force assez diffi-»
FRÉDÉRIC II ET Bt. DE filSHARGK Itl
cile que de le faire renoncer à l'alliance de l'Âutriche et de le tourner contre François-Joseph! Qu'est-il résulté de là? Cest que la pensée allemande a succombé sous TefFort du despotisme militaire ; c'est que Berlin^ au lieu d'être, comme au temps de Frédéric, la forte école des publicistes et des politiques de toute l'Europe, le rendez-vous des savants, des artistes et des gens de lettres, est devenue une froide et silencieuse caserne; c'est que la Prusse, au lieu de porter au front les signes d'un peuple-roi, présente le triste spectacle d'un être jeune et robuste, dont les plus belles, les plus nobles facultés sont à demi paralysées, qui étouffe, faute d'air et de lumière, sous sa pesante armure, et qui, en plein triomphe, présente déjà aux regards attentifs du politique et du psychologue des symptômes évidents de convulsions prochaines et d'affaiblissement. Frédéric était un civilisateur, un éducateur, en même temps qu'un conquérant; sa Prusse était comme une poussée de sève et de verdeur à travers le vieil arbre européen. Aujourd'hui, les rôles sont retournés : dans la marche et l'évolution générale de l'intelligence humaine, la France et l'Angleterre sont au premier rang; la Prusse ne vient qu'en arrière, et représente le passé. C'est pourquoi PrcvosIrPa-
radol a pu dire avec raison, dans le dernier chapitre de la France nouvelle^ que la Prusse jouerait probablement à Tégard de la France dans le monde moderne, un rôle analogue à celui que la Macédoine a joué à Tégard de la Grèce dans le monde antique^.
1. Mais Prevost-Paradol ne paraît avoir prévu, ni le relèvement si rapide de nos finances et de nos armes, ni Finévitable évolution de la politique russe, ni le déclin de la puissance britannique.
A l'extérieur aussi, il est aisé de distinguer dès maintenant, dans rédifiec élevé en moins de dix ans par M. de Bismarck, le côté le plus faible et le plus menacé : c'est celui-là même où l'illustre ministre a dévié de la ligne adoptée par Frédéric. Oui, il est une seule question de politique étrangère sur laquelle M. de Bismarck n*a pas suivi les traces du grand roi, et c'est peut-être celle où l'Allemagne rencontrera les plus graves complications : c'est la question d'Orient.
Frédéric, avec son souverain bon sens, ayait nettement perçu l'imminence et la grandeur du péril slave : « Je croirais faire une faute impardonnable, écrivait-il à son frère Henri en 1771,
si je travaillais à Tagrandissement d'une puissance qui pourra devenir un voisin redoutable pour toute TEurope. » U estimait que le maintien de Tempire ottoman n'était pas moins nécessaire à la sécurité de k Prusse qu'à l'ordre et à l'équilibre de l'Europe; il avait voulu à tout prix mettre un frein à l'ambition de la Russie en Orient, empêcher un choc entre eOe et l'Autriche, et il les avait attirées toutes deux sur ht malheureuse Pologne pour les mettre d'accord et fcîs détourner de Constanlinople. Mais ce terrible expédient ajournait les difficultés sans les supprimer. La Russie d'un côté, l'Autriche de l'autre, n'en ont pas moins poursuivi leur marche vers les détroits : la question du démembrement de la Turquie et du conflit austro-russe se pose aujourd'hui comme au siècle dernier, maïs /avec cette différence qu'il n'y a plus de Pologne pour servir de dérivatif. Par cela même, aujourd'hui autant et plus qu'au siècle dernier, le but clairement indiqué de la politique prussienne est de sauvegarder autant que possible l'empire ottoman contre les empiétements de la Russie et d'empêcher la guerre entre la Russie et l'Autriche.
M. de Bismarck a dû négliger cet objet pendant la plus grande partie de sa carrière, jusqu'en 1878: comme il avait besoin de l'appui du
czar pour accomplir ses desseins contre le Danemark, l'Autriche et la France, il lui a laissé le champ libre en Orient; mais par là, en même temps qu'il fortifiait TÂllemagne au nord, au sud et à l'ouest, il la découvrait à Test. En laissant la Turquie tomber au plus bas, en permettant à la Russie de s'agrandir aux dépens do cette puissance et de gagner les approches de la Méditerranée, en rejetant l'Autriche hors de l'empire germanique et en l'affaiblissant au point que, dans un duel avec la Russie, cet État composite et factice se disloquerait sous l'effort de sa jeune rivale, il a condamné son pays à la nécessité d'intervenir un jour contre les Slaves du nord au profit des Slaves du sud, auxquels la race allemande n'est pas moins odieuse. L'Allemagne sera fatalement amenée à entrer en lice soit pour prévenir, soit pour réparer la défaite de son alliée, — défaite qu'elle a elle-même préparée en 1866 ; —elle devra prendre en main la cause de peuples qui la détestent, et qui lui deviendront de plus en plus antipathiques à mesure que rélément germain ira disparaissant de l'empire austro-hongrois. Ce n'est plus une nouveauté de prédire que, dans le siècle prochain, les provinces polonaises et la péninsule des Balkans seront le théâtre de longues et sanglantes luttes. Or, si
rincomparable armée allemande peut espérer la victoire dans les premières campagnes, les lois historiques et les lois naturelles démontrent que la race du nord finira par triompher, et ce dénouement sera plus ou moins rapide, suivant Tattitude que prendra le reste de l'Europe.
C'est seulement à partir du Congrès de Berlin que M. de Bismarck est revenu à la politique de Frédéric H, en déchirant le traité de San Stefano et en frustrant la Russie du fruit de ses victoires contre les Turcs. Il tente maintenant de conjurer le péril, — péril accru par lui-même, — d'une part en s'unissant intimement à l'Autriche et en acceptant les avances de Fltalie, de l'autre en plaçant des princes allemands à la tête des petits États balkaniques, et en essayant de prendre la direction diplomatique et militaire de l'empire ottoman : par là, il espère barrer à la Russie la route du sud et de la mer comme il lui a barré la route de l'ouest et du continent et l'empêcher de prendre l'Europe à revers, ou du moins, se créer des gages pour les lui abandonner le jour où elle ferait mine de s'allier avec nous, et utiliser la péninsule des Balkans comme Frédéric a utilisé la Pologne. L'expédient est habile, sans doute, et pourra retarder la crise. Reste à savoir si, pour l'empêcher, M. de Bismarck ne s'y est
pas pris .trop tard; s*il est encore temps d'arrêter la « tache d'huile r> qu'il a lui-même contribué à étendre ; et si le grand dessein qu'il médite, de faire de la Russie une puissance asiatique, de pousser l'Autriche vers Constantinople et d'accaparer les débris germaniques de cet empire, n'est pas déjà singulièrement compromis par les progrès qu'il a dû laisser faire à ta Russie en Europe. Et reste à savoir si, après avoir pris à Frédéric son fameux « Beati possidentés » *, lui, ou un de ses successeurs, pourra redire l'autre mot, non moins fameux, du même Frédéric au moment du partage de la Pologne : « La France? La France dort ! » La question d'Orient, la question de la Méditerranée, voilà le talon d'Achille de l'Allemagne. Frédéric l'avait admirablement compris; pour notre bonheur, sa politique n'a pas revécu tout entière en celle de M. de Rismarck*.
1. Ce mot, que M. de Bismarck a prononcé en 1878) Frédéric Tavait dit à Belle-Isle. {Correspondance de Frédéric, t. U.)
2. Depuis la publication de cette étude, le traité de Berlin a été déchiré par la Russie, et TAllomagne a dû laisser faire. En mai 1885, M. de Bismarck a vivement regretté que la guerre n'éclatât pas entre la Russie et TAngleterre à propos de laffaire afghane : il suffît de lire sa presse semiofficielle pour s'en convaincre; sa pre999 p^çielle gardait un silence éloquent.
Dans cet inévitable conflit, la France trouvera l'occasion — la dernière peut^tre! — de reconquérir la haute indépendance qu'elle n'a plus, qu'elle ne saurait avoir tant qu'une piartie de sa frontière restera ouverte. Et qui sait? Peut-être les hommes, quels qu'ils soient, qui auront lepérilleux honneur de la gouverner feront-ils bien de se rappeler parfois les exemples de Frédéric. Car enfin l'échiquier européen est toujours à peu près le même; la partie se compose des mêmes pièces, et les combinaisons du jeu ne peuvent varier à l'infini. Or, par cela même que la France prendrait fait et cause pour la Russie (et comment pourrait-elle faire autrement?), elle risquerait de s'attirer l'hostilité de l'Angleterre, rivale de cette puissance en Europe et en Asie: elle se trouverait donc, entre l'Angleterre et la Russie, en face de l'Allemagne, à peu près dans la situation où Frédéric se trouvait, en 1740, entre l'Angleterre et la France, en face de l'Autriche. Et, de même que Frédéric eut l'adresse d'obtenir, avec la neutralité bienveillante de George II, Talliance effective de Louis XV, et de tourner à la fois contre son adversaire deux puissances qui étaient en guerre l'une contre l'autre, de mcmc le problème à résoudre un jour pour un homme d'État français. serait de mar-.
cher avec la Russie sans irriter rAngleterre, et môme en obtenant sa neutralité bienveillante contre la menaçante puissance qui cherche des débouchés maritimes et convoite les ports de la Hollande. Dans ce grand problème que la France devra réaliser si elle veut ne point périr : — l'union des Latins et des Slaves contre les Germains, — l'Angleterre sera le facteur d'où dépendra la solution : maîtresse des mers, elle tiendra le nœud du problème. Qui ne voit que, pour le résoudre, les procédés diplomatiques de Frédéric, la politique du double jeu, s'imposeraient infailliblement à notre patriotisme? Et il est probable que, à celui de nos compatriotes qui aurait accompli cette grande œuvre de réparation nationale, nos historiens de l'avenir n'iraient point demander compte des moyens employés; ils n'auraient pour son génie politique que des paroles de reconnaissance.
Ainsi la diplomatie de Frédéric II est bonne à méditer, soit pour les Prussiens, soit pour les Français. Les premiers ont fait fausse route toutes les fois qu'ils s'en sont écartés et n'ont eu qu'à se louer d'y revenir; les seconds pourront la pratiquer un jour avec fruit contre ses successeurs, — ce qui sera plus utile que de la flétrir au nom de la morale. Voilà nos conclusions*
i20 ORATEURS ET HOMMES d'ÉTAT
Si elles sont à Thonneur du sens politique d'un grand ennemi de notre pays, elles sont inspiréei uniquement par Tardent souci de la grandeur et de la gloire françaises. Si elles diffèrent de celles de M. le duc de Broglie, elles jaillissent de la lecture de son ouvrage.
Remercions-le donc d'avoir rappelé encore une fois l'attention publique sur ces hautes et émouvantes questions, d'où dépendent les destinées de la patrie. Par là, en même temps qu'une très belle œuvre historique, il a fait un acte noble et utile. Aussi doilron considérer notre discussion comme un hommage à la sincérité de ses jugements, à la constante élévation de sa pensée, à ce culte fervent pour la France que nous partageons avec lui.
Si nous essayons de résumer nos impressions sur le talent et la complexion littéraire de M. le duc de Broglie, nous dirons qu'à notre avis, il y a en lui plus de l'orateur que du psychologue.
Son tour d'esprit est naturellement oratoire; et, si la plupart de ses discours parlementaires paraissent avoir été écrits, — tant la construction en est élégante et le style châtié, — il semble» à rinversC; que certains chapitres de ses livres aient été d'abord prononcés à haute voix. II serait téméraire d'afiîrmer sous quelle forme sa
pensée se manifeste d'abord, — par la parole ou par la plume; mais on est bien tenté de croire qu'il parle premièrement, puis qu'il écrit en quelque sorte sous sa propre dictée : on dirait qu'il a écrit ce qu'il parle et qu'il a parlé ce qu'il écrit. Ainsi il apporte dans l'histoire les qualités de l'orateur. 11 est expert dans l'art de grouper les documents, de les mettre en valeur et en relief; il excelle à exposer clairement une affaire, à démêler les fils d'une intrigue ou d'une négociation, à peindre une situation politique. Lorsqu'il émet son avis sur ce qu'il eût fallu faire dans telle circonstance, il soutient sa thèse avec l'éloquence ingénieuse, dans la langue politique excellente, sobre et forte, que nous avons souvent admirée ailleurs.
Mais prenons garde : c'est ici justement que celte qualité, poussée à l'excès, peut devenir un défaut. Si Thistorien plaide, il est porté à écarter la thèse adverse ; il est moins disposé à se plier aux choses et aux temps, à entrer dans le caractère des personnages. Il se prête peu. Les nuances sont sacrifiées à l'unité de ton. Il choisit l'un des deux profils de l'homme : l'autre reste dans l'ombre. Il voit et présente les événements sous un certain jour, au lieu de les laisser éclairés de tous les côtés à la fois. Cette obser*
vation ne s'applique pas particulièrement à M. de Broglie, mais à tous les esprits de son ordre, el Ton pourrait dire de sa famille. On peut noter chez tous les doctrinaires une certaine raideur, peu d'hospitalité intellectuelle, si j'ose m'exprimer ainsi : défaut qui sans doute tient à leurs qualités.
Ce manque de flexibilité fait qu'ils sont moins utiles à leur parti et à leur pays qu'ils ne mériteraient de l'être par leur haute et noble culture intellectuelle. Les plus grands politiques de l'Europe se sont bien gardés de cette inflexibilité: un Henri IV, un Richelieu, un Mazarin, un Frédéric, un Cavour, un Bismarck , ont vu clairement l'utilité de sacrifier parfois leurs idées les plus chères aune pensée supérieure; il n'est pas un de ces hommes qui n'eût volontiers encouru l'accusation de scepticisme, qu'on jette aujourd'hui à la tête de quiconque ne consent pas à s'enfermer pour toute sa vie dans un dogme ou dans une formule. Et, pour nous en tenir à l'heure présente, la question est de savoir si un homme d'État français doit refuser de mettre la main à la direction de son pays par attachement exclusif à telle forme gouvernementale, ou s'il doit être prêt à faire toutes les concessions nécessaires pour atteindre ce qui est désormais
-Jf*'
FBÉDÉRIG II BT M. DE BISMARCK 123
robjet capital de notre politique, à savoir : la reconstitution de nos forces militaires et a con clusion d'alliances, par lesquelles la France moderne puisse reconquérir son rang en Europe el conjurer le péril allemand, comme la France du moyen âge est venue à bout de TAngleterre, et comme la France de la monarchie absolue est venue à bout de FAutriche.
"••TCTT
Mars 1882.
Alors que, sous le second empire, la tribune était muette et la presse entravée, les brillants esprits qui jadis avaient pris leur essor sous un régime de liberté et qui maintenant languissaient dans Tombre, loin des affaires publiques, se tournaient naturellement vers les pays de gouvernemont parlementaire, vers les temps plus nobles
i.La Tribune moderne en France et en Angleterre^ seconde partie (ouvrage posthume), par M. Villemain, 1 vol. in-8*, 1882, chez Cahnann Lévy. — Cf. Cours de Littérature frari' çaise. Tableau du xvnr sièclCy quatrième partie (1829X par le mèma, — L'Angleterre au xviir siècte, tome II (1856), par M. Charleâ de Rémusat ; etc.
et trop courts de notre histoire, pour y chercher des insolations, des lumières et des espérances. Alors Michelet élevait son monument à la Révolution française; Victor de Broglie, Charles de Rémusat, Prevost-Paradol allaient demander des enseignements à nos voisins d'outre- Manche. Alors M. Yillemain, lui aussi, se remit à cette étude des grands orateurs politiques qui lui avait valu jadis ses plus éclatants succès de professeur. Dans les intervalles de son Histoire de Grégoire Fi/, qu'il retoucha et polit pendant quarante ans*, il écrivit son livre sur Chateaubriand, qui forme le premier volume de la Trihune moderne, et qui fut publié en 18S8, puis diverses études sur Fox, Grey, Serre, Royer- CoUard, M. Gladstone, etc. Ce sont ces pièces qui forment le second volume de la Tribune moderne.
M. Villemain est retourné tout d'abord à l'Angleterre, et, en Angleterre, à ce dix-huitième siècle dont il avait tracé en 1827 un tableau impérissable. Mais, dans ce tableau, nécessaire ment réduit au cadre de son cours, il avait seu iement esquissé les profils des orateurs célèbres
1. Et que sa fille, M"« Ailain-Targé, a publiée en 1873. 2 vol. in-8', chez Didier.
de ce temps, groupés autour de la grande figure du second Pitt, qui dominait tout ; à présent, il se proposait de les représenter chacun à part, en détail, de les peindre de face, et en pied. De cette galerie projetée, un seul portrait nous reste, celui de Fox ; il est vrai que Texistence de cet homme d'État a été si remplie, si variée, qu'on ne peut l'étudier sans connaître en même temps la vie de ses contemporains et le mouvement de l'Europe et du monde à cette époque.
Comment ne pas être pris par cette histoire de l'Angleterre pendant la seconde moitié du dernier siècle et jusqu'aux commencements du nôtre?
Fut-il jamais, dans un État libre, période plus dramatique, plus fertile en émotions et en enseignements? Ce sont d'abord les problèmes les plus graves qui puissent agiter Tâme humaine, les problèmes religieux : les premières tentatives pour alléger l'oppression des catholiques, et ces tentatives repoussées par des émeutes ; puis la question de l'esclavage, la lutte entre les instincts mercantiles de la race anglo-saxonne et les idées de la philosophie moderne; la guerre d'Amérique, et ces combats du Parlement où les liber-
tés de TAngleterre sont en jeu avec sa grandeur el sa gloire ; l'organisation des colonies, du Canada et du gigantesque empire des Indes ; la démence du prince et la question de la régence, où la vertu des institutions parlementaires semble redoubler sous les coups de la nature et sous TefTort de l'ambition; enfin la Révolution française, la guerre européenne, le drame napoléonien, ce duel épique entre la liberté politique et le despotisme militaire, entre la parole et la force. Quels changements! Quelle série d'entreprises grandioses! Quel champ ouvert au génie de la politique et de Téloquence I
Alors parait cette admirable pléiade d'orateurs et d'hommes d'État, les Chatham, les Burke, les Fox, les Sheridan, les Pitt, caractères et talents si divers, si opposés, si attachants pour Thistorien, le lettré, le moraliste : — lord Chatham, grand politique par l'expérience des affaires et des hommes, par la science des lois et des finances, par l'habileté diplomatique, par son éloquence toute nourrie d'antiquité, et d'une forme toujours belle, d'un style toujours pur, même dart les transports les plus entraînants de la passion, esprit plus vif que réfléchi, plus étendu que pro- ■' fond, plus impérieux que persévérant, inégal, mobile, ne cherchant pas le succès dans des desseins
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130 ORATECHS ET ttOMIISS d'^TAT
longuement médités et saivis avec méthode, mais rimprovisant, en quelque sorte, à coups de g^ Wie, à travers d'étranges variations ; grand patriote, qui, après avoir usé ses forces au service de l'Angleterre, après l'avoir relevée au dedans et au dehors, se fait porter une dernière fois au Parlement pour protester contre l'indépendance de l'Amérique, et tombe épuisé sur ce théâtre de ses luttes et de ses triomphes, a au milieu du culte de ses concitoyens, mourant de l'humiliation passagère de son pays et lui laissant, par son nom, une gloire immortelle * » ; — Edmund Burke, dont l'origine irlandaise explique les idées et le genre de talent, les croyances profondément religieuses et l'éloquence imagée, parfois emphatique, mêlée de je ne sais quelle pompe orientale ; « simple dans ses goûts, austère dans ses mœurs, consciencieux dans ses études, -régulier dans sa verve, opiniâtre avec enthousiasme scrupuleux et irritable » ' ; ayant plus d'originalité et d'éclat dans l'imagination, plus d'élévation dans l'âme que de largeur dans l'intelligence; moins politique qu'écrivain et orateur ; honorant
par l'autorité de son caractère et séduisant par le
1. Yillemain, Cours de LUtérahêre francai9e, TahUau du dix-huitième siècle.