Sainte-Beuve, Nouveaux l,undis, tome IX
de vue moral, il Ta rachetée par deux et trois fois, et à quel prix, et à travers quelles angoisses, quelles poignantes vicissitudes!
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Maïs, au lieu d'une leçon morale, il nous paraîtrait plus expédient de tirer de ce beau livre un enseignement tout politique, tout pratique, et ce n'est certes pas son moindre mérite que d'exciter l'esprit à des comparaisons qui peuvent nous être directement utiles, aujourd'hui encore.
En effet, si, en se plaçant au point de vue des intérêts prussiens, on avait un reproche à faire au plus illustres des successeurs de Frédéric, ce serait, non d'avoir reproduit à un siècle de distance les procédés diplomatiques du grand roi, jnais, au contraire, de s'être écarté sur certains
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points de la ligne que oelui-ci avait marquée et suivie. On peut dire, eu un sens, que les parties faibles et vacillantes de l'œuvre de M. de Bismarck, soit à Tintérieur, soit à l'extérieur, sont précisément celles qui ne reposent pas sur le plan tracé par Frédéric et sur les fondements qu'il avait jetés.
La pensée profonde de ce monarque était de faire de la Prusse, non seulement une puissance politique et militaire de premier ordre, mais aussi une nation moralement et intellectuellement grande. En face du Saint-Empire de Charles- , Quint et de la France de Louis XIV, en face de l'esprit théocratique du moyen âge, la Prusse protestante représentait l'esprit nouveau, l'esprit de tolérance religieuse et d'indépendance philosophique. La question de la liberté de conscience était tranchée dans le pays de Leibniz, elle ne l'était point dans le pays de Voltaire. Toute la fin du règne de Louis XIV, depuis la révocation de l'Édit de Nantes et les Dragonnades, avait été flétrie par de monstrueuses iniquités, sous l'action triomphante des Tartufes. Au lendemain de la Régence, en 1724, le duc de Bourbon, en arrivant au ministère, avait renouvelé les anciens Édits contre les protestants, et fait hommage à. la mémoire de Louis XIV des cruautés
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FRÉDÉRIC II ET M. DE BISMARCK lOS
qui inauguraient le règne de Louis XV *. Tandis qu'en France « les prédicateurs de la religion réformée étaient condamnés à la peine de mort , les femmes à être rasées et enfermées pour toujours, les malades qui refusaient les sacrements au bannissement perpétuel ou à la claie », tandis que le mariage entre prolestants était assimilé au concubinage etc., etc. (je cite le texte de rÉdit de 1724), en Prusse, toutes les opinions, toutes les doctrines pouvaient se manifester au grand jour. « La persécution religieuse était inconnue, dit Macaulay, à moins qu'on ne regarde comme une exception quelques restrictions absurdes et injustes qui pesaient sur les Juifs. La conduite du roi envers les catholiques de Silésie faisait, dans des oirconstances analogues, honorabJement contraste avec la politique longtemps pratiquée par l'Angleterre envers les catholiques irlandais. Toutes les formes de religion et d'irréligion trouvaient un asile dans ses États. L'impie que le Parlement de France avait condamné à une mort cruelle recevait comme consolation un brevet dans l'armée prussienne. Le jésuite qui ne pouvait montrer sa face nulle part, qui était
1. Voir, sur rÉdit de 1724, Guizot, Histoire de France, tomeV, p. 61-67.
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soumis à des lois pénales en Angleterre, qui était proscrit par la France, TEspagne, le Portugal et Naples, qui avait été abaildonné par le Vatican même, trouvait en Prusse la sécurité et des moyens de subsistance qui lui manquaient partout ailleurs. » On enseignait le déisme et le matérialisme dans les chaires des universités; la parole et lapresse étaient libres. Enfin Frédéric travailla activement à doter son peuple d'une justice prompte et peu coûteuse, et eut le premier rhonneur d'abolir la torture.
A ce point de vue, on peut dire qu'il a participé, dans le domaine de l'action, à la même œuvre que Leibniz dans le domaine de la pensée, et qu'il a coopéré à sa manière au grand mouvement philosophique de l'Allemagne; on peut dire que Frédéric et Voltaire ont travaillé parallèlement, et par des moyens divers, au progrès de la tolérance et de l'humanité. Ces principes étaient pour le roi de Prusse des instruments de règne, je le veux bien ; mais ils faisaient partie de sa haute et indépendante nature ^